Meurtre à Lorient, Saint-Barth, 1835

Dans cet article sont utilisés de nombreux documents classés par chronologie des événements. Il y a les rapports écrits par différents intervenants, mais aussi des extraits des minutes de la Cour de Justice. Les minutes sont en Suédois, sauf les témoignages qui sont, selon les cas, en français ou en anglais. Ne sont pris en compte ici que les documents écrits en français et en Anglais, mais cela n’empêche pas de suivre l’essentiel de cette histoire et d’essayer de se replonger en 1835.

Cet article traite de la découverte du corps d’un esclave sur les hauteurs de Lorient en décembre 1835. Le Fiscal, Samuel Augustus MATHEWS, ici, à la fois procureur et presque « inspecteur de police », va mener l’enquête à la campagne.

Ces témoignages nous permettent d’apercevoir un peu de la vie des Saint-Barth de la campagne à cette époque, qu’ils soient blancs, libres de couleur ou esclaves.

Le 9 décembre 1835, Joseph BERNIER, Capitaine de la milice du vent de l’île, adresse une note manuscrite au « fiscal » Samuel Augustus MATHEWS :

« Hier vers cinq heures de l’après-midi, me trouvant à Saint-Jean, j’ai appris qu’on avait trouvé le nègre de Madame Veuve DORMOY nommé Louis, assassiné sur les terres de sa maitresse. A ma grande surprise, j’apprends à Lorient qu’on l’avait enterré.

Sa maitresse m’a déclaré qu’il avait reçu un coup de sabre à l’épaule gauche, et plusieurs autres blessures sur différentes parties de son corps. Je vous informe afin de faire ce que vous jugerez à propos ».

FSB 233 – note manuscrite du Capitaine Joseph BERNIER

Le même jour, Samuel Augustus MATHEWS rédige son rapport.

Il écrit qu’il était à la campagne le matin même, et qu’il a rencontré un messager lui apportant justement une note du Capitaine BERNIER.

Louis, un esclave de Madame DORMOY avait été trouvé assassiné sur ses terres entre 5 et 6 heures du soir la veille, et il avait déjà été enterré, sans que les autorités en soient averties.

MATHEWS se rend immédiatement sur place, et Madame DORMOY confirme la note du Capitaine BERNIER. Elle indique qu’elle ne voit pas qui pourrait être l’assassin.

Le Fiscal indique aussi que l’esclave Louis avait commis plusieurs vols par le passé et avait même dernièrement été accusé de vol par Piton LAPLACE qui avait menacé de s’occuper de lui s’il le trouvait.

MATHEWS demande à la Cour de Justice d’autoriser l’exhumation du corps, mais également, d’entendre Madame DORMOY, Piton LAPLACE, Zami LEDÉE, Jean DUZANT, Pierre BERNIER, Jean Jacques VETA, Olympe LAPLACE, Mondésire [déchiré], le Capitaine BERNIER, Parfait JAILLE, et l’homme GAUTIER. Il demande aussi la présence des esclaves, Edward appartenant à Madame DORMOY, et Remy, appartenant au Capitaine BERNIER.

Le 14 décembre, le docteur ARMSTRONG rédige son rapport (les évènements décrits se tenant le 9 décembre, j’intercale le rapport ici)

Il écrit que le 9, à la demande du Fiscal, il s’est rendu à Lorient pour l’autopsie du corps d’un homme noir.

Déterré, le corps était enveloppé dans un sac cousu et recouvert d’un tissu blanc. A l’ouverture du sac, il a vu :

            La poitrine et le côté droit du visage avaient la peau déchirée comme si on avait trainé le corps d’un autre endroit,

            Son visage et des parties de son cou étaient couverts d’asticots, les yeux partiellement exorbités,

            En examinant le cou il a vu, à l’endroit où la clavicule rejoint le sternum, une blessure infligée par un instrument aiguisé et pointu. Cette blessure descendait jusqu’au thorax. Du même côté il y avait une autre blessure qui avait tranché les veines entre la tête et le cœur.

Le docteur termine en indiquant que l’état de putréfaction avancé empêche de confirmer si les blessures ont été infligées avant ou après la mort.

Minutes de la Cour de Justice du 11 décembre 1835, témoignages.

J’ai reproduit le plus fidèlement possible ce qui était écrit, repris seulement quelques phrases pour une meilleure compréhension.

Joseph LÉDÉE dit Zami, habitant demeurant à Lorient. Il était avec Mondésir LÉDÉE dans les hauteurs quand Madame DORMOY les a appelés en criant et en faisant des signes. Ils sont descendus ensemble et elle leur a dit que son nègre Louis avait été assassiné.

