Jean CANGA et Alexis CHARLOTTE

Une petite histoire, comme beaucoup d’autres, d’une dispute à la campagne, qui nous donne à voir en direct la vie sur notre île vers 1847. Cette histoire ordinaire, mais touchante, est d’autant plus intéressante que les acteurs principaux, bien que Saint-Barth, portent des noms inconnus de nous aujourd’hui. Ils sont tous ce qu’on appelle alors, des gens de couleur libres. Leurs parents ou leurs grands-parents, étaient esclaves à la campagne, pour ceux-ci, dans les quartiers de Grand Fond, Saline ou Petite Saline. Voici une occasion pour parler d’eux.

Alexis CHARLOTTE a une descendance à Gustavia de nos jours.

Le 11 août 1847, Jean CANGA écrit une plainte à la Cour de Justice.

« Disant Messieurs, que son filleul Alexis CHARLOTTE, depuis fort longtemps, lui faisait dire par plusieurs personnes de quitter le quartier de Grand Fond, et de venir demeurer et habiter avec lui, avec promesse de bien le soigner, de l’alimenter, enfin, de faire tout ce qui serait nécessaire et convenable pour son maintien, et en même temps, remplir le devoir qu’un filleul doit à son parrain.

L’exposant, obsédé donc, par le sieur Alexis CHARLOTTE, et d’après tous ses offres, il se décida de vendre ses petites propriétés, et vint demeurer chez son dit filleul, et lui fit le dépôt du montant de 17.10 gourdes, sans exiger aucun intérêt.

Il rentra chez le sieur Alexis le 15 septembre 1845, et quoique déjà dans un âge avancé, néanmoins, il commença à travailler tous ses jardins avec vigueur, et prendre soin de ce qu’il avait, considérant qu’il serait traité comme il lui avait promis, et enfin, de terminer sa carrière heureusement ; même il lui promit de lui vendre une petite portion de terre pour onze gourdes, mais d’après des demandes réitérées faites par l’exposant, jamais il a voulu en passer le titre de vente, bref.

L’exposant à son grand étonnement, il s’est aperçu que son filleul avait oublié ses promesses, et qu’il agissait avec astuce, se métamorphosant en renard, et qu’au lieu d’avoir des bontés et des complaisances à son égard, au contraire, il traitait avec dureté et avec beaucoup d’indifférence.

L’exposant tomba malade par une blessure qu’il se fit au pied en prenant quelque bestiaux pour Mr Alexis, et se trouvant gêné et mal à son aise, il fut obligé d’aller coucher tous les soirs chez son gendre à la Grande Saline, mais sa sœur, Madame Charlotte TACKLINE lui conseilla de venir chez-elle, et qu’il serait parfaitement à son aise, ce qu’il fit volontiers, et il s’y trouve maintenant.

Se voyant dans un besoin extrême, il fit dire au Sieur Alexis de lui remettre ses moyens par plusieurs fois, mais point de réponse. Choqué et irrité de son silence, il fut contraint, tout malade, de prendre deux témoins avec lui, les Sieurs Jean Marie François DUZANT et Pierre VIANIS, et il se transporta chez Mr Alexis et lui demanda son argent. Sa réponse fut qu’il ne le paierait que dans trois mois, autrement, de le faire assigner …

Ce délai de trois mois ne convenant pas à l’exposant se trouvant dans la plus grande misère, et dépourvu de nippes, il renvoya de nouveau le susdit Sieur DUZANT assisté de Mr Etienne LÉDÉE pour lui redemander pour la dernière fois ses moyens, et il leur répondit de le faire assigner.

…/…

L’exposant vous en sera très reconnaissant le reste de ses jours »

FSB 240 – 1ere page du courrier de Jean CANGA

Qui est qui ?

Jean CANGA ou CANGER et sa femme Emelie Béatrice ou Marie Louise « dite LÉDÉE » vivent à Grand Fond. Ils doivent être nés vers 1770. Je pense qu’ils ont au moins deux enfants, Jean « CANGA » fils et demoiselle Béatrice « dite Gracey » ou « dite LÉDÉE ». Ces familles sont très difficiles à suivre, les noms, les prénoms, les surnoms même, changent souvent.

Jean « CANGA » fils épouse ( ?) une Marguerite DIEUDONNÉ (ANTOINE) et ils ont au moins une fille Emelie GANGA « BASEN » vers 1811. Ils habitent à Grande Saline.

Béatrice « CANGA », née vers 1798, épouse Edouard BELLAMI né à Saint-Martin (sa mère est une Adélaïde DUZANT). Ils auront au moins 7 enfants, avec peut-être une descendance de nos jours à Saint-Kitts par le mariage de leur fille Béatrice avec John BOSTON.

Je ne suis pas sûr de bien relier Alexis CHARLOTTE à Jean CANGA car rien n’est vraiment clair, mais ce qui suit me semble correct. A son mariage en deuxièmes noces en 1866, Alexis est dit fils de Charlottine. Je n’en ai qu’une, c’est Charlotte « dite BERNIER », épouse de William ou Guillaume « dit TACKLINE ».

D’après la lettre de Jean CANGA, sa sœur est une Charlotte TACKLINE, ce qui fait de Jean CANGA l’oncle d’Alexis CHARLOTTE, je n’ai pas d’autre solution. A son mariage en 1837, Charlottine est dite « BERNIER », fille de feu Jean François et d’Elisabeth GORIN ?

