Guillaume Coppier : son premier voyage aux Antilles, les îles du Nord dans ses récits (1628–1632)

J’aurais aussi pu titrer cet article « Le témoignage d’un engagé français aux premiers temps de la colonisation ».

J’ai commencé cet article après avoir trouvé cette publication un peu par hasard sur Internet. À vrai dire, je cherchais totalement autre chose. Et là, paf, des descriptions des îles du Nord, les nôtres, Saint-Eustache, Saba, Saint-Barth, Anguilla et Saint-Martin. Du coup, j’ai voulu les reproduire intégralement, puisqu’elles comptent sans doute parmi les plus anciennes descriptions françaises que nous possédions de ces îles.

Voulant donner un peu de contexte à ces extraits, je me suis laissé emporter par la lecture du livre dans son intégralité et j’ai changé mon plan. En effet, l’auteur et son livre sont assez extraordinaires, comme vous le constaterez ici.

Guillaume Coppier nous fait voir les conditions effroyables d’une traversée de l’Atlantique pour un engagé des premiers temps de la colonisation. On est en plein dedans. Toute l’horreur, toutes les difficultés sont décrites avec force détails. On imagine à peine ce qu’un jeune engagé qui, bien souvent, n’avait jamais quitté sa région natale avant d’embarquer sur un navire, pouvait ressentir lors d’un tel voyage. Chaque étape, chaque instant était une découverte, une surprise, un émerveillement. Il y avait aussi la peur, la souffrance et l’incompréhension. Et même si chaque traversée avait ses particularités, ce que raconte ici Coppier, beaucoup d’autres l’ont probablement vécu aussi en partant pour les Antilles dans ces années-là.

Autre particularité importante de ce livre : Guillaume Coppier n’était ni prêtre ni missionnaire, et c’est sûrement ce qui rend son témoignage différent des autres. En effet, la plupart des récits français que nous possédons sur les débuts de la colonisation des Antilles ont été rédigés par des religieux. Le récit de Coppier, c’est celui d’un homme venu s’installer dans ces îles, confronté aux réalités matérielles de la traversée et de la vie coloniale, et qui raconte ses aventures avec une liberté de ton assez inhabituelle.

Et puis il y a son style, assez particulier. À certains moments, son écriture m’a même fait penser, fugitivement, à celle de Cendrars dans Bourlinguer, ou de Céline dans Voyage au bout de la nuit. Les époques et les styles n’ont évidemment rien de comparable, mais on retrouve parfois chez Coppier ce goût de l’exagération, des accumulations et des images inattendues. Il ne recule pas devant les longues énumérations de noms et d’adjectifs, qu’il semble se délecter de déverser d’un seul coup sur la tête de son lecteur, au risque de presque le noyer sous leur abondance. Le texte est plein d’expressions et de tournures de phrases très particulières qui le rendent vivant et, par moments, franchement amusant. Un peu hâbleur, sans doute. Très humain, surtout.

Mais il y a aussi ces passages très difficiles, violents et choquants. En particulier ceux, ouvertement racistes, où il décrit les premiers Africains qu’il rencontre aux îles du Cap-Vert. Ils témoignent du regard que cet Européen du XVIIe siècle porte sur des populations qu’il découvre, un regard profondément éloigné du nôtre et dont il faut tenir compte à la lecture de son récit.

C’est pour cela que j’ai décidé de reproduire, par endroits, de longs passages et, à d’autres, de courts extraits du texte de Coppier, en modernisant toutefois l’orthographe pour en faciliter la lecture, tout en conservant autant que possible son style et ses expressions.

Guillaume Coppier ne date pas son voyage. Il n’indique ni l’année de son départ de France, ni celle de son arrivée à Saint-Christophe, ni celle de son retour. Il donne quelques indications de durée, mais la chronologie des événements racontés reste très difficile à établir. Dans son texte, le seul véritable repère, c’est l’attaque espagnole contre l’île de Saint-Christophe, en septembre 1629, événement connu et documenté. Pour le reste, ce sont les recherches menées par d’autres historiens, en particulier Jacques de Dampierre et Philippe Barrey, dont nous verrons les travaux plus loin, qui permettent de replacer son voyage dans son contexte historique.

Il ne faut d’ailleurs pas non plus chercher, dans la succession des îles décrites par Coppier, un itinéraire chronologique précis. Parti du Havre en 1628 pour rejoindre Saint-Christophe, où il affirme avoir demeuré trois ans, l’auteur séjourne et navigue dans les Antilles à différents moments de son premier voyage. Son ouvrage, publié en 1645, rassemble ainsi des expériences et des observations acquises au cours de plusieurs déplacements. Les îles sont donc présentées dans un ordre essentiellement géographique, qui ne correspond pas nécessairement à celui de ses voyages.

Le livre, intitulé Histoire et voyage des Indes occidentales et de plusieurs autres régions maritimes et éloignées, est publié à Lyon, chez Jean Huguetan, en 1645. Il avait reçu l’approbation des docteurs en théologie de la faculté de Paris le 15 septembre 1644.

Guillaume Coppier : ce que nous savons de lui

Guillaume Coppier est né à Lyon le 6 mai 1606. Il est le fils de Jacques Coppier, notaire, et appartient à une famille de sept enfants, dont quatre filles et trois garçons. Ces renseignements nous sont parvenus grâce aux recherches de Jacques de Dampierre.

Nous ne savons pratiquement rien de sa jeunesse ni des circonstances qui l’ont conduit à quitter Lyon. Dampierre suppose qu’il cherchait à faire fortune, comme beaucoup de jeunes de son époque. Mais Coppier lui-même donne une autre explication de son départ. Il affirme avoir entrepris son voyage non par désir de richesses matérielles, mais par curiosité, pour découvrir d’autres pays et d’autres sociétés, considérant les voyages comme la meilleure école pour former les jeunes hommes.

Il ajoute toutefois à cette curiosité une autre motivation, la nécessité, qui, selon lui, rend ingénieux jusqu’aux hommes les moins instruits. Enfin, il reconnaît que son tempérament le poussait naturellement vers l’aventure, citant cette maxime latine : Quod natura dedit tollere nemo potest, « Ce que la nature a donné, personne ne peut l’enlever ».

Curiosité, nécessité et goût de l’aventure : ces trois raisons, avancées par Coppier lui-même, nous en apprennent davantage sur sa personnalité que les suppositions de ses biographes. Reste à savoir quelle part accorder à chacune d’elles.

C’est grâce à Philippe Barrey que nous pouvons le retrouver avec certitude au Havre, le 26 août 1628. Dans son ouvrage Les origines de la colonisation française aux Antilles, publié en 1918, cet historien reproduit un acte notarié relatif à une expédition destinée à renforcer la colonie de Saint-Christophe.

L’expédition est organisée sous la direction des frères de Roissey, à bord de deux navires, La Cardinale et un flibot que Coppier nomme Les Trois-Rois. Environ quatre-vingts engagés ont été recrutés, parmi lesquels quelques hommes destinés à remplir des fonctions particulières : militaires, chirurgiens, écrivains, charpentier ou armurier.

Au milieu de ces noms, Barrey relève celui de « Guillaume Coppier dit La Chardonnière, de Lyon ».

C’est un renseignement important, puisqu’il confirme, indépendamment du livre publié par Coppier, sa participation à cette expédition. Barrey remarque également que l’emploi d’un surnom pourrait laisser penser que notre Lyonnais avait déjà connu d’autres aventures avant son départ pour les Antilles.

L’acte d’engagement prévoit un séjour de trois années à compter de l’arrivée aux îles. Pendant cette période, les hommes doivent participer aux travaux nécessaires à l’établissement de la colonie, cultiver la terre, assurer leur propre subsistance et contribuer à l’approvisionnement des magasins. Ils doivent également monter la garde, à tour de rôle, dans les fortifications et aux points de débarquement.

Les obligations sont particulièrement contraignantes. Les engagés sont soumis à l’autorité des responsables de l’expédition et aux règles imposées par la Compagnie. Ils peuvent être appelés à combattre les ennemis de la colonie, mais aussi à participer à des opérations contre les populations amérindiennes des îles voisines.

Nous ne savons pas exactement quelle fonction Coppier devait exercer. Barrey le mentionne parmi les engagés, sans lui attribuer de responsabilité particulière. Dans son propre récit, Coppier affirme cependant avoir commandé le fort Saint-Urbain, à la Basse-Terre de Saint-Christophe. Nous n’avons retrouvé jusqu’à présent aucun document indépendant confirmant cette affirmation.

Une autre difficulté apparaît lorsqu’on compare les sources. Dans sa préface, Coppier évoque plus de six cents Français, principalement originaires de Picardie, de Bretagne et de Normandie, parmi lesquels il aurait été le seul Lyonnais. Dampierre reprend ce chiffre, tandis que Barrey n’identifie qu’environ quatre-vingts engagés dans le contrat d’août 1628.

La chronologie pose également problème. Dampierre, s’appuyant sur Du Tertre, mentionne un départ de France le 24 février 1627, alors que Coppier figure dans l’engagement collectif d’août 1628. Cette contradiction, comme celle des effectifs, montre combien il est difficile de reconstituer précisément les circonstances des premières expéditions françaises vers Saint-Christophe.

Coppier affirme avoir demeuré trois ans à Saint-Christophe. Pendant ce premier séjour, il cultive notamment le tabac, participe à la défense de l’île lors de l’attaque espagnole de 1629 et visite plusieurs îles voisines. Il raconte également avoir passé quinze ou seize mois en otage chez les Anglais, dans des circonstances que son récit ne permet pas de dater avec certitude.

À une date que nous ne connaissons pas, il quitte finalement les Antilles avec vingt-huit autres Français à bord d’un navire qu’il appelle La Marie Irlandoise. Le voyage de retour, particulièrement mouvementé, le conduit jusqu’en Irlande, où il tente de vendre sa cargaison de tabac. Il achète ensuite le navire, reprend la mer et semble avoir perdu une grande partie du produit de ses années de travail, dans des circonstances qu’il ne précise pas.

Revenu à Lyon, il publie en 1645 son Histoire et voyage des Indes occidentales, ouvrage dans lequel il raconte son premier séjour aux Antilles et rassemble de nombreuses observations sur les pays qu’il a traversés.

Mais son aventure américaine ne s’arrête pas là. Dès 1646, Coppier repart pour les Antilles. Cette fois, il participe à une entreprise de colonisation et mentionne, dans un ouvrage ultérieur, un navire nommé L’Armand, armé à Nantes. Il séjourne ensuite plusieurs années à la Martinique, notamment au morne aux Bœufs, près de l’habitation du sieur Du Coudre.

Dans ses Essays de plusieurs histoires naturelles et morales, publiés en 1667, Coppier affirme avoir passé au total « sept à huict années » à Saint-Christophe et à la Martinique. Dans sa Cosmographie universelle et spirituelle, publiée en 1670, il rappelle également avoir habité l’Amérique à deux reprises et y avoir conduit des colonies.

Il semble donc que cet ancien engagé soit parvenu, au fil des années, à améliorer sensiblement sa condition sociale. Mais là encore, nous connaissons mal les circonstances précises de ses activités et de son éventuel enrichissement.

De retour à Lyon, Coppier poursuit ses activités d’écrivain. Outre son récit de voyage de 1645, il publie trois autres ouvrages, en 1663, 1667 et 1670, consacrés à des sujets aussi variés que la langue, la morale, l’histoire naturelle ou la cosmographie. Il revient parfois sur ses expériences américaines, ce qui permet de compléter les informations de son premier livre.

Guillaume Coppier meurt à Lyon en 1674, âgé de soixante-huit ans.

C’est finalement Jacques de Dampierre qui, en 1904, a le premier rassemblé les principaux éléments de sa biographie à partir de ses écrits et des archives lyonnaises. Son jugement sur l’écrivain est particulièrement sévère : il lui reproche son manque d’ordre, ses digressions et son goût excessif pour la rhétorique. Mais il reconnaît aussi que son récit constitue un témoignage singulier sur les premières années de la colonisation française de Saint-Christophe.

Et c’est précisément ce qui nous intéresse ici. Au-delà des incohérences, des exagérations possibles et du style parfois déroutant de l’auteur, nous disposons avec Coppier du témoignage direct d’un homme qui a traversé l’Atlantique, vécu les difficultés de l’installation coloniale et parcouru plusieurs des îles du Nord à une époque pour laquelle les récits de ce genre sont particulièrement rares.

Saint-Christophe à l’arrivée de Guillaume Coppier

Lorsque Guillaume Coppier s’embarque pour Saint-Christophe, en 1628, les Français y sont installés depuis plusieurs années, mais la colonie reste extrêmement fragile. Français et Anglais se partagent une île dont les habitants autochtones ont été progressivement dépossédés, tandis que les colons européens doivent affronter la faim, les maladies, les difficultés d’approvisionnement et la menace permanente d’une intervention espagnole.