Zami ne sait pas si Mondésir était alors encore présent, car il avait continué son chemin vers l’église.

Il n’a pas entendu Madame DORMOY demander l’autorisation à Mondésir LÉDÉE d’enterrer le corps , et il n’a pas non plus entendu celui-ci dire qu’il n’avait pas le cœur à voir le corps.

Il est allé voir le corps, mais n’a pas vu la langue sortant de la bouche béante, ni les yeux hors de la tête. Il ne soupçonne personne en particulier.

Jean DUZANT, habitant au quartier du Marigot. Il était à Lorient mardi passé, pour livrer des oranges et il est allé voir le corps attiré par les cris. Il n’a pas vu la langue et les yeux hors de la tête. Ne sait rien de plus concernant cette affaire.

Jacques AUBIN dit Vité, habitant demeurant au quartier de Vité entre Marigot et Cul de Sac. Il était employé à livrer des oranges à Lorient et a entendu dire qu’un meurtre avait été commis sur le nègre Louis. Il est allé le voir et l’a trouvé sous un cotonnier, a vu quelques gouttes de sang, mais ne sait rien de plus.

Olympe LAPLACE, demeurant à Camaruche, entre Lorient et Marigot. En retournant de la ville où il avait été livrer des oranges pour la goélette américaine. Il a passé par Lorient et a été voir le corps ayant été attiré par les cris et en voyant les gens courir. Il l’a trouvé sous un cotonnier, a vu des blessures, mais n’a pas vu de sang.

Jean Etienne GAUTIER, demeurant à Lorient près de Madame DORMOY. Il a été voir le corps, ne connaît pas le « perpétreur » du crime. Ne peut donner aucun renseignement dans cette affaire. Il a été volé une fois, mais ne sait si c’est le mort qui l’a volé. Il n’a jamais prêté ou donné un coutelas à cette personne.

Parfait JAILLE, demeurant à Lorient très près de Madame DORMOY était absent sur une autre habitation située sur les hauteurs de Lorient le lundi et le mardi. Il était présent lorsque le corps a été désinterné et a examiné la place où il avait été trouvé. Il a vu très peu de sang. Il a été examiner l’habitation de Peton LAPLACE avec Mr MATHEWS  mais n’y a rien trouvé.

Ce matin, étant avec Pierre et Jean BERRY, sur l’habitation de Mondésir LÉDÉE, Damas BERNIER leur montra un défrichement où il y avait dans un endroit des pois et des cotonniers écrasés leur disant « voilà l’endroit où le meurtre a été commis ». Ils ont fait des recherches mais n’ont pu trouver aucune autre marque ni aucune trace de sang.

Damas BERNIER, beau-fils de Madame DORMOY et logeant sur son habitation. Hier au soir, son nègre Edouard lui avait raconté que Louis, le nègre de Mondésir LÉDÉE lui avait dit dimanche au soir, que Louis, appartenant à Madame DORMOY, lui avait volé des yams et que s’il le trouvait dans son jardin, il le tuerait, en disant quoi, il avait eu un coutelas dans les mains. Edouard lui avait déclaré aussi que Mondésir LÉDÉE lui avait dit « si tu sais quelques chose, il ne faut pas le dire » et il a dit encore qu’il présumait que c’était Louis l’assassin, et que c’est Gautier son fils et Agnus, esclave appartenant à Jean DUZANT qui avaient emporté le corps. En entendant cela, le témoin a de suite demandé au Capitaine BERNIER de visiter la place.

Ce matin, il a visité le jardin de Louis situé sur les éminences de l’habitation de Mondésir LÉDÉE et y a observé une petite muraille dont une partie était renversée et un pied de coton paraissait avoir été récemment emporté au lieu de quoi on avait planté trois pieds de batates. Il n’a trouvé aucune autre trace.

Puis, ayant trouvé Mondésir dans la boutique de Théodore LABASTIDE, il lui dit qu’il avait trouvé la place de l’assassinat dans le jardin de son nègre Louis, et Mondésir lui a répondu qu’il savait que son nègre avait commis le crime. Mondésir a ajouté que s’il l’avait dit, il aurait alors dû vendre son esclave pour dédommager Madame DORMOY.

