Anthony Johnson est charpentier de marine à Gustavia. Il est né sur l’île de Madère vers 1773 et est décédé sur notre île le 15 février 1819.
Il avait obtenu sa lettre de grande bourgeoisie le 29 décembre 1814, ce qui indique qu’il disposait de moyens importants et d’un statut élevé.
Anthony Johnson vit en ménage avec la femme de couleur libre Margaret Spompon, avec qui il a eu un enfant, André, né en 1811.
Après son décès, on procède à l’inventaire de sa succession.
Sont présents – et on les retrouve ensuite dans le testament :
- Margaret Sponspaw ou Spompon : femme de couleur libre, compagne d’Anthony Johnson et mère de son enfant naturel, André, alors âgé de huit ans. On trouve aussi son nom écrit Sponspon ou Sponspaw.
- John William Hope : apprenti charpentier du défunt, âgé de vingt-deux ans d’après le document. Je n’ai rien retrouvé sur lui.
- Isabella Freitas : sœur du défunt.
- Ann Tacklin : femme de couleur libre, sans autre information connue.
- Catherine Conner : je n’ai aucune preuve, mais je pense qu’il pourrait s’agir de la femme de couleur libre vivant avec George Michael Spomspon, marin né à Saint-Martin et décédé à Gustavia en 1810, avec qui elle a eu deux filles, dont Margaret.
Biens immobiliers
Lot n° 323, quartier Manchenellen (La Pointe)

Ce lot appartenait au roi, mais le défunt l’a acheté en décembre 1818.
On y trouve :
Une maison de 38 pieds sur 16 contenant une chambre et un salon ; une autre maison de 20 pieds sur 10 contenant deux chambres, avec, au rez-de-chaussée, trois chambres destinées aux esclaves ; une petite construction divisée en deux pièces ; une petite cuisine.
Sur le même lot se trouve également une maison divisée en quatre pièces, avec une cuisine dans la cour, sous le même toit que le bâtiment précédent. D’autres petites maisons ou magasins ont été construits par des tiers sur le terrain et paient un loyer.
Le lot est estimé à 3 250 dollars.
Lot n° 312, quartier Hwarfvet (La Pointe)

Maison composée d’un salon, de deux chambres et d’une galerie construite au-dessus d’une cave.
Valeur : 250 dollars.
Lot n° 330, quartier Beswäret

Le document indique le lot 300, mais il s’agit du lot 330.
Le terrain comprend une maison d’habitation divisée en deux chambres, ainsi que deux petits bâtiments dans la cour, l’un avec deux chambres, l’autre avec deux chambres et une cuisine.
Valeur : 200 dollars.
Lot n° 594, quartier Sköldpaddan

Le terrain comprend un quai et un petit abri.
Valeur : 450 dollars.
Le lot n’apparaît pas sur le plan cadastral. S’agit-il d’une division du lot 498 ? Le quai ne semble pas attenant puisque le terrain ne borde pas la mer.
Lot n° 14, quartier Jätten