Pour comprendre la situation que Coppier va découvrir, il faut remonter de quelques années en arrière.

Les premiers Français à Saint-Christophe

Selon le récit traditionnel, rapporté notamment par le père Jean-Baptiste Du Tertre, l’histoire de la colonisation française de Saint-Christophe commence en 1625. Cette année-là, le capitaine Pierre Belain d’Esnambuc, après avoir livré combat contre un galion espagnol aux environs des îles Caïmans, aurait abordé l’île pour réparer son navire endommagé.

Il y aurait trouvé une petite communauté de Français, établis depuis quelques années sous la direction d’un certain Prempain, dit Champeaux, originaire de Caen. Ces hommes vivaient principalement de la culture du tabac, ou pétun, qu’ils échangeaient avec les navires marchands fréquentant les Antilles.

Mais cette version des événements, longtemps considérée comme acquise, a été sérieusement remise en question par Philippe Barrey, dans son ouvrage Les origines de la colonisation française aux Antilles, publié en 1918.

Dès 1603, alors âgé d’environ dix-huit ans, il fait partie de l’équipage d’une petite barque de quarante-cinq tonneaux, qui part vers les îles dites « Cannibales » et les côtes du Brésil. En janvier 1620, il quitte de nouveau Le Havre à bord de La Marquise. Puis, en 1623, il arme L’Espérance, un navire de cent tonneaux destiné à naviguer vers les petites Antilles et le Brésil.

Les documents retrouvés par Barrey témoignent donc d’une activité maritime et commerciale bien antérieure à la fondation officielle de la colonie. Ils permettent également d’envisager que des Français aient été laissés à Saint-Christophe pour y cultiver du tabac et préparer le ravitaillement des navires.

Barrey évoque notamment le rôle de Henry de Chantail, lieutenant d’Esnambuc, et de Primpaux de Caen, qui semblent avoir participé à l’organisation de ces premiers établissements. Il rapporte également l’arrivée à Saint-Christophe de marins provenant de La Levrette, un autre bâtiment havrais, recueillis dans les Antilles par Le Saint-Louis.

L’historien en conclut que la colonie française ne serait pas née d’un simple hasard, à la suite du combat contre un galion espagnol, mais d’une activité maritime déjà ancienne, associant commerce, course et tentatives d’établissement.

Cette interprétation est convaincante sur plusieurs points, même si tous les détails de la reconstruction de Barrey ne sont pas démontrés. Nous ne connaissons ni la date exacte de l’installation des premiers Français ni le nombre d’hommes qui vivaient sur l’île avant 1625.

Une chose paraît toutefois certaine : l’expédition de 1627 ne marque pas l’arrivée des premiers Français à Saint-Christophe, mais le début d’une entreprise de colonisation organisée et soutenue par les autorités françaises.

Français, Anglais et Caraïbes

Les Français ne sont pas les seuls Européens présents sur l’île.

Le capitaine anglais Thomas Warner s’y est établi au début des années 1620. Après un séjour en Angleterre destiné à obtenir des soutiens et à recruter des colons, il développe un établissement anglais qui prend progressivement de l’importance.

Les deux communautés européennes ont d’abord intérêt à s’entendre. Elles sont peu nombreuses, éloignées de leurs métropoles respectives et exposées aux mêmes difficultés. Leur coopération leur permet de renforcer leur position sur une île qu’elles entendent désormais occuper durablement.

Mais Saint-Christophe n’est évidemment pas une terre inhabitée. En effet, les populations autochtones, généralement désignées dans les documents européens sous les noms de Caraïbes ou de Kalinagos, fréquentent et occupent l’île bien avant l’arrivée des Français et des Anglais.

Les relations initiales entre les Européens et ces populations ne semblent pas avoir été exclusivement hostiles. Des échanges ont lieu, et les nouveaux arrivants dépendent de leurs connaissances et de leurs ressources pour survivre dans les premiers temps. Mais l’augmentation du nombre de colons, l’extension des cultures et la volonté de s’approprier les terres bouleversent rapidement cet équilibre.

Les récits européens rapportent des affrontements violents, notamment une attaque menée conjointement par les Français et les Anglais contre les Caraïbes, généralement située en 1626. Un grand nombre d’habitants autochtones auraient été tués, et les survivants, contraints de quitter l’île et de se réfugier ailleurs.

Les circonstances précises de ces événements restent difficiles à établir. Les sources anglaises justifient généralement l’offensive européenne en affirmant que les Caraïbes préparaient eux-mêmes un massacre des colons. Mais ces récits ont été écrits par les vainqueurs, et nous ne disposons pas du point de vue des populations amérindiennes.

Quelles qu’aient été les circonstances immédiates des combats, leur conséquence est claire : les Européens s’emparent progressivement du territoire et imposent leur domination sur Saint-Christophe.

Cette conquête commune sera d’ailleurs explicitement invoquée dans l’accord conclu entre les Français et les Anglais en mai 1627.

La création de la Compagnie de Saint-Christophe

En 1626, Esnambuc et Roissey regagnent la France afin d’obtenir les moyens nécessaires au renforcement de leur établissement.

Avec le soutien de négociants et d’armateurs, notamment celui de Jean Cavelet, important marchand du Havre, ils parviennent à intéresser le cardinal de Richelieu à leur entreprise.

Le 31 octobre 1626, une compagnie est constituée pour développer les établissements français de Saint-Christophe et des îles voisines. Elle dispose d’un capital de 45 000 livres, auquel Richelieu participe.

Le même jour, une commission autorise Esnambuc et Roissey à peupler, fortifier et cultiver les îles, à y conduire des religieux, à développer le commerce et à y établir durablement l’autorité du roi de France.

Ce document est particulièrement intéressant pour comprendre ce qui existe déjà à Saint-Christophe.

Il indique qu’Esnambuc et Roissey y ont fait construire deux forts et qu’ils y ont laissé quatre-vingts hommes, accompagnés d’un chapelain. Des canons et des munitions doivent permettre à cette petite garnison de défendre ses installations.

Autrement dit, à la fin de 1626, les Français disposent déjà de deux positions fortifiées, de terres mises en culture et d’une organisation suffisamment importante pour justifier la création d’une compagnie commerciale. On peut noter ici qu’on ne sait pas grand-chose de ces deux forts, mais Coppier les nomme dans son récit : le fort Richelieu à la Cabesterre et Saint-Urbain à la Basseterre.

La Compagnie entend tirer profit de l’entreprise. La culture du tabac constitue l’une des principales activités envisagées. Les habitants doivent également produire des vivres et participer aux travaux nécessaires à l’entretien de la colonie.

L’installation française n’est donc plus seulement une affaire de marins et de marchands : elle devient une entreprise coloniale dotée de moyens financiers, de privilèges commerciaux et d’une reconnaissance officielle.

La grande expédition de 1627

Pour renforcer l’établissement, Esnambuc et Roissey organisent une importante expédition au début de l’année 1627. Trois navires sont prévus : La Victoire, La Catholique et La Cardinale. Les recrues proviennent principalement de Normandie, mais des hommes sont également recrutés en Bretagne.

Le 13 janvier 1627, au Havre, un acte d’engagement collectif est signé devant le notaire Jean Fréquet.

Ce document, conservé aux Archives départementales de la Seine-Maritime, est parvenu jusqu’à nous dans un état très dégradé. Philippe Barrey, qui l’a examiné au début du XXe siècle, a pu déchiffrer 231 noms. En tenant compte des parties disparues, il estime le nombre d’engagés mentionnés dans l’acte à environ 246.

Mais ce chiffre ne correspond pas nécessairement au nombre total de personnes embarquées.

En effet, le contrat précise que les hommes qui se trouvent encore en Bretagne au moment de la signature, ne sont pas inclus dans l’énumération. Il a donc pu y avoir un recrutement complémentaire, dont nous ne disposons pas des détails.

Le père Du Tertre, de son côté, évoque 532 hommes. Cet effectif est bien supérieur à celui du contrat havrais, mais la différence ne suffit pas à démontrer que l’un des deux chiffres est faux : ils ne concernent peut-être pas exactement les mêmes groupes.

Même la date du départ est discutée. Du Tertre indique le 24 février 1627, tandis que d’autres documents suggèrent des mouvements de navires antérieurs. Il est possible que certains bâtiments aient d’abord quitté Le Havre pour rejoindre ceux qui attendaient en Bretagne, avant le départ définitif de l’expédition.

La traversée dure environ deux mois et demi. Les conditions à bord sont épouvantables. Les hommes sont entassés dans des bâtiments mal approvisionnés, et les maladies ainsi que le manque de nourriture font de nombreuses victimes.

Les récits contemporains et ultérieurs divergent quant à l’ampleur exacte de la mortalité, mais tous témoignent des terribles difficultés rencontrées par ces premiers convois.

Selon la chronologie généralement retenue, les navires arrivent à Saint-Christophe le 8 mai 1627, où ils retrouvent les Français restés sur l’île.

Du Tertre décrit un débarquement particulièrement dramatique, affirmant même que certains hommes, tombés sur le sable du rivage, et, trop affaiblis pour se relever, auraient été dévorés par des crabes de terre. Il faut probablement se méfier de cette anecdote, mais elle illustre bien la manière dont les contemporains ont conservé le souvenir de cette expédition. Vous pouvez lire l’article détaillé sur ce contrat dans mon premier livre.

Le partage de Saint-Christophe entre Français et Anglais

Quelques jours après l’arrivée des renforts, le 13 mai 1627, les représentants des deux nations concluent un accord pour organiser leur coexistence sur l’île de la manière la plus pacifique possible.

L’accord est signé, pour les Français, par Esnambuc et Roissey, et, pour les Anglais, par Thomas Warner.

Il confirme un partage territorial déjà engagé. Les Anglais occupent principalement la partie centrale de Saint-Christophe, tandis que les Français occupent deux secteurs séparés, à la Basse-Terre et à la Cabesterre.

Chaque communauté conserve son propre gouverneur et son organisation. L’accord prévoit des règles relatives aux échanges commerciaux, au règlement des différends, à la restitution des hommes et des personnes asservies qui passeraient d’un établissement à l’autre, ainsi qu’à la défense commune de l’île.

L’une de ses dispositions est particulièrement révélatrice : même si la France et l’Angleterre entrent en guerre en Europe, les deux communautés de Saint-Christophe ne doivent pas se combattre sans ordre exprès de leurs souverains.

Cette précaution montre à quel point les intérêts locaux peuvent différer de ceux des métropoles.

Français et Anglais ont besoin les uns des autres, notamment face à l’Espagne, qui considère toujours ces établissements étrangers comme des intrusions dans une région sur laquelle elle revendique des droits.

L’accord rappelle également que les deux nations ont conquis l’île ensemble sur les « Indiens ». Il confirme donc la dépossession des populations autochtones et la volonté européenne de conserver les territoires occupés.

Enfin, la mention de personnes asservies dans ses dispositions montre que l’esclavage existait déjà dans les établissements de Saint-Christophe, avant même l’arrivée de Guillaume Coppier.

Une colonie au bord de la catastrophe

Malgré l’arrivée des renforts et l’accord avec les Anglais, les difficultés des Français ne disparaissent pas.

La culture du tabac occupe une place essentielle dans l’économie de la colonie. Mais le pétun, comme on l’appelle alors, est destiné à être vendu, non à nourrir les habitants. Il faut donc aussi cultiver les vivres indispensables à la subsistance et pouvoir compter sur l’arrivée régulière de navires de ravitaillement.

Or, ces navires sont peu nombreux, leurs traversées sont longues et dangereuses, et les moyens de la Compagnie demeurent insuffisants.

Les habitants souffrent de la faim, de maladies et d’épuisement. Les récoltes ne suffisent pas toujours à nourrir les hommes présents sur l’île, et l’arrivée de nouveaux engagés risque parfois d’aggraver les difficultés plutôt que de les résoudre.

Les relations avec les Anglais se tendent également. Plus nombreux et mieux approvisionnés, ceux-ci cherchent à étendre leurs établissements au détriment des territoires réservés aux Français.

Roissey est chargé de retourner en France pour obtenir de nouveaux secours, mais à son arrivée, la guerre et le siège de La Rochelle compliquent les opérations maritimes et retardent les expéditions.

À la fin de 1628, la situation est particulièrement critique. Selon le récit repris par Barrey, les Français auraient vu leur nombre chuter de quatre cents à environ cent cinquante hommes, tant les privations et les maladies avaient fait de victimes. Ces chiffres témoignent de la gravité de la situation pour la colonie.

C’est dans ces circonstances que la Compagnie organise une nouvelle expédition.