Edouard, esclave appartenant à Madame DORMOY. Il a une femme appartenant et logeant chez Nicolas « Molio » BERNIER avec laquelle il demeure. Dimanche soir passé, vers 7 heures, il allait chez sa femme venant de Lorient quand il rencontra Louis, esclave de Mondésir près de la maison de Nicolas BERNIER, et qui était sur son retour vers Lorient, armé d’un bâton et ayant un panier dans l’autre main, dans lequel il ne vit que des « batates ». Louis lui dit qu’il allait garder ses yams, ajoutant qu’on avait volé ses « batates » depuis trois semaines, et que maintenant on lui volait ses yams, et que s’il attrapait la personne, il l’arrangerait bien aussi.

Edouard indique que Louis n’a pas dormi au Cul de Sac cette nuit là, car il y a couché lui même. Le mercredi matin, lorsque le Fiscal est arrivé, le témoin a été envoyé appeler Mondésir qui lui avait dit «  si vous savez quelque chose, n’en dites rien ».

Edouard poursuit et dit que la négresse Henriette, appartenant à Parfait JAILLE, lui avait aussi dit qu’elle soupçonnait que c’était Louis à Mondésir qui avait assassiné l’autre Louis, et que le corps avait été emporté par trois mulâtres, mais sans mentionner leurs noms.

Edouard a dit tout cela à son maître Damas, mais n’a pas mentionné les noms non plus. Il n’a pas dit que Louis avait un coutelas dans la main quand il l’a rencontré le dimanche soir, ni dit non plus que ce fût l’autre Louis qui l’avait volé. Il ne lui est pas venu à l’idée de mentionner ces informations plus tôt. Louis, qui a été assassiné, cohabitait avec cette Henriette.

Rapport du Fiscal MATHEWS en date du 15 décembre,

Le même jour, juste après avoir entendu ces témoignages, le Fiscal MATHEWS se met en route pour Lorient, accompagné de Parfait JAILLE, où ils arrivent vers 17:30.

Ils inspectent le jardin de Louis qui semble tout chamboulé. De petites plantes sont cassées et d’autres déterrées avec quelques plants de patates fraîchement plantés.

MATHEWS continue vers Cul de Sac à la résidence de Nicolas BERNIER où Louis, à présent prisonnier, résidait avec l’esclave appelée Nora. Il fouille leur maison sans rien trouver de suspect. Nora indique que Louis avait quitté la maison vers 19:30 sans en être totalement sûre.

Samedi le 12 décembre, vers 16:00, après avoir reçu une note du Capitaine BERNIER lui demandant de venir au plus vite, MATHEWS retourne à Lorient avec Damas BERNIER pour inspecter à nouveau le jardin de Louis. En remuant un peu la terre, ils tombent sur de la terre mélangée à du sang, pleine d’asticots et de vers et d’où émane une odeur pestilentielle ressemblant à celle de la chaire en décomposition. Ils trouvent deux pierres avec des traces de sang que MATHEWS décide de ramener en ville avec un peu de cette terre souillée pour les montrer au docteur ARMSTRONG.

Le lundi 14 décembre, au matin, MATHEWS retourne à Lorient au jardin du prisonnier, en compagnie du Capitaine BERNIER et de Parfait JAILLE en tant que témoins, et aussi accompagnés de Mondésir LÉDÉE et de Damas BERNIER.

En creusant directement sous les pieds de patates plantés récemment, ils découvrent beaucoup de sang, de vers et d’asticots dans ce qui ressemble à un trou. Ils trouvent encore une pierre tachée de sang. Les personnes présentes sont convaincues que c’est l’endroit où le meurtre a été commis.

Le 15 décembre, la Cour de Justice auditionne des témoins.

Damas BERNIER dit que samedi dernier, à 6 heures du matin il est allé visiter le jardin de Louis et il a vu du sang, ou du moins, c’est ce qu’il a pensé. Il a averti Jean Baptiste BERRRY et Jean Baptiste DÉRAVIN et les a amenés voir. Ils ont pris un peu de terre imbibée de sang et l’ont apportée au Capitaine BERNIER.

Damas est ensuite retourné sur place avec le Capitaine vers les 3 heures de l’après-midi et ont ramassé deux pierres avec des traces de sang. Ils y sont retournés le soir même avec le Fiscal.

Jean Baptiste MORON, demeurant à Lorient. Il était dans sa maison dans la nuit de dimanche à lundi de la semaine passée d’où il gardait les oranges de Mondésir LÉDÉE qui avait promis de le récompenser pour son trouble. Habitant trop loin du jardin de Louis, il n’a rien entendu ou remarqué.