Terrain vide.
Il s’agit probablement aussi d’une erreur : le lot 14 se trouve dans le quartier Berget et ne semble pas avoir appartenu à Anthony d’après la fiche cadastrale.
Lot n° 73, quartier Jätten
Maison divisée en trois chambres avec galerie, cuisine et cave.
Valeur : 350 dollars.
Lot n° 549
Petite maison divisée en deux chambres.
Valeur : 100 dollars.
Lot n° 76
Terrain sans construction.
Valeur : 20 dollars.
Lot n° 77
Maison de cinq chambres construite au-dessus d’une cave.
Valeur : 250 dollars.
Lots n° 82 et 83
Terrains sans construction.
Valeur : 40 dollars.
Esclaves
- César, né en Afrique, âgé d’environ trente ans, porteur : 300 dollars.
- Paul, né au Brésil, âgé d’environ trente ans, charpentier et calfat : 350 dollars.
- John, garçon âgé d’environ seize ans, né sur la côte d’Afrique, porteur : 200 dollars.
- Anthony, garçon âgé d’environ quatorze ans, né sur la côte d’Afrique : 150 dollars.
- Polly, femme âgée de trente et un ans, née à Saint-Eustache, laveuse : 250 dollars.
- Joseph, mulâtre, fils de la précédente, âgé de neuf ans : 150 dollars.
- Maria, née en Afrique, âgée d’environ vingt-cinq ans, avec ses deux enfants – une fille de deux ans et une autre âgée de onze jours – : 300 dollars.
- Rachel, nouvelle esclave âgée d’environ douze ans : 140 dollars.
Viennent ensuite de nombreux meubles en acajou, armoires, lits, bureaux, tables, chaises, une horloge, des rocking-chairs, des tableaux, des lunettes à verres teintés, des verres, des bols en porcelaine – dont deux bols à punch fendus –, plusieurs montres, des boutons en or, une montre française pour femme, une autre en réparation chez David Cohen, un pot à café en argent, ainsi qu’une grande quantité d’outils et d’objets divers.
La valeur totale de la succession est estimée à 7 798 dollars.
Le testament d’Anthony Johnson
Dans son testament, Anthony indique qu’il lègue à Isabella Freitas, « sa sœur adorée », le lot n° 330 du quartier Beswäret, avec toutes les maisons qui y sont construites, la moitié des meubles, de l’argenterie, des bijoux et de la literie, ainsi que le garçon esclave Anthony.
De même, il lègue à Peggy Sponspan le lot n° 549 situé dans le quartier Jätten, ainsi que la moitié des meubles, de l’argenterie, des bijoux et de la literie, ainsi que le lot n° 14, sans construction, dans le même quartier.
Peggy reçoit également l’esclave Polly et son fils Joseph, lequel devra apprendre un métier et être libéré à l’âge de vingt ans, selon la conduite de sa mère. Elle obtient également l’esclave César, qui devra travailler pour Isabella.
Il lègue enfin à son fils André ses maisons du lot n° 323 – le terrain appartenant toujours au roi – ainsi que la fille esclave Present (c’est son prénom), tous ses vêtements, ses trois montres en or et ses boutons de manchette en or.
Il demande que les revenus tirés de la location des maisons permettent à son fils de recevoir une bonne éducation afin qu’il devienne charpentier à son tour, et que le surplus d’argent soit confié à William Cock jusqu’à ce qu’il atteigne l’âge de vingt ans.
Il lui lègue également les lots n° 82 et 83, la maison avec galerie et deux appentis située dans le quartier Jätten, ainsi que l’esclave Paul, destiné à être libéré lorsque André atteindra l’âge de seize ans.
Il indique que si, à ce moment-là, Paul n’est plus capable de subvenir seul à ses besoins, son fils André devra en assumer la responsabilité.
Il donne à Nella China la fille esclave Jenny.
Il donne à John William Hope les maisons qu’il possède sur le lot n° 312 – lui aussi propriété du roi – dans le quartier Hwarfvet. Il lui lègue également ses vestes, cravates, manteaux, bottes, deux montres en argent et ses outils de charpentier.
Il lègue à Bartholomé Briasco son double cric à vis, douze tarières et douze ciseaux à bois neufs.
Et à Joseph Lefford : six tarières, douze ciseaux à bois, une hache, deux varlopes courtes, un riflard et un cric à vis simple.
Il lègue à Mary Ann Hollar, résidant à Saint-Thomas, l’esclave Maria.
Il demande que le garçon esclave John soit vendu et que le produit de la vente soit réparti entre ses trois filleuls.
À Nancy Tacklin, il donne six chaises, une table à thé, une petite table et une longue-vue.
Il laisse également 120 dollars à partager entre Nancy Tacklin, Betsy Tacklin, Nancy Conner et Catherine Conner.
Il demande que le lot n° 77 du quartier Jätten soit vendu et que l’argent soit envoyé à sa mère sur l’île de Madère.
Il lègue à James Vaughan junior sa yole américaine et à son esclave Paul le petit canot.
Enfin, il demande qu’on vende le lot n° 594, comprenant les grands espars, le bois de charpente, les ancres, les chaînes et le schooner Peggy, avec tout son équipement, ainsi que la chaloupe et tout ce qui lui appartient, au plus offrant, afin que le produit de la vente serve à payer les dettes qu’il pourrait avoir.
Le surplus devra être confié à William Cock pour le compte de son fils André. S’il n’y avait pas assez, le reste des dettes devrait être payé sur les parts de son fils André et de Margaret Spompon.
Il demande à Bartholomé Briasco de terminer les travaux qu’il avait entrepris sur le quai de William Cock. Le matériel devra être payé par la succession et le montant total du chantier sera déduit de ce qu’il doit à William Cock.