Le 26 août 1628, au Havre, plusieurs dizaines de nouveaux engagés signent un contrat pour rejoindre Saint-Christophe sous la conduite de Roissey. Ils doivent embarquer à bord de La Cardinale et d’un flibot que Coppier appelle Les Trois-Rois.

Parmi eux figure un jeune Lyonnais de vingt-deux ans, Guillaume Coppier, dit La Chardonnière.

Il part rejoindre une colonie dont l’existence reste incertaine, partagée avec des Anglais de plus en plus puissants, affaiblie par les maladies et les difficultés d’approvisionnement, et menacée par une intervention espagnole.

L’année suivante, en 1629, cette menace deviendra réalité.

Mais avant d’arriver à Saint-Christophe, Coppier doit encore traverser l’Atlantique. Et le récit qu’il nous laisse de ce voyage mérite, à lui seul, que l’on s’y attarde.

La préface de Guillaume Coppier

J’avais initialement envisagé de ne reproduire que quelques passages de la préface de Coppier. Mais au fil de sa lecture, puis de mes relectures, je me suis dit qu’elle méritait mieux que ça, qu’elle devait même être conservée dans son intégralité.

Cette préface est particulièrement longue, parfois déroutante. Par moments, on s’y noie presque. On a le cœur haut. On a envie de tendre la main pour s’accrocher, comme lui, au bastingage, avant de vomir d’un coup tout ce qu’on a dans le fond du ventre sur le tillac encore trempé d’eau de mer.

Et il faut reconnaître que Coppier ne facilite pas toujours la tâche de son lecteur, avec toutes ses circonvolutions. Sa préface, elle est bien davantage qu’une simple introduction à son voyage. L’auteur y raconte ce qu’il a vécu, ce qu’il a ressenti, mais aussi ce qu’il pense de la mer, de la navigation, des hommes et du monde qui l’entoure.

Il y a d’abord le témoignage concret : les biscuits moisis, le bœuf pourri rempli de vers, l’eau infecte, les tempêtes, la peur de mourir, les marins qui blasphèment, les hommes qui souffrent différemment selon leur constitution et leur résistance physique. Tous ces détails nous donnent une idée saisissante des conditions dans lesquelles voyageaient les engagés qui quittaient la France pour rejoindre les premières colonies des Antilles. Du coup, on se les imagine, les ancêtres, ceux dont on connaît les noms dans les arbres généalogiques, et tous les autres, ceux dont on ne sait encore rien. Ils sont passés par là, eux aussi. Ils ont vécu ces peurs et ces souffrances, comme l’auteur.

Mais Coppier ne se contente jamais de raconter. Il réfléchit sur la mer, sur les phénomènes naturels, sur la Providence, sur la fortune et sur les comportements humains. Il interrompt son récit pour expliquer la circulation de l’eau, développer une réflexion philosophique ou citer une maxime latine (il adore ça, visiblement). Et il lui arrive de revenir à ses mésaventures avec une plaisanterie inattendue, parfois même à ses propres dépens.

Il y a aussi quelque chose de très personnel dans ce texte. Coppier nous parle de sa jeunesse, de ses motivations, de son rapport à la religion et de sa curiosité pour les pays étrangers. Il nous permet ainsi de découvrir un personnage bien plus complexe que le simple engagé parti chercher fortune aux Antilles.

Sa comparaison entre les souffrances des marins et celles des galériens est particulièrement frappante. Elle montre à quel point il a été marqué par ces expériences et à quel point les conditions de navigation pouvaient être éprouvantes, même pour des hommes habitués à la mer.

Enfin, il y a son écriture, que j’ai déjà évoquée dans notre introduction. Coppier accumule les images, les comparaisons, les adjectifs et les expressions les plus inattendues. Il se laisse volontiers emporter par ses réflexions, au point de perdre parfois le fil de son propre récit. Mais c’est aussi ce qui fait tout le charme de son texte.

J’ai donc choisi de reproduire cette préface sans la couper, en modernisant l’orthographe pour en faciliter la lecture, tout en conservant autant que possible ses formulations et ses particularités.

Elle est longue, assurément, et tout le monde n’aura peut-être pas la patience de la lire jusqu’au bout. Mais c’est un témoignage suffisamment intéressant pour mériter d’être découvert dans son intégralité. Essayez de prendre le temps de la lire, c’est comme une fenêtre sur 1628 !

Préface de son livre par Guillaume Coppier (transcription intégrale corrigée)

“Je m’acheminai droit à la ville du Havre-de-Grâce, qui est la clef de l’océan Britannique. Là, mes affaires étant terminées, je n’attendais plus qu’un vent favorable pour appareiller, débourquer et cingler en haute mer.

Je m’embarquai sur un flibot du port, de quatre-vingt-dix tonneaux, vice-amiral de notre petite flotte, nommé Les Trois Rois, commandé par monsieur du Royssé, sieur de la Trenettière, Parisien et frère puîné de monsieur du Royssé. Tous deux étaient d’insignes et fameux capitaines dans la marine dudit Ponant. Ledit sieur du Royssé l’aîné était notre amiral, monté qu’il était dans une belle patache, nommée la Cardinale. Notre vice-amiral était conduit par le patron Hervé, natif dudit Havre-de-Grâce, huguenot, bon et expert pilote.

Débouqué que je fus dudit Havre de Grâce, les canons tant de fonte que de breteuil, mortiers, perriers et mousquetades que tirions remplissaient nos oreilles de tant de bruit et l’air de fumée, qu’il nous semblait alors que le ciel se dût joindre à la terre et tout se réduire au premier chaos.

J’ai dit, Messieurs, que je m’embarquais, mais plutôt je m’ensevelis dans un tombeau vivant, avec bon nombre de soldats et de matelots, tous presque désespérés, qui ne parlaient jamais du nom de Dieu que pour le blasphémer, par une très damnable coutume. Je fus six mois en cette bonne compagnie, sans voir ni prêtre ni autel, ni entendre parler de religion ni de Dieu, que par force ; même alors que les menaces du temps faisaient voir à la lumière des éclairs l’image de la mort sur les ondes de la mer, bruyantes de colère et écumantes de rage.

Les hommes ne connaissent point la grandeur de leurs biens et de leurs maux qu’en les comparant à ceux des autres. De fait, l’ambitieux ne s’estime pas assez avancé aux honneurs tant qu’il voit quelqu’un qui le devance ; et celui qui est affligé se console quand il considère qu’il en est de plus malheureux. Accommodons-nous à cette faiblesse de l’esprit humain, qui ne peut rien imprimer en soi que par le moyen des sens, et tâchons, par ce petit échantillon, de reconnaître la grandeur des souffrances et des afflictions des navigateurs en les comparant aux tourments des forçats. Il serait inutile de vous représenter les maux que j’ai soufferts avant de voir le port où mes espérances avaient jeté l’ancre. Je me flattais toujours d’un doux espoir, considérant que le plus grand tourment que souffrent les damnés, c’est celui d’en être forclos. Néanmoins, que pouvais-je et que puis-je espérer d’entier dans les choses humaines, si toutes les oreilles deviennent aussi crédules que les langues sont licencieuses ?

La vie des galères n’était guère moins pénible que la mienne ; car je dis ingénument : mes yeux ont vu une partie de ce qu’il y a de plus effroyable dans la nature ; et de même, mes oreilles ont ouï tout ce qui peut épouvanter les plus hardis ; et le reste de mes sens a été également affligé par les douleurs et les supplices qui leur sont propres et affectés. Et ce m’eût été un signe de stupidité de paraître alors insensible dans la rigueur de tant de véhémentes souffrances, puisque mon adolescence innocente ne méritait pas un si rigoureux traitement ; mais le sort voulut se saisir de moi dès le commencement de mon printemps, pour exercer à mon endroit les derniers efforts de sa violence ; car il n’y avait aucune proportion entre la tendresse de mon esprit et de mes ans et la pesanteur et la dureté de ses coups. Et s’il ne vidait pas tout d’un seul coup la trousse de ses traits à mon encontre, je ne m’en étonnais pas beaucoup, parce que la fortune est trop absolue : elle règne souverainement sur nos entreprises, et le plus fort comme le plus faible sont sujets à l’inconstance de ses caprices. Toutes choses ne succèdent pas comme nous les avons préméditées ; elles réussissent comme il plaît à sa légèreté, et non pas selon nos desseins.

Je considère que, lorsqu’on me présentait dans un corbillon un biscuit des trépassés — à savoir, il était blanc et noir, mais blanc de vieillesse, car il avait de la barbe blanche, tant il était vieux —, vu que, d’ailleurs, il avait été mouillé à la Souste, il me semblait que j’avais mangé un quartier de bœuf, tant j’étais rassasié par imagination, quoique néanmoins je demeurasse presque toujours affamé en effet et en vérité, vu que le cœur me bondissait quelquefois, aux dites motures du temps, non pas pourtant d’allégresse, comme pouvez croire, Messieurs, à la vue du bœuf pourri qu’on me ferait, entrelardé de plusieurs bons, longs, ronds, gros, gras et grands vers. Pour notre boisson, un demi-bidon d’eau encore puante, ressemblant par sa couleur à la double bière d’Amsterdam, non toutefois par son goût : elle était safranée. Et alors que je me présentais le bidon à la bouche pour boire, je fermais les yeux pour ne pas la voir et serrais les narines pour ne pas en sentir l’odeur. Il est néanmoins à noter que l’eau a naturellement une fluidité qui la pousse à se répandre et, pour conserver l’égalité de sa surface, elle tend à monter jusqu’à la hauteur de sa source. Toutefois, quand elle est renfermée dans des canaux, elle en prend la forme et en suit la pente, avec un petit murmure et une disposition continuelle à jaillir dehors sitôt qu’elle en trouve les ouvertures. Cet élément humide, par nature, se corrompt dans les tonneaux ; et, s’il revient toujours à son état présent jusqu’à trois fois, après lesquelles il s’empuantit de telle sorte qu’il ne vaut plus rien qu’à laver les tillacs. Enfin, je dis de l’eau que, in actu primo, elle est froide, quoiqu’elle soit échauffée, et retourne soudain à sa première froideur si l’on en ôte le feu. Je dis avec sincérité que cette opiatte me serait d’une grande aide, parce qu’elle me libérerait des indigestions et des crudités d’estomac ; car, d’ailleurs, il n’était point surchargé après mes repas.

Je vous dirai, Messieurs, comme nous étions six cents et tant de Français, tant de Picards, Bretons que Normands, la plus grande part, moi seul du Lyonnais, qui tous en nos bords souffrions universellement, mais non pas également ; car les uns étaient ou plus forts ou plus robustes à résister à la peine, et moins délicats que les autres ; à savoir des Gallois, Anglais, Écossais et Irlandais, gens septentrionaux, et la plus grande part exercés aux travaux indicibles de la mer, comme en ayant sucé l’air avec le lait. Et pouvez croire qu’il n’y avait personne auxdits vaisseaux qui ne souhaitât acheter bien cher un peu de bonne eau fraîche et de bon pain, s’il nous eût été possible de mouiller nos ancres en plusieurs îles et contrées ; mais le malheur était que, dans la pleine mer, nous avions volontiers de la bonace, et, dans l’approche des côtes, des vents contraires qui ne nous permettaient pas de mettre pied à terre. Voyant pour lors ma vie assez souvent dans la balance, l’orage ne me parlait que de sépulcres. Néanmoins, je peux dire avec vérité qu’alors que je croyais me consacrer à l’oubli, la clémence de Dieu m’affranchissait favorablement de la mort ; c’est pourquoi j’atteste que nul ne se peut dire malheureux jusqu’à la mort, parce qu’alors que l’on s’estime abandonné du Ciel et de la terre, c’est à l’heure que l’on rencontre des assistances favorables qui nous délivrent des dangers que nous jugions impossibles à éviter ; enfin, on trouve des asiles aperçus.

Je vous ferai voir, touchant l’Honnêteté, comment tout réussit à ceux qui combattent sous ses étendards, et, au contraire, comment tout tourne malheureusement pour ceux qui se retirent de sa suite.

Reprenant le fil de mon discours, je trouve que l’accoutumance aux périls endurcit au péril, et qu’il n’y a rien de si terrible que la vérité des choses ; car je prends garde que nous n’apprenons jamais trop tôt et que nous ne savons ordinairement que trop tard. Je remarque même qu’aucun d’entre nous ne riait jamais ni ne prenait plaisir à railler lors de rencontres qui faisaient pâlir nos pilotes les plus expérimentés. De ma part, j’atteste que lors desdites motures de temps, je n’avais rien de libre que mes yeux pour pleurer, ma langue pour me plaindre et mon cœur pour soupirer, en vain toutefois ; et certes, j’en suis encore si effrayé que la plume m’en tombe des mains.