Marie CANÈS, ne sait rien de l’affaire. Le dernier jour de la semaine dernière, Honorée [Nora], la femme de Louis, était venue la voir pour quelque argent qu’elle lui redevait. Elle, d’ordinaire très gaie, s’était mise à pleurer. Honorée avait dit qu’elle avait un saisissement de cœur et un battement de l’œil, et qu’elle soupçonnait que quelque malheur allait lui arriver. Marie avait alors demandé à Honorée « est-ce que l’homme qui a tué l’autre est à vous ? Est-ce qu’il est votre parent ». Honorée avait alors répondu qu’il était son mari.

Marie CANÈS lui avait répondu « prenez garde que ce n’est pas lui qui a fait ce coup »

Ce témoin ne peut donner aucune autre raison pour avoir fait une question aussi extraordinaire parque ce qu’elle avait vu Honorée pleurer.

Le même témoin indique aussi que Marie, esclave de Molio BERNIER, lui avait dit qu’elle avait appris de différentes personnes que c’était un sabre qu’on avait prêté à ce Louis avec lequel le meurtre avait été commis.

Elle précise tout de même qu’elle a été très malade et au lit, et ne sait pas si elle avait bien tout compris.

Honorée, esclave de Molio BERNIER, nie avoir parlé avec Marie CANÈS concernant l’affaire en cours. Elle dit que dimanche au soir dans la semaine passée, Louis est venu chez elle au coucher du soleil, qu’il a couché avec elle et s’est rendu après à Lorient pour garder des oranges vers 7 heures du soir d’après ce qu’elle a cru. Ensuite elle s’est rendue à la veillée d’un enfant mort sur l’habitation de son maître, où étaient presque tous les autres esclaves de Molio BERNIER.

Devant se rendre en ville le lendemain pour y vendre du lait, elle avait quitté la veillée de bonne heure, entre 9 et 10 heures et vit que Louis était arrivé au même moment devant sa porte. Il est resté avec elle toute la nuit, et le lendemain, il est parti avec elle en portant son lait entre 5 et 6 heures du matin.

Marie, autre esclave de Molio BERNIER. Elle reconnaît seulement avoir dit à Marie CANÈS qu’on disait que Louis avait eu un sabre quand il est retourné à Lorient, mais qu’elle soutenait le contraire, l’ayant vu en chemin avec un petit bâton et un panier. Elle ne sait pas si Louis était avec sa femme la nuit, elle ne l’a pas vu le matin non plus.

Angèle, femme libre demeurant chez le Capitaine BERNIER. Elle ne sait rien de l’affaire, mais le lundi de la semaine passée, elle a rencontré sur le chemin le prévenu descendant avec sa femme et portant une traite.

Rapport du Fiscal MATHEWS du 16 décembre,

Hier, juste après la séance de la Cour de Justice, il a ramené le prisonnier à la prison.

« J’ai parlé avec lui de la nature du crime pour lequel il était accusé. Je lui ai expliqué que si l’acte avait été commis en état de légitime défense, alors cela jouerait en sa faveur. L’homme, après un temps de réflexion, m’a alors déclaré qu’il me dirait la vérité et qu’il désirait faire une déclaration. Je suis alors allé chercher Pierre BERTIN et Charles Louis BLANCHET et voilà ce qu’il a dit : « Dimanche soir son maître Mondésir LÉDÉE avait pris Mr MORON pour garder ses oranges à sa place, et, au lieu d’aller à sa résidence chez Mr Nicolas BERNIER, il est allé dans le jardin de son maître et a pris un petit coutelas pointu et coupant. Il est ensuite allé à son jardin vers 9 heures du soir. Il a senti une présence et en approchant a vu un homme venir vers lui avec un couteau dans ses mains, et alors, pour se défendre, il frappa la personne au cou qui s’écroula à terre et il reconnu Louis, esclave de Madame DORMOY.

Il est retourné sur place le mardi et qu’il a arrangé son jardin. Il dit ne pas avoir touché au corps, et ne sait pas comment il s’est retrouvé là où il a été retrouvé.

Le prisonnier ajoute avoir enterré le couteau de Louis dans les environs et avoir nettoyé le sien avant de le remettre à sa place chez son maître.

Après avoir cherché en vain le couteau enterré, MATHEWS et le Capitaine BERNIER ont bien trouvé l’autre couteau dans la remise de Mondésir,

Le 16 décembre, la Cour de Justice auditionne à nouveau des témoins,

Henriette, esclave appartenant à Parfait JAILLE. Elle dit qu’elle cohabitait auparavant avec Louis qui a été assassiné, mais que depuis longtemps ils se sont tout à fait séparés et il ne l’a pas visitée, le maître de la déclarante l’ayant absolument défendu. Elle était absente avec son maitre sur les hauteurs du Boc [sans doute Dubocq dans le fond Est de la baie de Lorient, à gauche en bas de la montée de Camaruche] lundi et mardi de la semaine passée. Elle ne connaît pas le coutelas du dit Louis.

