La succession de Jean Baptiste MUTREL

Dans cet article nous évoquerons une succession un peu particulière et qui m’a bien marqué la première fois. Tout le texte en italique est le texte original du document, mot pour mot.

La famille MUTREL fait partie des premières familles de Saint-Barthélemy, on retrouve ce nom sur le recensement de 1681 et sur celui que j’estime dater de 1690 environ. Le nom s’est éteint à la fin du dix-neuvième siècle.

Le 1er juillet 1794, au quartier du Roi, on procède à « l’inventaire de la succession de Jean Baptiste MUTREL décédé au mois de décembre de l’année passée (en fait il est décédé le 14 septembre 1793) et de son épouse, Catherine MATHIEU, décédée au mois de décembre de l’année précédente (1792).

Sont présents :

  1. les héritiers de Pierre MUTREL (mort il y a environ 20 ans), à savoir Pierre MUTREL fils et Elisabeth Reine QUESTEL, veuve depuis environ dix-huit mois de Pierre AUBIN fils,
  2. Reine Catherine MUTREL, épouse de Jean Baptiste GRÉAUX,
  3. Marie Louise MUTREL, veuve d’Alexis GRÉAUX,
  4. Marie Magdelaine MUTREL, épouse de Jean Baptiste QUESTEL

Les arbitres sont Joseph LAPLACE, Pierre Paul LAPLACE, et Michel BRIN, le surarbitre, Jean Etienne BORNICHE.

NOTA : il y avait un cinquième héritier nommé Joseph MUTREL, mais depuis le coup de vent au mois d’aout dernier, on n’a rien entendu parler ni de lui, ni du bâtiment qu’il commandait (c’était un « Ouary » appartenant à Pierre BERNIER). On le croit généralement noyé. Les quatre autres héritiers restent néanmoins responsables de sa portion en cas qu’il serait sauvé et qu’il viendrait la réclamer.

BIENS FONDS :

  1. Une habitation nommée la Grande Côte, contenant environ neuf carrés de terre, bornée au N par François GRÉAUX et Magdelaine LÉDÉE, au S par SEELIG, à l’E par ledit SEELIG, et à l’O par Sébastien GIRAUD, estimée 50 Moedes.
  2. Une dito nommée l’Etoile, contenant environ trois carrés de terre bornée au N par la Saline, au S et à l’E par Sébastien GIRAUD, et à l’O par Pierre BERNIER, estimée 16 Moedes
  3. Une maison en charpente sur la première habitation estimée 10 Moedes

Ces habitations sont toutes les deux situées à Saint-Jean.

L’habitation « l’Etoile », va du carrefour de la piscine territoriale en longeant l’étang jusqu’au carrefour allant vers « Carénage », toute la terre qui se trouve à main droite. L’habitation ici nommée « Grande Côte », mais c’est une erreur de transcription et il faut en fait lire habitation « La Grande Montagne » est quant à elle située sur la gauche de la route quand on prend la route du fond du Carénage direction Saline.

En 1787 il est dit que « La Grande Montagne » produit environ 500 livres de coton, elle n’est cultivable qu’aux deux tiers de sa surface, et il n’y a pas de maison dessus, le propriétaire vivant sur l’autre plantation. L’habitation « L’Etoile », produit 200 livres de coton, et il y a dessus quatre maisons et trois « huttes à nègres », avec 10 personnes blanches et 11 esclaves. Il y a une source qui produit toujours une eau légèrement salée.

Sur la carte ci-dessous, « La Grande Montagne » sous le numéro 9, et l’Etoile sous le numéro 10.

Détail de la carte des habitations de Saint-Barthelemy en 1795

ESCLAVES :

Marianne, régresse créole âgée de 30 ans, estimée 19 Moedes et ses cinq enfants, Marguerite, François, Marie, Paul et Louise,

Charles, négre créole, âgé de 23 ans estimé 30 Moedes,

Elizabeth, négresse créole âgée de 25 ans, estimée 25 Moedes, et ses trois enfants, Jean Jacques, Céleste et Gertrude,

Adelaïde, régresse créole, âgée de 20 ans estimée 25 Moedes, et ses deux enfants, Nicole et Cécile ».