Si je reprends la plume qui m’était tombée des mains, ce n’est que pour toucher vos sens et vos esprits du même effroi dont mon âme est atteinte, dans la considération de ces vents impétueux, lesquels, cependant, ne sont que de petits esprits auxquels la violence sert de corps et lesquels, bien qu’ils soient invisibles, font néanmoins frémir la nature d’horreur, trembler la terre d’épouvante et élever les ondes poireuses de la mer jusque dans les nuées, comme si elles voulaient se cacher sous leurs ombres. C’est pourquoi je trouve que les vents sont, à vrai dire, des figures du démon, dont le règne n’est qu’une perpétuelle agitation de tout ce qui lui est sujet, qui brouille l’air, trouble la mer, secoue la terre et ne fait de ce monde qu’un enfer. Je dis que c’est une puissance invisible, qui ne paraît à nos yeux pas plus que le néant, mais qui fait mouvoir de grands vaisseaux, arrache des arbres, renverse des maisons, exerçant sur la terre et sur la mer des pouvoirs qui ne sont que trop visibles. Les quatre vents principaux sont appelés vents cardinaux, comme ceux auxquels tous les autres sont subordonnés.

Leur office est d’enfler les voiles et de tirer les navires au port ; car j’ai vu mille fois que, quand ils avaient battu la retraite, nos vaisseaux demeuraient immobiles comme des châteaux ; nos voiles étaient languissantes et abattues, nos pilotes ennuyés, nos matelots tristes, et nos passagers pleins de regret et de dévoiements d’estomac. Enfin, je trouve qu’Aristote ne les a pas mal définis, ayant dit : « Ventus est vapor terreus », etc. Je poursuis ma pointe sur ces assurées et vastes campagnes de l’Océan, cinglant à toutes voiles, à la merci des voleurs et des corsaires, du chaud dans les Canaries, aux îles du Cap-Vert et aux îles Indiennes du Ponant, que je ferai voir ci-après à vos idées, et du froid bien âpre à mon retour, comme vous l’entendrez, sur les Terres-Neuves, aux Açores, aux écueils du Banc, aux côtes du Canada et au royaume d’Irlande, toutes régions septentrionales, dont je vous entretiendrai et que je vous ferai voir ci-après conformément à ma route, tantôt à la merci des vents et des pluies, enfin de toutes sortes d’incommodités.

Or, après avoir souffert, par force, un nombre infini de peines inutiles, jusqu’à la moitié du chemin, de la contenance de seize à dix-sept cents lieues, en droite ligne, sans les détours, louvoiages, bordées et virevoltes que nous étions contraints de faire par la contrariété des vents, je veux dire encore, après avoir jeûné au pain et à l’eau durant le temps d’un nouveau carême, mais au pain moisi et à l’eau salée ; après avoir été battus des vents jusqu’au point d’en venir aux abois, par l’effroi et par la crainte de la mort, qui ne nous abandonnait guère jamais en ces occurrences ; la Lune étant alors l’enseigne de notre logis, le Ciel le plancher d’icelui, et le tillac nos cours, où l’air assez souvent nous servait comme d’aliment, tout ainsi qu’au caméléon ; et quand nous étions ennuyés de boire de l’eau saumâtre, j’avais pour moi celle de mes larmes inutiles, en abondance, car je n’avais un cœur incirconcis ni si ferme pour supporter les outrages et les dérisions de la fortune ; vu que même, comme contraints, nos canons étaient de vrais foudres de notre monde, d’autant que nous leur faisions ouïr les tonnerres au milieu de la sérénité du Ciel.

Je m’en vais laisser couler ma plume au fil de mes pensées, et dis que le papier et l’encre me manqueraient plutôt que je ne vous entretinsse de la mer, pour y avoir cinglé par intervalles pendant neuf années consécutives.

Partant, me conviendrait-il d’avoir une bouche aussi grande que le ciel, des paroles aussi brillantes que les étoiles, autant de langues que de cheveux ; et encore aurais-je trop de présomption à vouloir entreprendre d’en tracer un traité. Voire, quand j’en aurais autant que le ciel a d’yeux, qui brillent durant les obscurités de la nuit, et autant de voix que la mer couvre de grains de sable sous toute sa vaste étendue, encore me serait-il impossible de parler assez dignement de ses flux et reflux ; car tout ce que les plus savants en ont jamais connu est la moindre partie de ce qu’ils en ont ignoré. Même l’Écriture sainte n’ayant rien défini là-dessus, qui sommes-nous pour pénétrer ce secret ? Bridons la curiosité avec un frein et un caveçon, et lâchons, en ce sujet, les rênes au silence et à l’humilité. C’est pourquoi, que puis-je faire ensuite, avec le faible pinceau de ma plume, pour vous exprimer clairement ce qu’il peut en être, puisque nous lisons même d’Aristote, lequel, se promenant sur sa rive, se trouva confus dans ses profondes pensées, qui le portèrent à proférer ces exécrables paroles pour lui : « Quod capere non possum, illud me capiat. ». Nous lisons aussi de saint Augustin, dans son paganisme avant sa conversion, que, s’enquérant auprès de la mer si elle était Dieu, ses flots grondant de colère lui dirent que leur source épuisable procédait d’une autre qui n’a ni bornes ni fond. Un ange lui fit aussi voir qu’il était plus aisé d’enfermer tout l’océan dans une fossette que d’enfermer tous ses flux et reflux dans le détroit de son cerveau.

Je dis toutefois que qui n’aurait jamais vu vaisseau sur mer et ne saurait que c’est que boussole pourrait-il se figurer que les hommes puissent trouver des chemins où ils ne sont pas et se servir du dos de Neptune comme de celui d’un manœuvre de marine qui passe les autres au gué ? Cependant, les hommes ont tant rêvé aux moyens de picorer partout et de ne laisser aucune région que leur avarice ne fouille jusqu’aux entrailles, qu’ils ont trouvé des ponts volants pour aller d’un bout du monde à l’autre. Pour moi, si je m’y suis voulu acheminer, ce n’a point été que je fusse mû d’aucun désir terrien, mais seulement par curiosité de voir, parce qu’il n’y a point d’école au monde plus féconde et faconde, pour bien instruire de jeunes hommes dans une politique, dans une morale et dans une parfaite pratique des vertus, que la fréquentation des monarchies et des provinces étrangères, n’y omettant toutefois la nécessité, parce qu’elle a cela de propre de rendre ingénieux les plus grossiers ; outre que mon génie me portait là, d’autant que quod natura dedit tollere nemo potest.

Je dis néanmoins que, lorsque je viens à me ressouvenir de mes susdites souffrances, d’abord, je tremble, tout ainsi qu’un pauvre matelot qui se sauve à la nage et, se saisissant de quelques pièces d’un vaisseau brisé, voit, du plus haut sommet d’une montagne d’eau, d’épouvantables précipices et, du fond de la mer, mille flots écumeux et enflés qui le menacent de l’ensevelir tout vif. Je dis donc de la mer qu’elle est ronde et qu’elle est bien enragée ; mais il ne faut qu’un peu de sable pour la réprimer, et, après avoir fait des menaces qui semblent vouloir dévorer le monde, elle se retire, se contentant seulement de laisser de l’écume et des écailles. Elle n’est pas toujours orageuse, mais elle est presque toujours agitée, ses flots se repoussant sur sa rive quand ils s’unissent au milieu de l’océan ; et ce qui fait appeler cet élément le plus impitoyable de tous, c’est qu’il apaise ses flots lorsqu’on croit qu’il les excite, et les excite lorsqu’on croit qu’il les apaise.

La mer n’est point salée de sa nature, mais le Soleil lui excite des vapeurs froides, sèches et terrestres, lesquelles, étant brûlées par la chaleur, s’épandent sur la surface de l’eau et font la salure. L’Océan a ses bornes, qu’il n’oserait violer, quelque révolte de l’orage et des vents qui puisse l’y solliciter. Et touchant ses flux et reflux, je dis que, quoiqu’on le voie agité de tant de vagues, il a néanmoins ses mouvements réguliers, selon le cours régulier du Soleil et de la Lune ; car, tout ainsi que, quand la Lune est en son plein, la mer s’enfle, de même aussi, avec un plus grand vent, le galion flotte plus vite, d’autant que les plus grandes mers s’agitent par de plus furieux orages.

Ses grands équinoxes sont ès pleines lunes de mars et de septembre, et au vingt-deuxième de juillet. Admirons les secrets impénétrables de la Divinité, en ce que l’océan ne croît ni ne diminue par l’abord et par l’écoulement de tant de fleuves qui s’écoulent et perdent leurs eaux dans icelui, pour faire place à celles qui bouillonnent continuellement de leurs sources ; et quoiqu’il engloutisse dans son large sein tous les fleuves de la terre, qui, d’un flux continuel, y vont roulant, roulant et précipitant leurs eaux, si est-ce qu’il ne peut se rassasier jamais, et dont l’avidité ressemble à celle du feu, qui s’irrite et se fait grand à mesure qu’on lui fournit de l’aliment et qu’on y jette des matières combustibles ; car abyssus abyssum invocat.

Et je peux dire avec vérité que Nihil tam capax forinitorum quam Mare : n’étant que trop véritable qu’elle est le fameux théâtre des naufrages et la lie du monde, la plus capable de toutes sortes de violences et d’aventures tragiques ; et bien que les vents enflent les voiles des vaisseaux des pirates, ce ne sont néanmoins pas eux qui sont la cause des brigandages et des massacres qu’ils commettent sur la mer, mais tous ces malheurs procèdent des mauvais courages et de l’avarice de ces infâmes corsaires ; c’est pourquoi je trouve : Notà. Satius est pauperem in terra vivere, quam divitem navigare.

Je considère, Messieurs, que, quand nous sommes sur le haut d’icelle, au plus fort d’une tempête et des motures du temps, jamais les ténèbres cymeriennes ne furent si noires ni si épaisses que la nuit l’est, et que le ciel, tout noirci et gros de courroux pour nous, semble vouloir se réduire en pièces et fondre tout en pluies ; que les vents se mutinent les uns contre les autres ; que la lumière du monde est emprisonnée dans une épaisse obscurité de nuages ; et que les vagues bouillonnantes et écumantes de rage élèvent nos vaisseaux jusqu’aux nuées, pour nous laisser après retomber avec une extrême violence dans des gouffres profonds. Alors, nous faisons mille vœux à Dieu et mille résolutions en nous-mêmes de ne jamais nous commettre à l’abandon d’un si perfide élément, qui semble n’avoir rien d’inconstant que sa propre inconstance. Mais, si quelque rayon du soleil vient à entrefendre l’épaisseur des sombres nuées qui offusquaient sa clarté, si les vents viennent à sonner la retraite, si la bonace paraît et s’il arrive que nous venions à surgir au port, alors nous oublions nos vœux et nos résolutions, et, peu de temps après, nous remontons sur nos vaisseaux, levons nos ancres, ramassons nos câbles et nos cordages, levons l’antenne, étendons les voiles au vent et nous naviguons parmi les hasards de mille souffrances où nous attire l’odeur du lucre.

Remarquerez ores, s’il vous plaît, ce que je vous énoncerai désormais, comme étant des préceptes et des documents touchant la navigation ; savoir est que, tout ainsi qu’aux grandes adversités, il faut montrer la force de son courage et faire reluire son jugement, tout de même, je dis qu’un patron de navire perd sa réputation s’il se laisse ravir le gouvernail d’entre les mains et permet à son vaisseau d’aller au gré de la tempête et à la merci de l’orage.

Mais bien vous diray-je, que l’écueil que la mer cache aux yeux des matelots est celui contre lequel tout leur art ne saurait les empêcher ni les défendre de faire naufrage. Il est toutefois à remarquer que le patron, regardant le port, entreprend de traverser les vagues, fortifié qu’il est par la convoitise du gain. Il soutient les assauts des vents, quoiqu’en voyant les dauphins sauter et s’ébattre autour de ses vaisseaux, il appréhende l’orage ; et quand il a une pleine bonasse, il redoute la tourmente. Sa trop grande confiance lui attire parfois le danger, d’autant qu’un orage prompt trouble une bonasse et nous porte la menace d’un naufrage certain.

Sachez qu’outre les accidents qui accompagnent la navigation, il y a le grand nombre de corsaires et d’écueils qu’il faut combattre et surmonter ; et alors, le plus souvent, comme je l’ai vu et expérimenté, la vertu et la résistance sont inutiles. Mais quand la tempête est prévue, elle n’étonne pas tant les matelots que celle qui est inopinée. Et reprenant le fil de mon discours, je dis que bien souvent les tribulations et les persécutions semblent si cruelles aux pauvres affligés, et ceux qui les font si puissants, que pour lors ils désespèrent de pouvoir y échapper ; et toutefois, nous voyons que ceux qui se résignent entre les bras de la divine Providence sont soulagés au moment où ils y pensent le moins, que les persécutions s’évanouissent et que les persécuteurs périssent.

