L’origine du nom MAGRAS

On trouve des indications sur l’origine de certains des noms des familles que l’on rencontre dans la généalogie de notre île. On retrouve même certains de ces noms dans les registres d’autres colonies. On trouve des GRÉAUX, des QUESTEL, des BERNIER à Sainte-Lucie, en Martinique, en Guadeloupe, à Saint-Vincent. On rencontre des VITTET, des MUTREL, des LÉDÉE ici ou là. Comme on l’a vu dans l’article Les recensements sans date de Saint-Barthelemy et Saint-Martin les populations des îles du nord sont brinqueballées sans ménagement en fonction des conquêtes des uns et des autres pendant les guerres qui opposent les Français et les Anglais pendant une bonne partie des 17e et 18e siècles. Les colons installés ici se trouvent évacués là-bas et remplacés par d’autres qu’on bouge à nouveau. Au grès de ces mouvements forçés, des patronymes reviennent ou disparaissent, et d’autres apparaissent.

Pour MAGRAS, c’est un peu compliqué.

En ce qui concerne Saint-Barth, la première mention qu’on connaisse c’est sur l’acte de mariage de Jerôme LAVIGNE et d’Anne MAGRAS en 1725. La copie qui est en ligne aux ANOM n’est pas complète, il n’y a que les deux dernières lignes et les signatures (des croix, car ils ne savent pas signer) et je déduis la date car cette page comporte en dessous un baptême en fèvrier 1725. DEVEAU fait réfèrence à un acte complet car il donne le nom des parents d’Anne. Sans doute l’a-t-il vu dans son entier. Le père serait un Jacques MAGRAS et la mère une Anne LAPLACE.

Ensuite en 1731, le mariage de François GRÉAUX, fils de Gilles GRÉAUX et de Catherine MAGUERAS.

En 1737, on a le baptême de Jean François fils de Jean Baptiste McGRATH…et sur la même page on a le baptême d’une Marie Louise GRÉAUX dont la marraine est une Angelique McGRATH (née AUBIN, épouse de Jean Baptiste) ou Angelique McGRATH soeur présumée de Jean Baptiste.

Mais nul part, on ne trouve de MAGRAS. Pas un. Enfin, pour être honnête j’en ai peut-être débusqué deux, par hasard, au détour d’un registre. Mais l’orthographe n’est pas très claire et le nom change au fil des actes.

Le 06 fèvrier 1687 à Basse-Terre en Guadeloupe, François Le MASSON épouse Marguerite MEGRA veuve de Antoine HEURNOY.

ANOM – registre Basse-Terre

Le 31 décembre 1690, à Basse-Terre, est baptisée Catherine, fille de François MASSON et de Marguerite MAGUE.

ANOM – registre Basse-Terre

Le 27 septembre 1793, on baptise à Basse-Terre une petite Marguerite, fille de François MASSON et de Marguerite …?…

ANOM – registre Basse-Terre

Le 30 aout 1697, on enterre une petite fille de 4 ans, Marguerite MASSON, fille de François MASSON et de Marguerite MIGAUT

ANOM – registre Basse-Terre

Toujours à Basse-Terre, le 31 juillet 1796, on baptise un François MASSON, fils de François MASSON et de Marguerite MAGRA. La marraine est une Anne MAGRA.

ANOM – registre Basse-Terre

Alors, que doit-on en penser ? Comme on le voit, les noms changent sans cesse (même Le MASSON devient MASSON). Doit-on penser que Marguerite et Anne sont des MAGRA(S) ? Ou pas ? Il est difficile de se faire une idée … Mais on peut noter qu’on trouve des MASSON à Saint-Barthelemy aussi à cette époque : Anne MASSON épouse de Guillaume TARDIEU et Marie Magdelaine ou Marguerite MASSON épouse de Jacques GRÉAUX.

Des MAGRAS on en trouve en France. Dans l’est et dans le nord principalement. Mais point d’indice ou de piste qui puisse nous y mener. Il faut chercher ailleurs.

Je me rappelle ce grand panneau qui était affiché chez AMC « dans le temps » et qui montrait le blason des McGRATH, faisant le rapprochement entre MAGRAS et McGRATH. J’avoue en avoir un peu rigolé à l’époque trouvant l’idée bizarre. Mais creusons cette hypothèse.