L’inventaire s’arrête là avec une remarque qui décoiffe :

 « Il y avait un 15eme esclave nommé Jean Pierre, l’enfant d’Adelaïde, mulâtre âgé de 6 ans, lequel avec le consentement de tous les héritiers, et au désir du sieur Antoine GIRAUD qui en était le père, fut échangé contre les deux enfants du défunt Joseph MUTREL avec la régresse LADIAU appartenant au sieur Antoine GIRAUD, savoir : Marie Louise, mulâtresse âgée d’environ 4 ans et Aventurine, mulâtresse de trois mois, moyennant une soulte de 2 Moedes, en faveur du dit GIRAUD, mais, par respect pour la mémoire de leur défunt frère,  les héritiers ne voulaient pas faire entrer dans le partage ses dits enfants, et se proposaient de les affranchir dans l’occasion ».

On a beau être prévenu du décalage de plus de deux siècles, il n’en demeure pas moins impossible d’accepter de comprendre ce qui vient d’être dit à la première lecture. Avons nous bien lu ce que nous avons lu ?!

Résumons :

Antoine GIRAUD a un fils de 6 ans avec une esclave de son voisin (qui par ailleurs a construit sa case sur ses terres) et c’est à l’occasion de la succession du propriétaire des esclaves, un an plus tard, qu’il semble s’inquiéter du sort de son fils, qui, jusque à ce jour est bel et bien esclave de Joseph MUTREL,

Les sœurs de Joseph MUTREL savent pertinemment qu’il a eu deux enfants avec une esclave d’Antoine GIRAUD, et ce n’est qu’à l’occasion de la succession de leur frère, qu’elles semblent s’inquiéter du sort de leurs deux nièces,

On s’échange des enfants entre père et tantes, mais on n’en oublie pas pour autant de mentionner la soulte de deux Moedes que doivent payer les sœurs MUTREL au sieur Antoine GIRAUD,

Et pourtant, on voudrait croire que tous ont un genre de sentiment pour ces enfants, non ? Est-ce que ce n’est pas ce que veut dire cette phrase « …mais par respect pour la mémoire de leur défunt frère, les héritiers ne voulurent pas faire entrer dans le partage ces dits enfants et se proposaient de les affranchir dans l’occasion … » ?  On se raccroche aux branches.

Après ce terrible paragraphe, la succession continue comme si de rien n’était. Les sœurs et la belle-sœur se partagent les biens des parents et du frère. Les esclaves sont séparés et échangés par lots, les terres bien mesurées, les dettes encaissées et les soultes payées. Plus un mot sur les enfants de Joseph MUTREL, Marie Louise et Aventurine. Elles ne semblent pas avoir été prises en compte dans le partage. Plus rien non plus sur le fils d’Antoine GIRAUD (néamoins, peut-être qu’il pourrait être celui qui libère l’esclave Adeline en 1819).

Personnellement j’ai bien du mal à comprendre toutes ces contradictions, mais c’est peut-être ça l’erreur. On ne peut pas comprendre, c’est impossible, le décalage temporel est bien trop grand.

Il ne sert à rien de chercher des explications qui n’existent pas.

On ne peut que se souvenir et raconter, afin que la flamme de Marie Louise, Aventurine, Jean Pierre et tous les autres, continue de bruler.



Catégories :GIRAUD, Greaux, HABITATION GRANDE MONTAGNE, HABITATION L'ETOILE, MATHIEU, mutrel, Uncategorized

4 réponses

  1. A good example of why we need to keep these records caarefully, lest we idealize the past, and our ancestors.

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  2. Je découvre votre blog avec grand intérêt. Voilà un document qui montre que pour ce qui concerne les esclaves, les liens de filiation qui ne figurent pas dans les habituels registres paroissiaux ou d’état civil, se dévoilent parfois dans les documents notariés. Et oui, il faut rester prudent dans l’interprétation car ces actes ne disent pas tout. On peut se demander si dans cette situation, « échanger » les enfants n’avait pas pour conséquence de les séparer de leurs mères qui elles appartenaient toujours au même propriétaire.

    Aimé par 1 personne

  3. What a story! Reality is often more bizarre than fiction.

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