Ainsi, le nocher, après qu’il a tiré son vaisseau de la tempête, jouit du port et de la bonace. Ainsi, tout vaisseau voguant avec lest, gravier et poids a ses sûretés ; sinon, toute sorte de vents véhéments et impétueux pourrait le renverser. C’est pourquoi il le faut lester. De là, l’on dit le lest ou lestage d’un vaisseau, lequel, étant ancré au port sans aucun exercice, se gâte et pourrit. Quoi que vous puissiez m’objecter, en mer les ancres sont les symboles de leur sûreté et solidité, nommément aux îles Indoises du Ponant, scisées et situées en la mer du Nord, dont je discourrai ci-après, conformément à ma route ; et ce, à cause des cuisantes chaleurs qui y règnent d’ordinaire : il s’amasse des vers aux vaisseaux, lesquels, dans l’eau, percent leurs quilles et les trouent entièrement, après quoi nous ne pouvons jamais les remettre en leur pristine état, bien que nous les calfoutrions au moins mal que nous pouvons.

Or, quant aux grands vaisseaux, comme les pinques, les pindes, les caraques de Venise, qui sont de grands vaisseaux ronds, les caraques, pinasses, ramberques et polacres, qui sont des vaisseaux légers, les galions, les ramberges, lesquelles sont les châteaux flottants de la Grande-Bretagne, et les galions d’Espagne, ils sont généralement tous autant sujets aux heurts que les brigantins, les chaloupes ou les petits esquifs. Quant aux voiles, excessivement enflées, même si le vent est prospère et favorable, elles se crevent et font parfois périr le vaisseau, comme j’ai vu arriver à certains.

Maintenant, pour rasséréner vos esprits, je vous dirai comme le calme de la mer est alcyonien, admirable, vu que les alcyons nichent sur l’arène flottante de ses ondes. Aussi, il n’est pas de longue durée, s’ils n’en sont les cautions, d’autant qu’ils présagent du calme en la mer et de la sérénité sur la terre. Je dirai de plus qu’un pilote est expert quand, par ses propres naufrages, il a appris l’art de guider sûrement un vaisseau, de sorte qu’il peut par après montrer du doigt les écueils. Que *Flumina ad locum unde exeunt revertuntur, ut iterum fluant.* Que voguer en haute mer, c’est s’exposer au péril. Que l’industrie du nautonnier ne se peut reconnaître dans la bonace, mais seulement parmi la tempête et les motures du temps, quand il combat contre les vents et contre les ondes tortueusement reflottantes, lesquelles s’efforcent de submerger son vaisseau.

Qu’un grand galion qui n’a aucun pilote, ni matelots, ni personne pour le conduire, voguant sur l’océan, quoiqu’il soit attelé d’ancres, de cordages, de voiles, de rames, de gouvernails, de calamites, de mâts, d’antennes, de vergues, de canons avec leurs affûts, de trinquettes, bref, de tout le reste de ses agrès, si est-ce qu’il ne peut, destitué de patron et de nautonier, empêcher que maître Éole, avec sa séquelle, dont je vous ai discouru dans la définition des vents, ne le pousse et repousse çà et là à son désavantage, peu à peu le brisant et, à la fin, le faisant submerger ; car la mer n’est parée que d’horreur et d’effroi, puisque sa bonace même nous menace de la tempête. Après laquelle nous apparaît quelquefois le feu Saint-Elme, ou frères Castor et Pollux, parce qu’apparaissant deux à la fois, c’est bon signe. Il y a en outre certains astres dont la naissance, au lieu de nous réjouir, nous remplit de crainte et d’étonnement ; ainsi, quand nous voyons paraître l’étoile d’Hélène, nous pâlissons de frayeur, d’autant que c’était pour nous un présage certain de quelque horrible tempête qui devait nous accueillir. Mais il y a d’autres astres dont la naissance et la présence nous comblent de joie et de contentement ; car, lorsque nous sommes agités par l’orage et les tempêtes, nous voyons luire sur nos mâts et antennes l’étoile des Dioscures ou des jumeaux, Castor et Pollux. Nous reprenons courage et, pleins de réjouissance, nous battons des mains et saluons cet astre, d’autant que sa lumière est un signe de calme et de beau temps. Et tout de même, quand, après les horreurs de la nuit, nous voyons poindre l’aurore et l’étoile du matin, leur agréable clarté nous emplit d’aise, parce que ce sont comme les messagers du soleil, qui vient dissiper les ténèbres et nous rapporter le jour.

Quant à ceux qui font des voyages sur les mers de l’autre hémisphère, pour conduire leur navigation, ils ont besoin d’un autre nord et d’autres étoiles que celles de notre pôle, qui n’est bon que pour guider les vaisseaux qui voguent sur notre océan. Je dis que la miséricorde de Dieu est cette étoile de mer qui nous donne l’espérance du port, parmi les écueils et les orages d’un grand nombre de crimes que, à tous moments, nous renouvelons sur la mer et ailleurs. Je dis enfin de la mer qu’elle est un chemin incertain, où les navires sont des maisons errantes et des hôtelleries qui vont partout ; toutefois, ils sont sous la puissance de Neptune. Bref, ils font un tableau des saisons de l’année. Ses navigateurs sont des déserteurs de la terre, lesquels méprisent et la vie et la mort. Enfin, ils sont les vassaux des ondes ; les pilotes en sont les directeurs. En cas de besoin, à l’heure du midi, à l’aspect du Soleil lumineux, qui alors est au sud, ils prennent sa hauteur avec la flèche, ou bien avec l’astrolabe, pour se rendre ensuite plus assurés avec leur compas sur leur carte marine, afin de pointer avec ceux-ci les degrés de celui-ci. Après quoi, ils consultent nuitamment leurs livres, que sont les étoiles susdites, notamment celle du nord, qui est éloignée de notre pôle d’environ trois degrés et demi. Ainsi, ils prennent connaissance des contrées et des endroits où ils se rencontrent, et prennent aussi parfois la hauteur de cette étoile, tout comme celle du Soleil.

Et après vous avoir dit qu’il n’y a maison si bien policée qu’un vaisseau, parce qu’un mutin en icelui serait capable de tout perdre ; que les lieux maritimes sont fort sujets aux tremblements de terre et aux tonnerres, lesquels ne se font que dans la moyenne région de l’air ; mais je prends garde que les nuées, lesquelles sont chargées des mêmes exhalaisons, se choquent avec plus de violence que les autres (ceci soit dit en passant). Que les bannières et courtines martiales rouges sont les symboles de la guerre. Que les forçats pleurent quand ils entrent aux galères, et peu après ils y chantent. Que ceux qui n’ont pas accoutumé la mer y pâlissent, même par temps calme, et que la mer est dans sa bonasse ; et qu’au contraire les matelots y rient durant lesdites motures du temps. Que la mer m’agrée à la voir, quand le vent la fait émouvoir. Que les fautes d’un maître pilote sont plus dangereuses que celles de ses matelots ; qu’il ne faut qu’un mauvais tour de gouvernail pour perdre le navire et ceux qui sont dedans. C’est pourquoi il doit veiller tandis que les autres reposent, de peur que, s’il sommeillait, un mauvais coup de tempête ne renversât le vaisseau. D’où je conclus que ce monde n’est qu’une mer où les hommes flottent ainsi que des vaisseaux ; la prudence est la boussole qui les guide parmi les bancs et les écueils. Enfin, c’est une mer qui se meut et tempête sans cesse.

Il faut encore que je dise que cet élément, ayant reçu dans son vaste sein les eaux des fleuves et des fontaines, les leur rend en même temps, les faisant resurgir au lieu d’où elles sont venues, et que l’océan verrait bientôt ses eaux pourries, et que son grand lit, presque séché, semblerait un grand lac très puant s’il n’envoyait ses eaux, par des conduits souterrains, afin de s’y purifier et de changer sa salure en douceur. Le mouvement continuel est ce qui les conserve ; l’arrêt les corromprait. J’estime à présent vous avoir montré assez clairement comme il est beaucoup plus dangereux de naviguer sur l’océan que sur un fleuve, parce que *Nemo diu tutus est periculo proximus*. Qui aime trop le hasard, au lieu d’y trouver de la gloire, y marquera son tombeau.

Reste à vous dire qu’aux Isles que je ferai voir ci-après à vos idées, il y a quantité d’échos, lesquels se font ordinairement dans des rochers, la concavité desquels, recevant la voix, qui n’est qu’un air battu et l’orgue de la nature, la répercute et lui fait donner d’une barrique à l’autre, d’où elle sort en l’air et, par sa réfraction, pour un mot, elle en fait entendre plusieurs. Je dis donc que les échos y soupiraient même la cruauté de leurs coups, et parfois mes tristes et déplorables regrets étaient clairement répétés d’un écho qui, caché dans les détours d’un rocher, regringottait et allait redisant mes mêmes paroles et mes mêmes complaintes. Esquelles je disais assez souvent : « Hélas ! suis-je une baleine pour être environné d’un océan de maux ? Suis-je encore une mer pour ne ressentir en moi que toute sorte d’amertumes ? Néanmoins, l’on ne peut ignorer que Jésus-Christ ne soit notre havre de grâce, et la Sacrée Sainte Vierge, sa Mère, notre ancre d’or, qui y affermit et accroche nos espérances flottantes ; car, dans mes risques et exemptions de naufrages, comme vous l’entendrez, elle était le dauphin secourable qui me portait à port malgré la rage des orages, et je trouve que les déplaisirs s’adoucissent par une généreuse résolution.

Je mettrai bientôt fin à ma préface, de crainte que sa prolixité ne vous cause de l’ennui ; mais auparavant, je vous prierai, Messieurs, de vous réfléchir dans ce petit traité, parce que vous y percevrez des satisfactions inénarrables et des contentements extatiques, voire tout divins. Et certes, il me conviendra désormais de me taire, pour pouvoir en parler dignement, vu que les langues les plus disertes balbutient toujours, et que les esprits les plus subtils tombent d’ordinaire en faiblesse lorsqu’il s’agit d’en traiter. C’est pourquoi ma plume ne saurait enfanter sur icelui ce que nul esprit n’est capable de concevoir, ce qui me servira de légitime excuse : car véritablement, je n’eusse jamais pensé traverser une mer si grande avec l’esquif de mon faible jugement, outre que je sais trop bien que, pour faire une action au gré de tous, il faut avoir épousé les mœurs et les humeurs de tous : « Qui quis sapit, iuuenis moribus aptus erit. » J’ai toutefois pris plaisir à donner l’essor à mes pensées dans les vastes campagnes de l’Océan ; que si l’envie te prend d’être juge de mes écrits, ne me condamne pas sans m’ouïr, et tu trouveras mes justifications dans la dernière ligne d’iceux, comme ne pouvant rien dire de plus, pour avoir trop de sujet de parler. Quant à mes souffrances : « Quis talia fando temperet a lacrimis ? » Idcirco flere magis libet quam aliquid dicere.

Quant aux flux et reflux. Quand j’aurais autant de langues que Démocrite s’est imaginé d’atomes, je n’en saurais jamais rien dire, puisque tout en est incompréhensible, inimaginable et hors de l’abord des plus grands esprits ; ne fais-je donc pas bien de me taire ? Puisque même les théologiens les plus raffinés en balbutient quelque peu, mais ils n’en peuvent trouver le fond. Après en avoir dit ce qu’ils en savent, il faut qu’ils captivent leur raison au joug de la foi et sont contraints de dire, pour raison de toutes leurs raisons, que tota ratio facti est potentia facientis ; partant, quid maiora sequar ? Et ce n’est que je dise : est nouum omnium nouorum. Comme d’ailleurs, lorsque tu auras su comment coulent les fleuves, comment sont partagées les zones et les climats, comment la mer est amère et salée, comment si peu de sable la retient, comment tant de fleuves ne l’engrossissent pas, et qui a trouvé le moyen de resserrer les eaux de la mer dans le crêpe délié de l’air, comme dans un solide vase ; alors je pourrai t’en parler plus amplement, vu que (Dieu merci) veni, vidi, vinxi”.

Lexique de la préface de Guillaume Coppier

1. Termes de marine et de navigation

Affût : support sur lequel repose un canon, permettant de l’orienter et de le manœuvrer.

Agrès : ensemble des cordages, poulies et équipements servant à la manœuvre d’un navire.

Antenne : longue pièce de bois servant à soutenir une voile, notamment une voile latine.

Astrolabe : instrument permettant de mesurer la hauteur des astres, utilisé notamment pour déterminer la latitude.

Bonace (ou bonasse) : calme plat, absence de vent, qui empêche les voiliers d’avancer.