Enterrement
Pour son enterrement, il a déjà tout prévu. Il veut un cercueil complet, qu’il y ait douze porteurs avec des bandes de deuil sur le chapeau et des écharpes. Il doit être enterré à Lorient, les cloches doivent sonner pendant la journée. Qu’on donne 40 dollars à l’église de Lorient et 30 dollars au prêtre français pour dire des prières une fois par semaine. Qu’on transporte d’abord le corps à l’église luthérienne de Gustavia, puis à l’église catholique de Lorient. Qu’on dise des prières pendant huit jours. Que sa tombe soit recouverte d’une pierre tombale en marbre et qu’on grave dessus son nom, et son âge, c’est-à-dire 46 ans, et qu’il est né sur l’île de Madère. Son corps ne doit pas être transporté par le corbillard. Il écrit que le “prêtre français” doit suivre le corps depuis sa maison jusqu’à l’église luthérienne, puis jusqu’à celle de Lorient. Il demande enfin que ses esclaves reçoivent des habits ou des marques de deuil et qu’ils les portent pendant douze mois.
Portugais, Anthony est sans doute catholique, mais on dirait qu’il veut ménager la chèvre et le chou. Même dans la mort. Alors, autant se garantir les bonnes grâces du Dieu des luthériens aussi, on ne sait jamais. L’histoire ne dit pas si le prêtre “français”, comme il le dit, accepte d’accompagner le cercueil en faisant un détour par l’église suédoise.
Et s’imaginer cette procession allant à pied jusqu’à Lorient en portant le défunt… Cela devait être quelque chose.
Le testament est rédigé et signé le 30 mai 1818.
Puis, tout à la fin, après les signatures, il ajoute qu’Isabella devra percevoir les loyers des maisons du lot n° 323, ce qui semble contredire ce qu’il avait indiqué plus haut.
La liberté de Joseph
L’histoire ne s’arrête pourtant pas avec la succession. Presque dix ans plus tard, on retrouve Margaret Spompon devant le tribunal pour une affaire concernant le jeune Joseph dont elle a hérité. Son cas est particulier, puisqu’il est destiné à être affranchi. Le testament continue alors à produire ses effets.
Margaret Spompon adresse une requête au tribunal le 16 février 1828.
Elle indique que, dans son testament, Anthony lui avait légué un garçon mulâtre du nom de Joseph, avec la mention particulière qu’il devait apprendre un métier et obtenir sa liberté à l’âge de vingt ans, selon la conduite de sa mère, celle-ci lui ayant également été léguée.
Elle écrit que, conformément à la volonté expresse d’Anthony, elle a placé l’esclave Joseph chez son père – celui du garçon – l’homme de couleur Benjamin André dit « Ben Ben », charpentier de marine et calfat à Gustavia.
Cela remonte alors à environ neuf ans.
Si l’on considère qu’un apprenti maîtrise son métier au bout de deux années, cela signifie que Joseph devrait déjà être rémunéré et qu’il aurait dû commencer à l’indemniser. D’autant plus qu’il approche maintenant de l’âge auquel il doit être affranchi.
Elle indique avoir conclu un arrangement avec Benjamin André au cours du mois de novembre 1827.
Benjamin André, père de Joseph, doit donc verser neuf ryals par semaine à Margaret Spompon afin d’employer son propre fils.
Elle se plaint cependant que, depuis cet accord – soit treize semaines –, Joseph n’a versé que trois fois les neuf ryals et qu’elle pense qu’il ne fera pas mieux s’il n’y est pas contraint.
Margaret Spompon demande donc à la Cour de convoquer Benjamin André et de l’obliger à payer les sommes déjà dues, soit, pour dix semaines, un total de sept dollars et cinquante cents.
Elle ajoute qu’après tout ce temps, Joseph doit désormais être un « parfait artisan » et gagner au moins un dollar par jour.
Elle demande donc à la Cour de lui accorder un montant de huit dollars par mois pour les six mois restants avant sa libération.
Dans le cas contraire, elle demande que Benjamin André soit contraint de lui rendre son propre fils.
Enfin, elle demande que Benjamin verse une caution afin d’éviter que le problème ne se reproduise.
Ce document est intéressant car il met en évidence une situation assez particulière. Joseph n’est déjà plus vraiment un esclave « ordinaire ». Anthony Johnson avait prévu qu’il apprendrait un métier et obtiendrait sa liberté à l’âge de vingt ans.
En 1828, sa liberté est toute proche. Margaret Spompon, elle-même fille d’une ancienne esclave, semble prendre conscience, d’un coup, que Joseph ne représentera bientôt plus ni une valeur de revente ni une source durable de revenus. Elle paraît ainsi chercher une compensation pour les derniers mois au cours desquels il demeure juridiquement esclave, avant sa prochaine libération.
Pour elle, la liberté de Joseph ressemble presque à un capital qui disparaît, lui échappe, sans aucune contrepartie.
Une perte sèche.
Je n’ai rien retrouvé d’autre concernant Joseph.
Bartholomé Briasco, charpentier de marine, est né à Gênes. Il décède à Gustavia le 13 septembre 1845.
André Johnson décède à Gustavia le 15 février 1877, âgé de soixante-neuf ans.
Catherine Conner est née à Anguilla vers 1762. Elle est la mère de Margaret et d’Elizabeth, dont le père est George Michael Sponspon, marin né à Saint-Martin vers 1762.
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