Le Docteur ARMSTRONG déclare plus bas, en anglais, que les deux coups portés ont été mortels, mais plus particulièrement celui au cou qui aurait pu causer la mort en moins de dix minutes, peut-être même immédiatement. Il est tout à fait impossible que le blessé ait pu se traîner sur une distance de deux-cent pieds, vu la quantité de sang qu’il a dû perdre à cet instant. Il est possible qu’après avoir reçu le coup, Louis soit tombé sur son propre coutelas d’où sa blessure à la poitrine, mais il pense plutôt que c’est un coup porté avec une arme très coupante et pointue.

Le 26 décembre, Joseph BERNIER, habitant demeurant au quartier du Marigot écrit à la Cour de Justice qu’il avait oublié de rapporter :

            « Qu’en 1833, le nègre Louis appartenant à Madame veuve Charles DORMOY, d’après une plainte portée par Philippe LAPLACE, avait essayé de voler du bois sur la terre de son beau-frère Jean TARTABOUL dont il était chargé de la surveillance. Philippe LAPLACE le chassa, mais le nègre avança sur lui et lui donna un coup de hache au front et on eut beaucoup de peine pour lui arrêter le sang. Le déclarant ordonna à Mr LAPLACE de porter ses plaintes à la justice, mais il n’a point voulu disant que la maîtresse lui aurait rendu droit. J’ignore si cela eut lieu.

            Dans le courant de la même année 1833, on lui apporta une autre plainte. Ce même nègre Louis, qui vivait avec une négresse nommée Anne appartenant à la dite Dame DORMOY, ayant eu querelle avec elle, il se jeta avec violence sur elle et avec sa main, il lui déchira « la nature ». Cette négresse resta longtemps malade alitée et cela ne fut qu’à force de grands soins qu’on parvint à lui réchapper la vie.

            D’après ces forfaits commis par ce nègre, il est aisé de connaître palpablement le mauvais caractère de ce sujet.

            Le déclarant certifie la véracité de son exposé, et même, il est prêt d’appuyer cela par son serment si l’honorable Cour le juge à propos ».

Le 28 décembre, la Cour de Justice rend son verdict,

Il est d’emblée dit que « l’homme noir décédé est globalement dépeint comme un homme mauvais, un voleur reconnu, imposant la peur aux faibles de la société, un sorcier, un ‘Obeah Man’ capable de miracles surhumains« .

Le prisonnier Louis est considéré par quelques uns des témoins entendus par la Cour comme une bonne personne. Il a trouvé Louis [le mort] dans son jardin enclos, de nuit, armé d’un couteau et menaçant. Le prisonnier dit qu’il avançait vers lui comme pour lui donner un coup. Alors le prisonnier frappa un coup mortel.

La mort n’a pas été prouvée, par aucun des témoins devant la Cour, et il n’y a donc comme unique preuve, que la confession du prisonnier. Cette confession doit être prise en compte pour diminuer la condamnation, et, si elle est acceptée comme sa culpabilité, on doit considérer qu’il a agit en état de légitime défense en tuant Louis.

Les parcelles de terre cultivées en provisions à la campagne sont fréquemment volées, et si de tels actes restent impunis, les pauvres gens de la campagne seront obligés de cesser l’agriculture et de chercher d’autres modes de subsistance pour ne pas mourir de faim.

Prenant en compte toutes ces circonstances, et en s’appuyant sur les lois qui peuvent être applicables, nous acquittons le prisonnier, l’homme noir Louis, de tout autre châtiment que le temps qu’il vient de passer en prison.

Le juge continue pourtant, et remet en question les explications du prisonnier. En effet, « celui-ci indique avoir trouvé Louis dans son jardin sans savoir qui il était, et que celui-ci a dû se blesser tout seul sur le couteau que lui-même pointait devant lui. En tout cas, il dit qu’il a senti qu’il avait touché l’autre sans savoir si la lame avait pénétré dans le corps de l’assaillant ou non. Que l’autre Louis a continué d’avancer, et qu’alors il l’a sabré au niveau de son cou. Celui-ci est tombé et a dû mourir presque immédiatement puisqu’il n’y a eu aucun bruit.