Bordée : trajet effectué par un navire à une certaine allure, notamment lorsqu’il navigue contre le vent.

Calamite : aimant naturel ou pierre d’aimant, utilisé notamment pour aimanter les aiguilles des boussoles.

Calfeutrer : rendre étanches les joints de la coque d’un navire.

Carraque : grand navire de commerce ou de guerre employé à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne.

Chable : gros cordage, notamment utilisé pour retenir une ancre.

Cingler : naviguer, faire route sur la mer.

Débouquer : sortir d’un passage entre des îles ou d’un détroit pour rejoindre la haute mer.

Esquif : petite embarcation légère.

Flibot : petit bâtiment de commerce et de transport, issu des traditions navales d’Europe du Nord.

Galion : grand navire à voiles utilisé pour le commerce et la guerre, particulièrement aux XVIe et XVIIe siècles.

Lest : matières lourdes placées dans la partie basse d’un navire afin d’en assurer la stabilité.

Motures de temps : expression ancienne désignant l’agitation de la mer sous l’effet du vent et du mauvais temps. Elle peut évoquer la houle, une mer agitée ou des conditions de navigation difficiles.

Nautonnier : marin, navigateur ou pilote.

Nocher : pilote ou marin chargé de conduire un navire. Terme ancien, souvent littéraire.

Patache : petit bâtiment utilisé pour le transport, les communications ou la surveillance maritime.

Polacre : bâtiment de commerce à plusieurs mâts, principalement utilisé en Méditerranée.

Ramberge : grand bâtiment de transport ou de guerre, terme ancien, notamment associé aux navires d’Europe du Nord.

Surgir au port : arriver dans un port et y jeter l’ancre. Sens maritime ancien du verbe surgir.

Tillac : pont d’un navire.

Trinquet : mât ou voile situé à l’avant d’un navire, suivant le type de gréement.

Vergue : pièce de bois fixée transversalement à un mât et destinée à porter une voile.

Virevolte : changement de direction ou mouvement brusque, notamment lors d’une manœuvre.

2. Mots anciens et expressions particulières

Alcyon : oiseau de la mythologie antique associé au calme de la mer et considéré comme un présage favorable pour les marins.

Camorre : dispositif servant à maîtriser un cheval, notamment en lui serrant le nez. Employé également au sens figuré.

Corbillon : petite corbeille, notamment utilisée pour présenter ou transporter des aliments.

Crudités d’estomac : troubles digestifs attribués à une digestion incomplète ou difficile.

Faconde : abondance et facilité de parole, éloquence.

Hantise : fréquentation habituelle d’un lieu ou de personnes. Dans l’expression « hantise des provinces étrangères », le mot désigne la fréquentation ou la découverte de pays étrangers.

Incontinent : immédiatement, aussitôt.

Lucre : gain, profit matériel, souvent avec une connotation péjorative.

Opiate : ancienne préparation médicinale, généralement sous forme de pâte ou de mélange épais. Coppier emploie le mot ironiquement pour désigner l’eau infecte qu’il doit boire pendant la traversée.

Pristin état : état premier, état d’origine.

Salfranée : d’une couleur rappelant celle du safran, jaunâtre. Coppier emploie ce terme pour décrire l’eau conservée dans les tonneaux.

Septentrional : qui appartient aux régions du Nord.

Ténèbres cimmériennes : obscurité profonde, par référence aux Cimmériens de la mythologie antique, peuple vivant dans des régions privées de lumière.

Trépassés (biscuits des) : expression ironique de Coppier désignant des biscuits si vieux et moisis qu’ils semblent appartenir aux morts.

Zones et climats : divisions géographiques anciennes de la Terre, établies notamment en fonction des latitudes et des conditions naturelles.

3. Références mythologiques et phénomènes naturels

Éole : divinité de la mythologie gréco-romaine, maître des vents.

Castor et Pollux : frères jumeaux de la mythologie antique, également appelés Dioscures, considérés comme les protecteurs des marins.

Étoile d’Hélène : apparition lumineuse associée, dans les croyances antiques, à Hélène, sœur de Castor et Pollux. Elle était considérée comme un mauvais présage pour les navigateurs.

Feu Saint-Elme : phénomène électrique produisant une lueur à l’extrémité des mâts ou d’autres objets pointus, particulièrement lors d’orages.

Frères consolants : expression désignant des apparitions lumineuses doubles, traditionnellement considérées comme favorables aux navigateurs.

4. Citations et expressions latines

In actu primo : « Dans son état premier. » Expression empruntée au vocabulaire philosophique, utilisée par Coppier pour évoquer la nature froide de l’eau.

Ventus est vapor terreus : « Le vent est une vapeur terrestre. » Définition traditionnelle attribuée à Aristote.

Quod capere non possum, illud me capiat : « Que ce que je ne peux saisir me saisisse à son tour. »

Quod natura dedit, tollere nemo potest : « Ce que la nature a donné, personne ne peut l’enlever. » Coppier invoque cette maxime pour expliquer son goût naturel pour les voyages.

Abyssus abyssum invocat : « L’abîme appelle l’abîme. » Citation biblique tirée des Psaumes (41, 8 dans la Vulgate).

Nihil tam capax fortuitorum quam mare : « Rien n’est plus exposé aux imprévus que la mer. » Citation de Tacite, Annales, XIV, 3. Coppier reprend cette formule pour souligner les dangers et l’imprévisibilité de la navigation.

Satius est pauperem in terra vivere quam divitem navigare : « Il vaut mieux vivre pauvre sur terre que naviguer riche. »

Flumina ad locum unde exeunt revertuntur ut iterum fluant : « Les fleuves retournent au lieu d’où ils viennent pour couler de nouveau. » Allusion à l’Ecclésiaste (1, 7).

Nemo diu tutus est periculo proximus : « Nul ne demeure longtemps en sécurité lorsqu’il se trouve près du danger. »

Qui sapit iuvenis moribus aptus erit : « Le jeune homme avisé saura s’adapter aux mœurs d’autrui. »

Quis talia fando temperet a lacrymis? : « Qui pourrait raconter de telles choses sans verser de larmes ? » Citation de Virgile, Énéide, livre II, vers 6.

Idcirco flere magis libet quam aliquid dicere : « C’est pourquoi je préfère pleurer plutôt que de dire quoi que ce soit. »

Tota ratio facti est potentia facientis : « Toute l’explication de ce qui a été fait réside dans la puissance de celui qui l’a accompli. » Formule de nature théologique évoquant la toute-puissance divine.

Quid maiora sequar? : « Pourquoi chercherais-je à poursuivre de plus grandes choses ? » Dans le contexte, Coppier semble vouloir dire : « Pourquoi en dire davantage ? »

Est novum omnium novorum : « C’est la nouveauté de toutes les nouveautés », autrement dit « le comble de la nouveauté ». Formule emphatique employée par Coppier à la fin de sa préface, où il précise qu’il ne prétend pas présenter ses observations comme des découvertes absolument inédites.

CHAPITRE PREMIER

Du débouquement

“Je m’embarquai au Havre-de-Grâce, où commandait alors monsieur le commandeur de La Porte, et à mon retour, comme vous l’entendrez, monsieur du Pont de Courlay. Nous mouillâmes nos ancres à la grande rade, distante de deux lieues dudit Havre, où nous séjournâmes cinq jours, attendant le vent. Celui-ci étant venu, nous appareillâmes aussitôt et cinglâmes en mer.

Peu de temps après, la nuit survenant, nous fûmes surpris par des motures de temps extraordinaires, dont je ne vous entretiendrai pas maintenant, pour vous en avoir déjà parlé en général dans ma préface.

Or, à cause de celles-ci, il nous fallut jeter notre chaloupe à la mer, parce qu’elle nous empêchait de manœuvrer, bien que nous l’eussions amarrée sur notre tillac.

Nous perdîmes pendant la nuit notre amiral, lequel fut contraint de relâcher à Saint-Valery pour quelques jours, et nous pareillement à La Hougue, à la grande rade, qui en est éloignée de trois lieues, non loin de Cherbourg, jadis appelé Caesaris Burgum, où se fait la meilleure poudre à canon de France.

Comme nous tâchions de pouvoir ancrer en quelque endroit, nous étions poursuivis à toutes voiles par le lieutenant de monsieur de Guitton, alors maire de La Rochelle et maintenant commandant le galion de Dochendo, amiral d’Espagne, lequel est un des beaux vaisseaux de notre armée navale, où j’ai été.

Ledit lieutenant, nommé Forent, corsaire rochelais, était monté sur un fort beau vaisseau de guerre, tout pavoisé, somptueusement équipé, bien munitionné et assez épineux, puisqu’il avait vingt-deux pièces de canon, outre ses mortiers et perriers.

Il avait également sa patache de guerre, laquelle venait à la bouline et allait louvoyant par bordées pour nous investir.

Mais, étant relâchés audit lieu, nous y rencontrâmes trois vaisseaux biscayens qui étaient mouillés à l’ancre. Ce qu’ayant aperçu, notre fourban tourna le cap à l’autre bord et cingla en pleine mer, nous y gardant trois jours à la vue de la terre. Après lesquels, résolus à nous défendre valeureusement, nous levâmes nos ancres, appareillâmes et cinglâmes en mer à la faveur de la nuit, où, malgré nous, nous fûmes contraints de passer les Raz, dits Blanchards, non sans éminent danger, vu que la mer brise sur ceux-ci.

Nous côtoyâmes toute la Basse-Normandie, jadis appelée Neustrie, comme étant dérivée du Nord, à présent dite l’Ouvietage.

Nous côtoyâmes semblablement toute la Basse-Bretagne, entourée qu’elle est de grosses roches qui la gabionnent de toutes parts et lui servent de garde-côtes, et bastionnée de remparts, de boulevards et de demi-lunes inaccessibles par la mer.

Ces rochers ont chacun leur marée, ainsi que des vents marins et contraires. Leur vue nous fait hérisser les cheveux, de crainte que l’un d’eux, avec sa marée, ne nous porte, malgré tous nos efforts, sur quelques-uns d’entre eux pour y faire écueil.

Cela étant presque inévitable si l’on n’y prend parfaitement garde et si l’on ne prévoit de loin le danger. Ses avenues en sont difficiles, sa garde facile et son passage nécessaire. C’est pourquoi je la trouve grandement considérable, et je remarque que c’est le lieu le plus propre du monde pour une sûre retraite et pour faire beaucoup de mal.

Je remarque aussi qu’aux siècles derniers, les Bretons avaient l’habitude de se peindre et de colorer le visage, tout comme le pratiquent aujourd’hui les Américains. Car je trouve qu’en leur vieille langue, Brith signifie « peint » et « coloré », et Tania, une région. Ceci soit dit en passant.

Je vous parlerai plus amplement de cette fameuse province à mon retour.

De là, nous fûmes chercher la Manche Saint-Georges, de laquelle étant sortis, nous cinglâmes pendant plusieurs jours en pleine mer, non sans plusieurs éminents dangers, à cause d’une mauvaise rencontre avec des pirates anglais.

Ceux-ci voltigeaient à nos environs, bien montés et fort épineux, c’est-à-dire, en terme de marine, qu’ils avaient beaucoup de canons. Ils pirouettaient sur les ondes, tirant de grands coups de canon contre nous.

Mais je vous dirai que nous avions un notable avantage sur eux : nous portions nos canons dans nos voiles. C’est-à-dire que, quoique nous fussions vivement poursuivis, nous étions néanmoins meilleurs voiliers qu’eux.

C’est pourquoi nous leur échappâmes, cinglant à toutes voiles, ayant mis tout dehors, à savoir : doubles perroquets, bonnettes, étuis et passits de boursets.”

Suite du premier chapitre

Poursuivant sa navigation vers le sud, Coppier évoque ensuite les îles de Madère, de La Palma et de Ferro, dans l’archipel des Canaries. Il décrit des montagnes d’où s’échappent des « fumées flammeuses » et des « flammes fumeuses », tandis que les vallées restent parfois couvertes de neige malgré la chaleur du climat. Il s’émerveille également des oiseaux de Madère et de La Palma, dont certains, affirme-t-il, se nourrissent du parfum des fleurs, qu’ils « suçottent comme des abeilles ».

Mais c’est surtout à Ferro (aujourd’hui El Hierro) qu’il rapporte une curiosité extraordinaire : un arbre dont les feuilles laisseraient couler continuellement de l’eau, en quantité suffisante pour abreuver les troupeaux. Les habitants auraient même aménagé de grandes cuves pour recueillir cette eau.

Il s’agit très probablement d’une évocation du célèbre Garoé, l’arbre-fontaine d’El Hierro, autour duquel s’est développée une tradition mêlant phénomène naturel et légende. L’arbre captait effectivement l’humidité des brouillards, mais le spécimen original aurait été détruit par une tempête en 1610, plusieurs années avant le passage de Coppier. Celui-ci rapporte donc vraisemblablement une histoire entendue au cours de sa navigation, plutôt qu’une observation personnelle.