Alexis CHARLOTTE a onze enfants avec trois femmes différentes. Il se marie deux fois. En 1855 avec une Hélène « BERNIER » et en 1866 avec Angélique VINCENT. Il a des enfants aussi avec une Anne Louise « QUESTEL ».

La descendance d’Alexis CHARLOTTE passe

1-par sa fille Adeline ou Anne Louise CHARLOTTE et un Isaac SMITH marin à Gustavia. Descendance en FRANCISSE, THIBEDEAU/TIBEDEO et GARRIN.

2-par sa fille Marie Catherine dite Clémentine qui épouse Peter L.  THIBEDEAU/TIBEDEO, descendance sous ce dernier nom et GRÉAUX.

Le 27 août, Alexis CHARLOTTE envois sa réponse à la Cour de Justice.

« J’étais assigné pour comparaitre à votre séance aujourd’hui le 27 de ce courant mois d’août pour payer une somme de 17.10 gourdes que je dois au Sieur CANGA.

Qu’il plaise donc à l’honorable cour de me permettre de répondre très respectueusement à la pétition du dit Sieur CANGA, faisant succinctement les objections suivantes :

            Guidé par des vues et des sentiments philanthropiques, surtout envers un oncle et parrain, j’ai conseillé cet homme de venir habiter sous le même toit avec moi, lui promettant de le soigner, de le nourrir et d’en avoir des soins particuliers, même lui vendant une petite portion de terre en échange d’un qu’il avait vendu au Grand Fond pour le même prix d’onze gourdes, ayant employé son fils pour lui bâtir une petite case sur ce dit terrain pour être à son aise. Toutes ces offres ont été faites par moi au Sieur CANGA qui furent acceptées par lui, m’étant avancé jusqu’à ce point, pour faire changer à cet homme un genre de vie scandaleux, car, Messieurs, tout ce qu’il pouvait faire au Grand Fond, n’était employé que pour boire.

Il se décida de suivre mes conseils, et pour se rendre chez moi, je fus contraint de lui donner en échange : il demeura chez mois pendant quelques temps paisiblement, mais, se voyant privé de boire autant qu’il faisait au Grand Fond, et cela ne lui plaisant pas, il manifesta du mécontentement. Peu à peu, de son chef, il se retira et alla demeurer avec sa sœur Charlotte où il se trouve présentement.

Il me fit demander par Mr François DUZANT son argent, refusant la terre. En ce cas, en lui donnant ses moyens, il en aurait fait dissipation, et par suite, il se serait vu à la mendicité et à la charge de ses parents.

A l’égard de sa blessure qu’il se fit au pied en prenant des animaux pour moi : Non, Messieurs, cela n’est pas. Cette blessure lui fut occasionnée ayant heurté son pied contre une roche en allant au Grand Fond. Son orteil fut écrasé. Heureusement, par mes soins et par des remèdes, je le guéri.

D’après mon exposé, Messieurs, il est évident que j’ai agis envers le Sieur CANGA comme un père. C’était seulement pour lui aider et l’empêcher de suivre ce genre de vie si scandaleux et le mettre à la raison.

Au reste, l’honorable Cour jugera mes raisons, et si elle les trouve justes et équitables, elle me donnera sans doute ce que je mérite ».

Le 20 août, Jean CANGA donne procuration à Jean Marie François DUZANT pour le représenter devant la Cour de Justice. Il dit qu’il demeure « au lieu appelé l’Habitation des pères.

FSB 240 – Procuration en faveur de Jean Marie François DUZANT

Dans un document non daté, Alexis CHARLOTTE fait témoigner Alexis BERRY, Toussaint BAPTISTE, Joseph LÉDÉE et Francisco LÉDÉE. « … faisons la déclaration suivante, que le 15 janvier présente année, Alexis BERRY et Toussaint BAPTISTE, nous avons entendu de Mr Alexis CHARLOTTE, qu’il donnait une petite portion de terre pour prix et somme d’onze Gourdes courantes au Sieur Jean CANGA, en échange d’un terrain qu’il avait vendu au Grand Fond. Le Sieur CANGA a accepté cela, en outre, le lendemain, le 16, même offre fut faite en la présence du Sieur Jean Marie François DUZANT, savoir Francisco LÉDÉE et Joseph LÉDÉE, et le titre de vente en fut passé à Mr Jean CANGA, ce qui constate la véracité de ce dont il est question »

On pourra noter que dans le témoignage présenté en faveur d’Alexis CHARLOTTE apparait Jean Marie François DUZANT alors qu’il est le représentant de Jean CANGA.

FSB 240 – témoignage en faveur d’Alexis CHARLOTTE

Ni Alexis CHARLOTTE, ni Jean CANGA ne savent écrire.

C’est Joseph MORON (Guiseppe MORONE, Capitaine Italien marié et vivant à Camaruche) qui fait les courriers pour eux. On peut s’étonner du coût en comparaison, par exemple, du prix du morceau de terrain en question ou du salaire moyen constaté à cette époque pour les petits emplois: 1 berger semble toucher 3 escalins par jour, une cuisinière 1.6 Gourde par mois,

FSB 240 – facture en faveur de Joseph MORON
FSB 240 – facture en faveur de Joseph MORON


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