En 1689, alors qu’il faut absolument renforcer les effectifs de Saint-Christophe que l’on vient de reprendre aux Anglais, les Français songent à obliger « les 60 Irois qui y sont restez« . Les Irois (mot duquel viendrait la désignation « mer d’iroise ») sont les Irlandais amenés là par les Anglais auxquels ils vouent une haine farouche surtout depuis la conquête sanglante de l’Irlande par Oliver CROMWELL. Les Irlandais sont (pour la plupart) Catholiques et sont très surveillés par les Anglais dans leurs colonies qui craignent toujours qu’ils ne s’allient aux Français par vengeance. Pas étonnant alors qu’on pense aux Irlandais de Saint-Christophe pour les integrer aux Français. Déjà en 1664, puis en 1666, le 30 janvier, les Français prennent le contrôle de Montserrat avec l’aide des Irlandais qui s’y trouvaient en grand-nombre. Dès fin juin 1667, les Anglais la reprennent et envoient des Français et des Irlandais comme prisonniers à Nevis. En juillet 1667, les Anglais s’inquietent de ce que la plupart des prisonniers que les Français ont fait à Saint-Christophe ont pris les armes aux côté des Français, surtout les Irlandais (Les Français pillent Montserrat en 1712 puis la reprennent encore une fois en 1782).

Le 13 fèvrier 1689 / 1690, le Lieutenant-Géneral CODRINGTON et le Conseil d’Antigua envoient une lettre au Deputy-Governor de Barbade pour demander des armes et des munitions par crainte d’une invasion Française. Il s’inquiète aussi pour Montserrat en cas d’attaque Française car on y compte 3 Irlandais pour 1 Anglais (sous-entendu ils prendront fait et cause pour les Français).

Dans une lettre du 20 avril 1689, il est demandé à de BLÉNAC de « tascher d’engager les Irlandois Catholiques a demeurer a St Christophe en les traittant avec douceur et leur remettant les biens et les effects qui leur appartenoient« .

Dans un rapport Anglais du 2 septembre 1689, on apprend que les Français ont reprit Saint-Christophe aux Anglais et que le Comte de BLÉNAC, qui a fait de nombreux prisonniers Anglais à qui il a donné quartier, réussi à empecher les Irlandais de les tous passer au fil de l’épée. De BLÉNAC envoie les simples soldats prisonniers à Nevis (sans provisions) mais il garde les officiers pour les échanger contre des Irlandais prisonniers à Nevis pour s’être révoltés à Montserrat.

Dans une lettre du 19 septembre 1689, CODRINGTON indique qu’Antigua ne craint rien des Français, mais qu’il craint pour Montserrat principalement habitée par des Irlandais. Il dit plus loin qu’ils ont arrêté des Irlandais à Montserrat et qu’ils les ont expédiés à la Jamaïque, que les éléments les plus perturbateurs ont été envoyés vers des endroits où ils ne pourront plus leur causer de tort.

Le 14 janvier 1690, le Capitaine Anglais HEWSTON indique que les habitants de Saint-Martin, ensemble avec des réfugiés Irlandais, sont au nombre d’à peu près 300 hommes.

Dans un courrier du 2 juillet 1691, une référence à la prise de Saint-Christophe par les Français et les Irlandais.

Le Comte de BLÉNAC, dans un courrier du 20 mars 1694 explique qu’il ne peut venir en aide aux 2 iles du nord, et qu’il ne reste plus que ou sept ou huit familles « Hiroises » à Saint-Martin et 3 familles Française à Saint-Barthelemy.

Comme on le voit, il y a des preuves indiscutables de la présence d’Irlandais à Saint-Martin, et aussi de leur support donné aux Français dans leurs guerres contre les Anglais et il n’est pas du tout infondé, à mon avis, de penser que des Irlandais (de Saint-Christophe ou de Saint-Martin) aient laissé des traces dans la génèalogie de notre ile, d’autant plus que l’on a déjà vu qu’il y a des échanges constants entre les populations des deux iles.

Lorsqu’on analyse les seuls documents existants pour la période courant de 1681 à 1690 (Les rôle des habitants pour les deux iles), on ne trouve pas de MAGRAS. Mais si on y regarde de près on trouve quelques noms « bizarres ». Des noms ou prénoms qui ne « font » pas Français et dont la (mauvaise) transcription par les Français les rends difficilement identifiables :

Prénom NOM

Taega OLRISGU Saint-Barth 1681

Tecq CONET Saint-Martin 1690

Tecq EGUEN Saint-Martin 1690

Dieq FINY Saint-Martin 1690

Guillaume (william?) KERY Saint-Martin 1690

Rien ne prouve que ces habitants là sont Irlandais, mais, pourquoi pas …?