Notes sur le premier chapitre

1. Le Raz Blanchard. Passage maritime situé entre le cap de la Hague, à l’extrémité nord-ouest du Cotentin, et l’île anglo-normande d’Aurigny. Il est réputé pour la violence de ses courants de marée, qui peuvent rendre la mer particulièrement dangereuse.

2. La Manche Saint-Georges. Aujourd’hui canal Saint-Georges, passage maritime entre l’Irlande et le pays de Galles. Ce détour vers le nord-ouest pourrait s’expliquer par le mauvais temps rencontré au début du voyage. Les navigateurs poursuivent ensuite leur route vers le sud, en direction de Madère et des Canaries.

3. Doubles perroquets, bonnettes, étuis et passits de boursets. Coppier énumère différentes voiles ou pièces de voilure déployées pour augmenter la vitesse du navire et échapper aux pirates anglais. Les perroquets sont des voiles hautes ; les bonnettes permettent d’augmenter la surface de la toile. Le sens précis des deux dernières expressions reste à établir.

CHAPITRE DEUXIÈME

De la côte d’Afrique

Poursuivant leur navigation le long des côtes africaines, Coppier et ses compagnons espèrent retrouver leur navire amiral, dont ils ont été séparés. Ils rencontrent deux navires hambourgeois qu’il qualifie de « corsaires et fourbans ». Cette rencontre l’amène à une longue réflexion sur les dangers qui les menacent, notamment celui d’être capturés et vendus comme esclaves en cas de naufrage sur les côtes africaines.

« Sincèrement, je vous dirai que, lors, le ciel, pour nous tout noirci, gros de courroux et rempli de tempêtes et d’orages, d’éclairs, de feux et de tonnerres, semblait n’avoir point d’yeux pour voir nos misères, ni d’oreilles pour entendre nos prières et nos vœux.

Quoique ladite terre, que pour lors nous côtoyions, eût trop de mains pour nous guerroyer. C’était au temps qu’ils moissonnaient ; que si nous fussions échoués sur leur côte et tombés entre leurs mains, ils nous eussent détenus captifs le reste de notre mourante vie, ou de notre vivante mort, sans espoir d’aucun rachat.

Parce que je considère que nos vaisseaux ne viennent point surgir à leur côte, outre qu’ils nous eussent vendus aux Montagnards, lesquels nous eussent enlevés dans leur terre, nous éloignant de la mer, et fortuitement par après revendus à d’autres au gré de leur caprice. Ainsi, l’on n’eût jamais eu de nouvelles de notre servitude.

De sorte que j’estime que les prières des gens de bien, les vôtres nommément, Lecteur, me libérèrent tant des naufrages que de l’invasion des susnommés pirates. »

Après avoir dépassé le cap de Non, ils poursuivent leur route et rencontrent un navire espagnol, capturé onze ou douze jours plus tôt par des Anglais. Coppier et ses compagnons l’attaquent à coups de canon, de perriers, de grenades, de bouteilles à feu et de mousquetades. Après deux à trois heures de combat, ils s’en emparent. Le navire transporte 260 pipes de vin des Canaries, qu’ils conduiront à Saint-Christophe pour les échanger avec les Anglais contre du tabac, ou « pétun », à raison de 250 livres de pétun par pipe.

Ils capturent ensuite deux petites embarcations, appelées « créuelles », chargées de poissons salés, ainsi que 57 personnes que Coppier désigne comme « Morisques ou Mulâtres ». Presque toutes tentent de s’échapper à la nage, mais sont contraintes de remonter à bord sous la menace de tirs de mousquet. Les Français entendent les utiliser comme main-d’œuvre ou les vendre aux Antilles.

Note sur les 57 captifs et les débuts de l’esclavage à Saint-Christophe

Cet épisode constitue vraisemblablement l’un des premiers témoignages détaillés sur la capture de personnes destinées à être réduites en esclavage dans les Antilles françaises.

L’esclavage existait déjà à Saint-Christophe avant l’arrivée de Coppier. Un document d’octobre 1626 mentionne environ quarante esclaves, tandis qu’un texte de 1627 évoque des « naigres et indiens », ce qui montre bien que les premières populations réduites en esclavage comprenaient des Africains et des Amérindiens. Les 57 personnes capturées lors du voyage de Coppier ne sont donc pas les premières personnes réduites en esclavage à Saint-Christophe, mais leur capture constitue sans doute l’un des premiers épisodes aussi précisément documentés de l’histoire de l’esclavage dans les Antilles françaises.

Un détail mérite cependant d’être souligné : ces 57 personnes n’ont pas été achetées à un marchand d’esclaves. Elles se trouvaient à bord de deux embarcations transportant du poisson salé lorsque les Français s’en sont emparés. Coppier les décrit comme des « Morisques ou Mulâtres », nés de Portugais et d’Africaines. Il ne précise pas si elles étaient libres ou déjà esclaves. Leur capture suffit pourtant aux Français pour envisager de les employer à leur service ou de les vendre aux Antilles.

La manière dont Coppier rapporte cet épisode est particulièrement révélatrice. Il raconte, sans manifester la moindre indignation, que presque tous les captifs se jettent à la mer pour tenter de rejoindre la côte à la nage, avant d’être contraints de remonter à bord sous la menace de coups de mousquet tirés en l’air. Il précise même que les Français ne voulaient pas les blesser, afin de pouvoir les utiliser ou les vendre. Quelques paragraphes plus tôt, pourtant, Coppier décrivait avec effroi le sort qui les attendait, lui et ses compagnons, s’ils étaient capturés et vendus comme esclaves sur les côtes africaines. Ce contraste montre bien l’ambivalence de la situation : il redoute pour lui-même une servitude qu’il envisage sans état d’âme d’imposer à d’autres.

Coppier ne précise pas ce que deviennent finalement ces 57 personnes. Nous ignorons donc si elles furent effectivement débarquées à Saint-Christophe, vendues dans une autre île ou conservées au service des Français.

Suite du chapitre deuxième

Un calme plat de trois semaines oblige ensuite les navigateurs à rationner leurs vivres. Coppier décrit à cette occasion l’organisation de la nourriture à bord, où les officiers et le capitaine reçoivent les mêmes portions que les autres hommes. Il énumère également les provisions particulières que chacun peut emporter selon ses moyens : ail, oignons, pruneaux, beurre salé, gruau d’avoine, viandes salées, biscuits, eau-de-vie et différentes liqueurs.

La navigation reprend jusqu’au château d’Arguin, puis au cap Blanc, où ils débarquent pour se rafraîchir et s’exercer à l’art militaire, sur des étendues de sable brûlant. Deux dogues anglais lancés à la poursuite d’animaux appelés « onces » (des félins) sont blessés, l’un mortellement. Plus loin, la découverte d’une selle de femme et d’un crâne humain effraie plusieurs compagnons, qui craignent une attaque et regagnent précipitamment leurs navires.

CHAPITRE TROISIÈME

Du Cap-Vert et de ses îles, pays des Nègres, de leur vie et mœurs

Après avoir quitté le cap Blanc, Coppier et ses compagnons atteignent les îles du Cap-Vert. Il mentionne successivement Sainte-Alousie ou Sainte-Lucie (aujourd’hui Santa Luzia), Saint-Nicolas (São Nicolau), l’île de Sel (Sal) et l’île de Feu (Fogo), qu’il décrit comme rejetant continuellement des flammes.

Il évoque ensuite Saint-Vincent (São Vicente), où ils débarquent à l’aide d’un « piperi », un radeau improvisé à partir de quatre tonneaux vides, attachés entre eux à l’aide de mèches en guise de cordages. Jusqu’à douze hommes armés pouvaient y prendre place.

Ils séjournent quinze jours sur cette île, installant leur camp sous des rochers et plaçant des sentinelles aux alentours. Ils y trouvent de l’eau douce et du bois, qui leur manquaient cruellement, ainsi que des cabris sauvages, des ramiers et des tourterelles. La pêche est abondante, mais ils préfèrent capturer les tortues marines qui viennent pondre sur les plages.

Coppier affirme ainsi que, dès la première nuit, ils retournent suffisamment de tortues, principalement des « cahouannes », pour nourrir pendant une journée onze à douze cents hommes.

Le séjour n’est cependant pas confortable. Les hommes dorment dans des cavités rocheuses ou sur le sable, tandis que les vagues viennent parfois les réveiller et leur arracher leur couche. La pluie leur cause également beaucoup de désagréments, car ils n’ont d’autre abri que ces rochers.

Une nouvelle rencontre avec des corsaires

Après avoir quitté Saint-Vincent, ils côtoient l’île de Saint-Antoine (Santo Antão), où deux navires corsaires les attaquent. Coppier reprend alors son récit avec cette verve qui caractérise déjà sa préface :

« Bien vous dirai-je que, sous la barbe de ces monts orgueilleux, nous fûmes affrontés et assaillis de deux beaux et épineux vaisseaux de corsaires garde-côtes, lesquels, toutes voiles dehors, d’un vent pour eux favorable, nous vinrent reconnaître et fondre sur nous par proue, avec une bonne résolution de nous donner à tous un collet et des jarretières de fer, en un mot les bas de soie, et nous mener ensuite en ce sinistre et pireux équipage à Maroc, pour y être vendus à beaux deniers comptants, au plus offrant et dernier enchérisseur.

Mais, Dieu grâce, par le moyen de notre escopeterie et des grenades, aussi des bouteilles à feu que leur jetâmes, outre que nos canons, quoique breteuil, grondaient et murmuraient beaucoup plus haut que les leurs, avec nos perriers qui, dans l’abord, les mirent déjà comme en déroute, eux rompant l’ordre de leur conduite dans leur première attaque, ce qui nous anima d’autant plus à nous valeureusement défendre, ce que nous fîmes de telle sorte, bien que nos forces fussent inégales aux leurs, que nous les repoussâmes vivement à coups de piques, leur rompant leur dessein, les frustrant de leur attente et nous libérant de leurs mains. »

Animaux et échanges commerciaux sur la côte africaine

Coppier revient ensuite sur la côte continentale, où il signale la présence de chameaux et d’éléphants. Il évoque les populations africaines qui viennent commercer avec les Européens, apportant sur leurs chameaux de l’ivoire, appelé « morfil », de la cire jaune, des gommes aromatiques, du couscous (couchcou), des volailles et de petits perroquets qu’il nomme « moissons ».

Ces marchandises sont échangées contre des barres de fer, des haches, des serpes, des couteaux, des miroirs, des perles de verre ou de cristal, ainsi que divers objets de faible valeur.

Il remarque que les femmes portent des ornements de verre et de « rassade » de différentes couleurs, autour du cou, des bras et des jambes. Il décrit également les cadeaux qu’il faut présenter aux autorités locales, qu’il appelle les « Meliques » et les « Artiers », ainsi qu’aux responsables chargés de l’approvisionnement en eau et en bois des navires.

Parmi les présents offerts figurent des bouteilles d’eau-de-vie que les habitants appellent « brûle-barrique ». Coppier reconnaît que les marins y ajoutent de l’eau de mer, tout en profitant de la valeur que leurs locaux lui accordent.

Il tire de ces pratiques une réflexion sur le pouvoir des cadeaux, affirmant que les présents ouvrent les portes des cours princières et donnent accès jusqu’aux cabinets des rois.

Deux Africains emmenés à Saint-Christophe

Plus loin dans son ouvrage, dans un autre chapitre, Coppier revient sur son passage au Cap-Vert et révèle qu’il a emmené deux Africains à Saint-Christophe. L’un d’eux, nommé Georges, aurait été vendu par un chef local en échange d’une barre de fer.

« J’emmenai deux Mores dudit Cap-Vert audit Saint-Christophe, tous deux cicatrisés, l’un nommé Baptiste, et l’autre George, jadis Artier dudit lieu, c’est-à-dire un de leurs souverains, lequel nous fut vendu et échangé par le Melique, qui était plus grand seigneur que lui, contre une barre de fer, à cause qu’il lui avait pris et dérobé en sa case de l’ambre gris, qu’il nous avait échangé à bord contre une bouteille d’eau-de-vie. »

(Guillaume Coppier, Histoire et voyage des Indes occidentales, 1645, p. 66-67.)

Ce témoignage apporte une précision importante : contrairement aux 57 captifs mentionnés dans le chapitre précédent, dont nous ignorons le sort après leur capture, Coppier affirme explicitement avoir conduit ces deux hommes à Saint-Christophe. Nous ne connaissons toutefois pas les circonstances dans lesquelles Baptiste a rejoint l’expédition.