Louis affirme qu’aucune parole n’a été dite, aucun avertissement lancé.

Pour ma part, continue le juge, on ne peut que mettre en doute cette déclaration. Comme l’ont bien montré les témoignages pendant les auditions, il est impossible qu’un homme tel que celui qui est mort ait pu recevoir deux coups mortels sans en donner un s’il était armé.

Comment expliquer qu’il n’aurait pas vu le couteau et se serait jeté dessus quand le prisonnier a lui, pu voir le couteau du défunt ? Il est évident qu’un homme comme lui aurait frappé le premier si c’était là sa seule chance de sauver sa vie ou de s’échapper.

Le fait que le mort était une mauvaise personne, plaide en la faveur de l’accusé, mais cela illustre aussi clairement les incohérences de ses déclarations. Cela prouve que le défunt a été soudainement attaqué et qu’il n’a pas eu le temps de se mettre sur sa défensive. Un homme comme lui, habitué à ce genre de méfaits, reste toujours en alerte, réagissant au moindre bruit afin de se garder de tout danger, et s’il avait entendu arriver le prisonnier, se sachant plus fort, avec toutes les chances de son côté, il n’aurait pas pris le temps de prendre son arme car il aurait eu le dessus au corps à corps.

Le juge dit qu’il est persuadé que le prisonnier était dans son jardin avant que l’autre n’arrive, qu’en fait, il l’attendait, et qu’il lui a sauté dessus alors qu’il ne s’y attendait pas, qu’il n’était pas préparé, lui donnant d’abord un coup au thorax, et finissant le travail par un coup au cou. Cela corrobore l’analyse du docteur.

Si l’on considère correctes les déclarations du prisonnier, on peut tout de même penser que les menaces de mort faites par le prisonnier devant le témoin Edouard, indiquent qu’il s’était armé dans le but de tuer le voleur, et dans ce cas, le prisonnier n’a pas agit en état de légitime défense.

Le prisonnier n’a pas dit qu’il avait été attaqué, ni non plus qu’il se fût défendu. Il n’y a d’ailleurs aucune preuve que le mort était armé, même si un couteau a bien été trouvé à l’endroit indiqué par le prisonnier et identifié par Edouard comme étant la propriété du décédé. Il est possible d’imaginer qu’il soit allé chercher le couteau du défunt chez lui pour masquer son crime, même s’il est plus probable que le mort ait eu un couteau avec lui pour creuser ou couper les plantes.

En se référant à la proclamation du Gouverneur Rosensvärd du 17 octobre 1817 qui autorise de tirer sur les voleurs se trouvant sur des propriétés privées la nuit, je ne peux m’empêcher de penser qu’il serait illégal, absurde, voire malicieux, de justifier un meurtre et d’exonérer le meurtrier de ses responsabilités dans un tel cas. D’après le 25eme chapitre, 2eme section des crimes, un crime non justifié est punissable d’une amende de 200 dollars.

Pourtant, on doit prendre en considération, qu’ici, le Gouverneur est le représentant du Roi, et on ne peut pas attendre de personnes ignorantes de pouvoir juger de la légalité de leurs actes ou de se penser coupables devant la justice en suivant son avis, et ils doivent supposer que, même autorisés à utiliser une arme à feu, ils doivent craindre d’utiliser aucune autre arme dans le même but.

Le prisonnier, dans ce cas, n’a pas pensé que son acte était justifié par cette proclamation de 1817 car il a pris le soin de le cacher, et cela le rend d’autant plus coupable, car des personnes innocentes auraient pu être suspectées à sa place.

Selon mon  opinion, son manque de coopération, et les nombreux mensonges dont il a été coupable, enlèvent tous les mérites de sa confession.

Ce qui doit aussi augmenter l’ampleur de sa faute morale, c’est que ce crime n’a pas été commis dans une crise passionnelle, mais délibéré et prémédité, poussé par une soif de vengeance auquel s’ajoute le comportement froid et détaché avec lequel il a fait face aux preuves de sa culpabilité. De sang froid, sans aucun remords, capable du plus grand crime, il est un sujet trop dangereux pour continuer de vivre dans la communauté.

D’un autre côté, certains éléments plaident en sa faveur, qui, même s’ils ne peuvent pas empêcher cette Cour de le condamner, ne peuvent pas être omis par cette Cour en rendant son verdict.

Le prisonnier devra supplier sa majesté d’obtenir un jugement moins sévère.