On a bien, à Saint-Barthelemy le 16 juin 1729 l’abjuration « publique à la face des Saints autels la religion prétendue réformée dans laquelle elle avait vécû jusqu’à ce jour » d’Elisabeth THAIS, fille légitime de Guillaume (William ?) ou Henri THAIS et de Magdelaine POTIER. Anglais ? Irlandais protestants ?

On a le baptême d’Elisabeth JONNINGS fille de Richard JONNINGS et de Gervaise QUESTEL (elle aurait reçu déjà le baptême d’un ministre Anglais).

Dans l’article sur les possibles origines des BRIN nous avions aussi abordé le sujet des Irlandais et évoqué de possibles pistes, mais sans rien pouvoir prouver. Discussion sur les possibles origines des BRIN de Saint-Barthelemy

Au fil des lectures on s’apperçoit que Montserrat revient toujours lorsqu’on parle des Irlandais dans les iles.

Et sur le recensement de Montserrat en 1678 … on trouve :

Thomas MAGRAH, compagnie du Capitaine Richard BASSE,

Thurlogh MAGRAH, compagnie du Capitaine Nicholas MEAD,

John MAGRAH, compagnie du Capitaine Andrew BOOTH,

Hugh MAGRATE, compagnie du Capitaine Richard BASSE,

William MARGARAH, northward division

Encore une fois, on ne peut pas prouver quoi que ce soit, mais, si on prend en compte les differents courriers évoqués plus haut faisant état d’Irlandais qui quittent les rangs Anglais pour aider les Français,

la présence incontestable d’Irlandais dans les iles du nord au moins à partir de 1689,

les échanges de prisonniers Anglais contre des prisonniers Irlandais,

le pillage de Montserrat par les Français en 1712,

l’absence de registres paroissiaux jusqu’en 1724 pour Saint-Barthelemy (plus tard encore pour Saint-Martin),

l’absence de rôles des habitants pour les deux iles après 1690 qui auraient pu nous renseigner …

L’indication au mariages de Suzanne Louise GRÉAUX en 1734, et de Jean Baptiste GRÉAUX en 1734 également, que leur mère Catherine MAGRAS est née à Saint-Martin,

Si l’on prend tout ceci en compte, alors il est tout à fait possible et plausible que des MAGRAH de Montserrat, de Nevis ou de Saint-Christophe aient été intégrés par les Français aux populations des iles du nord et qu’ils soient restés invisibles (puisqu’il n’y a pas de documents écrits) jusqu’en 1725. Si un seul d’entre eux est arrivé ici, alors cela explique les lents débuts du nom dans notre génèalogie.

Même s’il parait impossible de prouver quoi que ce soit pour l’instant, l’hypothèse me plait !

Si l’on part du principe que Catherine MAGRAS, Anne MAGRAS, Honoré MAGRAS, Jean Baptiste MAGRAS, et Angelique MAGRAS sont issus d’un même père (c’est possible mais invérifiable) alors l’arbre des 3 premières générations devrait ressembler à ceci :



Catégories :Greaux, ILES, MAGRAS, MONTSERRAT, mutrel, QUESTEL, SAINT-CHRISTOPHE, SAINT-MARTIN, Uncategorized, Vitet

3 réponses

  1. Your analysis of primary sources is meticulous, the research is thorough, and the hypothesis very original. Thank you for this interesting article.

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  2. Bonjour Jérôme,

    je pense aussi de plus en plus que MAGRAS est en fait phonétiquement un dérivé de quelque chose qui sonne comme Ma Gratch ou Mac Gratch car dans l’acte de baptême du 3/08/1736 de Marie Catherine GRÉAUX fille de Jean Baptiste GRÉAUX et Marie Anne JACQUE, la marraine s’appelle « Catherine Ma Gratch ».

    ANOM – bap 3/08/1736 de Marie Catherine GRÉAUX (SAINT-BARTHELEMY folio 2) http://anom.archivesnationales.culture.gouv.fr/caomec2/osd.php?territoire=SAINT-BARTHELEMY&commune=SAINT-BARTHELEMY&annee=1736&typeacte=AC_MA

    Il me semble clair que écrire « Ma Gratch » au lieu de « Magra » ou « magras » ou « magrass » est phonétiquement signifiant.

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Rétroliens

  1. Discussion sur les possibles origines des BRIN de Saint-Barthelemy – The Saint-Barth Islander

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