Le prix de la liberté

C’est au fur et à mesure des recherches que je partage avec vous sur ce blog, que j’en apprends un peu plus sur l’histoire de notre île, en même temps que vous, donc. Je ne suis ni historien, ni chercheur, et il est donc parfois difficile d’interpréter correctement les contextes pour éclairer les histoires que je vois passer et que je voudrais raconter.

L’article d’aujourd’hui parle de la manumission d’une esclave, Félicité, mais comment faut-il réagir dans des situations qui nous dépassent ? L’esclavage est une horreur, une abomination, tout le monde le sait. Mais dans l’esclavage, il y a, comme des tiroirs dans une commode, des marches dans un escalier, des degrés d’horreur supplémentaires. Des choses, qui, avec deux siècles de recul, sont toujours inconcevables, incompréhensibles, révoltantes. A vomir même !

Ce que je connaissais sur l’esclavage, il y a quelques mois encore, se limitait en fait à pas grand-chose. Des romans, des films, des bribes d’informations sur la traite négrière. Evidement, les champs de coton, les fers, le fouet. Les poncifs en quelque sorte.

Sans parler qu’on lit partout qu’il n’y avait pas (ou si peu) d’esclaves à Saint-Barthélemy. L’esclavage a bel et bien existé sur notre île. Des êtres humains ont bien été forcés et maintenus en servitude là même où nous vivons.

Dans les registres et rapports de l’époque Suédoise à Saint-Barthélemy, la vie de ces esclaves est exposée sans le filtre des années qui nous en séparent. Ce ne sont pas des historiens qui racontent ces histoires de la vie de tous les jours, ce sont des fonctionnaires, des commerçants, des habitants, blancs ou de couleur, qui achètent, vendent, possèdent, battent ou jugent des esclaves. Ils sont impliqués, directement, parties prenantes, et ils n’ont pas besoin de prendre des gants pour déballer les vérités de l’esclavage ! L’information est pure, sans ambages et sans courbettes, elle n’est pas trafiquée ou édulcorée. Il suffit de lire, et forcément, parfois, ça décoiffe un peu !

A Saint-Barthélemy, les esclaves pouvaient gagner de l’argent et constituer des économies, la plupart du temps, dans l’espoir de racheter leur liberté à leur propriétaire. J’ignore comment cela fonctionnait exactement, mais il semble qu’un esclave particulièrement doué pour une activité ou un artisanat, pouvait, avec l’accord de son propriétaire, louer ses services à un tiers. En retour, il versait un genre de commission à son maitre. Rien que pendant l’année 1815, on trouve vingt-et-un dossiers de manumission d’esclaves dont dix-neuf dans lesquels les esclaves sont affranchis sans conditions, mais deux dans lesquels l’esclave paye lui même le prix fixé par son maitre, y compris les frais et taxes. Nous allons ici aborder un de ces deux dossiers.

Antoine NESTOLAT est commerçant et semble-t-il, boulanger à Gustavia, mais il est aussi propriétaire de navires. Il est arrivé ici avant les Suédois, car il achète un terrain au carénage en 1784 à Marie Magdeleine LAPLACE veuve Alexis BERNIER. Puis un autre le 30 avril 1785 à Alexis BERNIER fils. En 1790, il intervient également dans une transaction importante, lorsque Pierre BERNIER donne l’habitation Renaud à Elisabeth BORNICHE.

Je ne sais pas d’où il arrive en France, et je n’ai trouvé que la date de son contrat de mariage passé le 17 mars 1792 à Saint-Eustache avec Rosannah LLOYD (née vers 1753 à Saint-Martin). On peut noter qu’Antoine NESTOLAT a une sœur qui vit à Saint-Barthélemy à la même époque. Elle s’appelle Marie Françoise et elle est mariée à un Pierre GIRARD.

Le 27 juin 1815, Antoine NESTOLAT s’adresse au « Gouverneur, aux honorables juges chénéchale (sic) et membres de l’honorable conseil Royal de l’île de Saint-Barthélemy et dépendances ».

«  Messieurs,

Supplie très respectueusement le soussigné, disant qu’ayant reçu de ma négresse Félicité, mon esclave, en diverses fois, selon reçus à elle donnés, la somme de deux cent Gourdes provenant de ses épargnes, dont cette dite somme, elle l’a destinée  pour avoir sa liberté, que je lui accorde avec plaisir, d’après vingt-et-un an de services ou environ, observant néanmoins qu’elle laissera en arrière tous ses enfants, bien entendu qu’elle se procurera son titre d’affranchissement à ses frais comme nous sommes d’accord,

Messieurs,

Espérant cette grâce, le suppliant ne cessera d’adresser des vœux au ciel pour la santé et la prospérité de vos jours précieux à la colonie et à vos sujets,

Amen »

FSB 285 – signature d’Antoine NESTOLAT au bas de la lettre

Pour récapituler ce que l’on vient de lire, Antoine NESTOLAT, accorde « avec plaisir » sa liberté à sa négresse Félicité, mais ce n’est pas gratuit, même après l’avoir pourtant exploitée pendant environ vingt-et-une années. Elle doit non seulement se racheter pécuniairement auprès de son propriétaire, en espèces sonnantes et trébuchantes, et payer les frais et les taxes afin d’obtenir son acte d’affranchissement, mais, surtout, elle doit laisser ses enfants, car ils restent la propriété d’Antoine NESTOLAT.

Je n’ai pas de suite à ce document en particulier, mais, comme je l’ai lu dans des testaments d’anciens esclaves devenus « nègres libres », on peut imaginer très facilement ce qui se passe après.

Félicité a dû travailler comme une forçat pour gagner sa pitance et son logement, et mettre de côté, sous après sous, pendant des mois, pendant des années. Elle a dû se battre dans la jungle des bas-fonds de Gustavia, trimant comme une esclave pour survivre, puis racheter la liberté de ses enfants.

Alors évidement, on veut juger, on veut pointer du doigt, car on a des choses à dire sur le sujet ! Quel genre d’homme fallait-il être pour accorder « avec plaisir » sa liberté à un esclave avec des conditions pareilles ? Comment peut-on obliger une mère à non pas seulement abandonner ses enfants, mais à les laisser derrière elle, en esclavage ?

En vérité, Félicité n’est pas libérée.

Félicité est condamnée à la réussite pour racheter ses propres enfants et finalement, continuer d’enrichir son ancien propriétaire.

A Gustavia, à cette époque, la liberté pouvait avoir un prix tel, qu’on ne peut pas commencer de le mesurer, même deux cents ans plus tard.



Catégories :BERNIER, esclavage, NESTOLAT, SLAVERY, SUEDOIS, Uncategorized

1 réponse

  1. Merci Jérôme
    je viens de lire ce passage tel que tu m’as parler lors de notre petite entretien très passionnant de ce matin.

    Je t’encourage pour ce gros travaille sur l’histoire de notre ile et de ses habitants .

    Aimé par 1 personne

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