La mauvaise réputation du défunt connu comme étant un voleur, un sorcier et un empoisonneur, ses méfaits continuels et le refus de sa maîtresse de prendre en compte les nombreuses plaintes faites contre lui ; le fait qu’il se fût trouvé, de nuit, armé et nu dans le jardin du prisonnier ; son agilité et le danger de le laisser frapper le premier ; la peur et la terreur qu’il inspirait ; le fait qu’on le pensait pourvu de pouvoirs surnaturels ; le fait que les blessures aient été infligées de face ;

Le bon caractère du prisonnier, son ignorance et son faible degré d’éducation, déclarant lui même n’avoir pas su qui était cette personne jusqu’à ce qu’elle tombe à terre.

Je ne sais pas si de tels cas ont déjà été entendus par cette Cour, des cas dans lesquels un esclave a été condamné à mort. Je n’ai pas réussi à en trouver dans les archives, mais j’ai entendu dire que dans d’autres colonies, le propriétaire reçoit une compensation lorsqu’un de ses esclaves est puni de la peine capitale.

Il n’y a pas localement de telle loi, et le code suédois ne traite que de personnes libres, l’état d’esclave étant un état inconnu dans le pays mère. Je ne peux pas non plus donner une opinion sur le sujet d’un dédommagement au propriétaire, ne sachant pas sur quels fonds cela pourrait être prélevé, particulièrement à ce moment où les coffres sont vides. Il n’y a de toutes façons aucune décision à donner là-dessus, aucune demande n’ayant été faite.

Une autre question pourrait se poser au cas où le meurtrier ne serait pas puni de la peine capitale. Le propriétaire de l’esclave assassin devrait au moins partiellement participer à la compensation du propriétaire de l’esclave assassiné, malgré ce qu’il prétend.  J’ai bien compris que le propriétaire était bien au courant des causes de la mort du défunt, qu’il connaissait le nom du coupable lorsqu’il a donné l’autorisation d’enterrer le mort. Si le témoignage d’Edouard pouvait être légalement totalement pris en compte, on pourrait prouver que Mondésir connaissait le nom de l’assassin [il faut noter ici que la parole d’Edouard, esclave, ne vaut pas celle de Mondésir LÉDÉE, propriétaire d’esclaves]. Je dois donc ici prendre en compte les autres circonstances qui sont apparues lors de ce procès.

La déposition d’Edouard a paru se tenir, et il n’y a aucune raison de suspecter qu’il ait menti, n’ayant jamais eu de diffèrend avec Mondésir, même si son propriétaire était en froid avec celui-ci.

Je ne pense d’ailleurs pas possible que Madame DORMOY ait pu essayer de corrompre le témoignage de son esclave. Edouard a d’ailleurs en partie contredit le témoignage de Damas BERNIER.

La conversation de LÉDÉE avec BERNIER dans laquelle il confirme qu’il avait peur de devoir dédommager Madame DORMOY semble confirmer qu’il savait bien qui était le meurtrier, d’où son refus de voir le corps, et sa rapidité à autoriser l’enterrer sans aucune enquête préalable.

Madame DORMOY, la propriétaire du défunt, a manqué à ses devoirs en ne rapportant pas le crime et en laissant enterrer le corps. Elle semble donc avoir abandonner toute prétention à une compensation, demande qui n’a pas été faite d’ailleurs.

Cependant, je ne demande rien contre elle, ni contre Mr LÉDÉE car l’accusateur public n’a rien demandé d’autre qu’une sévère réprimande pour leur conduite, et un avertissement au cas où cela se reproduirait, et je suis d’avis que c’est amplement mérité.

S’il était décidé d’une amende contre LÉDÉE, ou qu’il doive une compensation quelconque, je demanderais une récompense pour le Fiscal, qui, a pris cette affaire en main et dont ceux  qui auraient dû se sentir concernés n’avaient pas l’air de se soucier en fait.

Le but de la loi est de fournir une protection égale à chaque personne en punissant les infractions, pas seulement dans le but de punir, mais aussi pour éviter que d’autres personnes ne les reproduisent. Si donc un châtiment devait être décidé cela montrerait qu’aucun meurtre ou crime ne sera toléré, peu importe la provocation, et ainsi, découragerait tout un chacun de vouloir rendre la justice par lui- même, car, si cela était permis, il n’y aurait plus aucune sécurité. Nous ne devons en aucun cas encourager les voleurs et fauteurs de troubles de continuer leurs actes néfastes et la justice doit être faite.

Je ne vois d’autre conclusion pour cette affaire, que celle donnée par le chapitre 24-1 section des crimes ici applicable.

En condamnant donc le prisonnier selon l’article ci-dessus à la peine capitale pour avoir tué Louis, je donne mon opinion qu’en soumettant ce cas a la révision de sa gracieuse Majesté, selon ce que dit l’article 9 des règlements royaux pour le gouvernement de cette île du 25 septembre 1811, et, en prenant en considération les quelques circonstances atténuantes énumérées préalablement, je lui recommande humblement de le gracier, et soumis, suggère que la peine capitale soit commuée en la peine de 40 coups de canne et qu’il soit expulsé de cette colonie, avec interdiction formelle d’y revenir, en tant qu’esclave ou en tant qu’homme libre.

Gustavia, le 28 décembre 1835

Carl ULLRICH

Je n’ai pas pour l’instant eu le fin mot de l’affaire.

Quelques-uns des protagonistes :

Samuel Augustus MATHEWS          né à Gustavia le 11 juin 1802, fils de Samuel Augustus MATHEWS et de Ann DEDMORE. Il est le frère d’Anne Eliza MATHEWS, épouse CHOISY. Il est fonctionnaire pour le gouvernement de notre île.

Mondésir LÉDÉE est né à Lorient vers 1797, fils d’Alexis LÉDÉE et de Catherine Françoise BORNICHE. Il est marguiller de la paroisse de Lorient. Il épouse Marie Louise QUESTEL en 1822, et ils ont six enfants et une descendance de nos jours.

Olympe LAPLACE, né à Camaruche le 18 avril 1799, fils de Clément LAPLACE et Suzanne « Persinette »BRIN. On le trouve aussi sous Alain ou Olivier. Il épouse Marie Catherine Louise BERRY en 1830, ils auront 4 enfants et une descendance par un seul des enfants, les autres, décédés en bas âge. On peut noter ce que le curé écrit sur l’acte de sépulture en 1852 « décédé hier au lieu de Camaruche, sans sacrement, abandonné dans le plus triste état par toute sa famille ».

Louise DELORME, veuve de Pierre Charles DORMOY depuis 1815, elle est propriétaire à Lorient, pas de descendance sur notre île.

Parfait JAILLE, né au quartier de Lorient en avril 1801, fils de François JAILLE et de Marie Adélaïde BORNICHE. Il sera marguiller de la paroisse de Lorient, et membre de la Chambre des Représentants de la campagne. Il a plusieurs enfants avec une Brigitte BERNIER, puis il épouse Rose Louise BORNICHE en 1825, avant de divorcer en 1828. Il faut dire qu’entre temps il a eu deux enfants avec une Louise BERNIER qu’il épouse finalement en 1841. Pas de descendance connue.

Pierre Montrose « Damas » BERNIER, né entre Saint-Jean et Gouverneur en 1806, fils de Damas BERNIER et d’Emilie BERNIER. Il épouse Virginie Anne Claire DORMOY le 20 novembre 1827. Pas de descendance connue.

Marie CANES, pas grand-chose la concernant. Elle décède à Gustavia le 4 juillet 1836, et d’après l’inventaire de la succession, elle est née esclave à Saint-Barthélemy. Elle semble avoir appartenu à un J.M SOUFFRENT, qui l’aurait vendue à un certain Pierre CANEZ de Saint-Thomas le 20 décembre 1823. Peut-être a-t-elle appartenu aussi à Thomas AYE à un moment. Elle est libérée par son propriétaire à Saint-Thomas, entre 1827 et 1833.

Jean Baptiste MORON, né à Camaruche vers 1812, fils de l’Italien Guiseppe MORON et de Félicité LAPLACE. Il épouse Elisabeth Justine LAPLACE en 1827, et ils auront quatre enfants d’où descendance de nos jours.

Clément « Piton » LAPLACE, né à la Grande-Saline le 23 janvier 1777, fils de Pierre Paul « Polo » LAPLACE et de Catherine QUESTEL. Il épouse Jeanne Rose GRÉAUX de l’Anse des Cayes le 5 janvier 1811. Ils résident à l’Anse des Cayes, et auront 7 enfants d’où une grande descendance de nos jours. On peut noter que Piton aura un fils, Jean LAPLACE, en dehors de son mariage, je ne sais pas s’il y a descendance.



Catégories :BERNIER, DORMOY, esclavage, LAPLACE, ledee, MATHEWS, MORON, SLAVERY, SLAVES, SWEDISH EPOQUE, SWEDISH PERIOD, Uncategorized

2 réponses

  1. Mais quel travail !!

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  2. Merci beaucoup . C’est juste impressionnant !!!

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