Suite du chapitre troisième

Coppier décrit ensuite les habitants des îles du Cap-Vert comme des Morisques et des Portugais, exilés là par les Espagnols. Selon lui, ils vivent notamment de la chasse aux cabris, à l’aide de grands chiens, et ne peuvent quitter les îles. Cette explication de leur origine et de leur situation reste à vérifier.

Coppier profite également de ce passage pour expliquer comment les marins entretiennent leurs navires. Il décrit le nettoyage des coques, sur lesquelles s’accumulent des organismes marins qu’il appelle « sapinettes » et « rochers ». Les navires sont parfois échoués volontairement sur une plage afin de nettoyer leur quille, de les calfater et de les suiffer.

Le regard de Coppier sur les populations africaines

La fin du chapitre prend une tournure très différente. Coppier entreprend ce qu’il appelle lui-même un « panégyre des antiperfections des Nègres », une formule révélatrice du ton particulièrement méprisant qu’il adopte.

Le passage qui suit contient des descriptions ouvertement racistes et déshumanisantes. J’ai choisi d’en conserver le vocabulaire et les formulations, car ils constituent un témoignage des préjugés et des représentations de certaines populations africaines dans les récits européens du XVIIe siècle.

« Je me trouve ici obligé à vous faire un panégyre des antiperfections des Nègres. Je commence et dis d’abord qu’ils sont épouvantablement difformes ; car premièrement leurs yeux sont étincelants comme des charbons allumés, ce sont les plats de la lubricité ; aussi ne les trouvé-je nés mâles que pour leurs femmes.

La hure d’un sanglier n’est pas si rude que leurs cheveux, quoiqu’ils les aient ras et cotonnés naturellement, et fort courts, tant les hommes que les femmes. Leur nez camard et évasé pend sur de grosses lèvres, et le reste de leur visage est si effroyable qu’il est presque impossible de les regarder sans horreur et étonnement, même de les ouïr, parce que leur voix est semblable au mugissement des taureaux, laissant à part que leurs mains sont plus dures que les enclumes et que les marteaux des Cyclopes.

Leur gloire gît en partie à se scarifier la peau à coups de rasoirs. Aucun se scarifient le front et les joues, et se guérissent tôt après par des infusions de gommes aromatiques en leurs incisions. Les cicatrices en apparaissent toute leur vie, desquelles ils font trophée et en tirent toute leur gloire et ornement.

Quant à leur génie, je dis ingénument qu’ils sont larrons comme des chouettes, vu que même lorsqu’ils viennent aborder les vaisseaux avec leurs canoas, ils y viennent de tous côtés, même jusqu’à la nage, où étant entrés, chacun tâche à faire sa pièce, emportant ce qu’ils rencontrent, cependant que les matelots et les soldats particulièrement s’arrêtent à considérer leur entière nudité.

Enfin, quant à leur loi, est à remarquer que, nommément au lever de l’aurore, ils s’en viennent généralement tous sur la grève maritime, se prosterner sur le sable et faire hommage au Soleil, tenant cet astre pour divinité.

Ils sont du tout stupides, n’étant pas même si susceptibles de raison que les Carahybbos, nation indoise que je vous ferai voir ci-après.

Je ne peux néanmoins que je ne dise qu’un More vaut mieux pour le travail que six Indois, et qu’ils ne sont pas médisants comme les Européens. »

Coppier poursuit en affirmant que ces populations considèrent les personnes privées de raison comme des saints, avant de terminer son chapitre par quelques réflexions morales sur l’innocence et la sobriété.

Ce passage est particulièrement révélateur des contradictions de son regard. L’auteur qui, quelques pages auparavant, redoutait d’être capturé et vendu comme esclave, et qui décrivait avec admiration certains aspects de la navigation et des échanges commerciaux, présente ici les populations africaines à travers une accumulation de préjugés physiques, moraux et religieux.

Et même s’il donne quelques renseignements intéressants sur les scarifications, les parures, les échanges commerciaux et certaines pratiques religieuses, ses observations restent difficiles à distinguer des généralisations et des jugements de valeur qui enveloppent son récit.

Chapitre IV — De l’Amérique en général

Après avoir quitté les îles du Cap-Vert, Coppier et ses compagnons gagnent la haute mer, traversent l’océan, et longent une grande partie des Antilles, qu’il appelle les « îles indoises ». On ne sait pas si cette partie du voyage suit immédiatement la traversée ou s’il s’agit d’informations qu’il tient de voyages ultérieurs.

Il annonce qu’il décrira plus loin leurs habitants, qu’il présente d’emblée en des termes particulièrement hostiles :

« Habituées qu’elles sont de Sauvages, Misanthropes et Anthropophages, c’est une secte et nation qui se nomme Carrabybbos. »

L’auteur évoque ensuite l’immensité et la solitude de ces territoires, où il leur est parfois arrivé de voyager plus de dix jours sans rencontrer personne. Il s’adresse alors directement à ses lecteurs :

« N’ayant pour lors de la communication qu’avec les morts, je ne vous peux ores entretenir que des nouvelles de l’autre monde, lesquelles toutefois méritent vos attentions toutes particulières, la nouveauté étant un puissant charme pour attirer nos désirs, et ayant des appas qui nous plaisent toujours. »

Il décrit une Amérique d’une extraordinaire fertilité, où l’on peut vivre « sans pain, sans vin et sans argent », grâce à l’abondance de ses ressources naturelles. Il évoque des forêts toujours verdoyantes et des figuiers gigantesques dont les branches retombent jusqu’au sol, prennent racine et forment de véritables habitations naturelles, divisées en arcades et en voûtes.

« C’est une région bien heureuse, où le Soleil luit toujours, l’on n’y voit jamais ni brouillards ni nuées, il n’y a point de froid, il n’y tombe point de neiges, de gelées ni de grêles ; qu’au contraire, c’est un Ciel très pur et cristallin. »

Cette vision idyllique contraste avec le jugement qu’il porte sur les populations autochtones, qu’il qualifie d’idolâtres, leur attribuant notamment un culte des astres. Il les compare au cynocéphale, un animal qui, selon lui, se dresserait sur ses pattes pour contempler la lune et lui lancer des mottes de gazon en signe d’hommage.

Coppier évoque également la présence des Européens, notamment des Espagnols, qui veulent conserver le monopole sur leurs possessions américaines, ainsi que des Hollandais, dont il souligne les progrès commerciaux.

Il interrompt alors son récit par une comparaison inattendue :

« Or, comme dans un même pré le bœuf se repaît de l’herbe, la cigogne y trouve le lézard, le chien y cherche le lièvre, et l’abeille y suce les fleurs, dont elle compose ses rayons ; de même aussi, je trouve que dans ce mien voyage toutes sortes de gens ont à prendre et à apprendre. »

Il conclut par la formule latine « Bonum est omnia scire, uti, sed non abuti », exprimant l’idée qu’il est bon de tout connaître et d’en faire usage, mais non d’en abuser.

Malgré les richesses de l’Amérique, Coppier souligne enfin les difficultés de l’existence dans les colonies espagnoles, qu’il décrit comme « une contrée où la faim est dans l’or, et la disette dans l’opulence », autrement dit un pays où l’abondance des richesses ne garantit pas celle des choses indispensables à la vie.

CHAPITRE CINQUIÈME

Des îles indoises, pays des Sauvages

Coppier entreprend ensuite une description des îles des Antilles, en commençant par la Barbade, puis la Grenade, Sainte-Lucie, la Martinique, la Dominique, l’île aux Oiseaux, Marie-Galante, la Désirade, la Redonde, Antigua, Barbuda, Montserrat et Nevis.

Il s’attarde particulièrement sur Saint-Christophe, où il affirme avoir vécu trois années :

« Saint-Christophe est une île située sous le dix-septième degré de l’Équateur, laquelle a trente-sept lieues de circuit. J’y ai demeuré trois ans, et en ai fait le tour plusieurs fois à cause des Sauvages. »

Cette précision est importante : Coppier ne se présente plus seulement comme un voyageur de passage, mais comme un homme ayant séjourné durablement sur l’île et l’ayant parcourue à plusieurs reprises. Ce qui rejoint bien l’information concernant le contrat d’engagement signé au Havre en 1628 donnée par Philippe Barrey.

Saint-Christophe, une terre d’abondance

Coppier décrit Saint-Christophe comme une île au climat perpétuellement estival, aux paysages variés, aux forêts immenses et à la végétation prodigieuse. Le tabac, ou « pétun », constitue son principal commerce et sert même de monnaie.

Il mentionne les oranges, les citrons, les figues et les melons, dont certains, remplis d’un jus rafraîchissant, sont appelés « melons d’eau ». Il affirme que plusieurs fruits arrivent à maturité en six semaines.

Mais ce qui le frappe surtout est l’extraordinaire fertilité des terres, au point qu’il développe une comparaison entre l’agriculture européenne et celle des Antilles :

« La terre y est fertile en toute autre chose, que l’on ne sait là que c’est que de fumer ; et au lieu que les laboureurs sont ici en peine de la rendre plus grasse, et de hâter le plus qu’il leur est possible, par la chaleur de leur fient, la production de leurs graines, il faut que nous autres nouveaux habitants de ces terres appliquions notre principale industrie à les rendre moins fertiles, et à retarder la précipitation de leurs graines. »

Selon lui, cette croissance excessive expliquerait que le blé monte en épi avant de produire ses grains, tandis que les raisins mûrissent de façon irrégulière sur une même grappe. Il ajoute que les branches d’arbres prennent racine dès qu’elles touchent le sol, et que certains arbres sont si gros que quinze ou seize hommes ne sauraient en embrasser le tronc.

L’auteur énumère également les oiseaux de l’île : perriques, flamants, ramiers, tourterelles, grives, trembleurs et volailles domestiques. Les eaux environnantes sont riches en poissons, en tortues et en « vaches de mer », dont il compare la chair à celle du veau ou du bœuf européen.

Une île partagée entre Français et Anglais

Coppier souligne que Français et Anglais sont établis à Saint-Christophe et y possèdent des fortifications. Il affirme avoir personnellement commandé le fort Saint-Urbain, situé à la Basse-Terre :

« L’Anglais et nous y sommes divinement bien habitués, avec des forts et bastions, ayant commandé celui de Saint-Urbain, sis à la Basse-Terre de l’île, autour duquel sont fossés à fond de cuve, et ce sur une monticule commandant à la mer. »

Il mentionne également un capitaine Waernard, qu’il faut identifier à Thomas Warner, commandant la partie anglaise pour le roi d’Angleterre.

Le commerce repose principalement sur le pétun, que les Français et les Anglais échangent avec les navires hollandais qui passent régulièrement pour faire du commerce, contre des biscuits, des fromages, du beurre salé, des viandes conservées, du gruau, des légumes, de la farine, de l’eau-de-vie, des vêtements et d’autres marchandises.

Coppier insiste sur la valeur considérable des objets importés :

« Une chose en France, de la valeur d’un sol, en vaut du moins cent dans l’Amérique. »

Il reprend alors l’expression employée au chapitre précédent, affirmant qu’il s’agit d’un pays « où sans pain, sans vin, sans argent l’on vit », et où l’on peut acquérir des richesses en y conduisant des hommes disposés aux travaux les plus pénibles.

Le revers du paradis

Après avoir vanté l’abondance et les possibilités d’enrichissement offertes par Saint-Christophe, Coppier revient brusquement à sa propre expérience, beaucoup moins heureuse :

« J’étais néanmoins comme un autre Tantale, j’avais soif au milieu des eaux, Inopem me copia faciebat ; car avec tout mon tabac et tout ce que j’ai dit ci-dessus, je ne manquais jamais de nécessité ou de souffrance. »

Il raconte ses marches pieds nus sur le sable brûlant pour retourner les tortues, ses chasses aux lézards dans les montagnes escarpées et ses longues errances sur des sentiers inconnus, au milieu de forêts où il pouvait passer plusieurs jours sans rencontrer personne.

Ainsi, après avoir décrit Saint-Christophe comme une terre presque paradisiaque, il laisse entrevoir les difficultés matérielles, l’isolement et les souffrances auxquelles ses habitants étaient confrontés.

Coppier poursuit ensuite sa description avec Sainte-Croix, la Guadeloupe et Saint-Vincent, avant d’aborder les îles du Nord.

Les îles du Nord

Les descriptions que Coppier consacre aux îles du Nord sont malheureusement très succinctes. Et j’imagine que vous allez bien rire des (très) courts passages qui suivent et qui ont pourtant donné lieu au long article qui précède. Il s’arrête sur quelques particularités de leur faune, de leur relief ou de leurs habitants, sans chercher véritablement à nous en apprendre davantage. Il ne donne presque aucune indication sur leur situation ou leur activité, alors même qu’il affirme avoir débarqué sur certaines d’entre elles. Ces quelques lignes laissent donc bien des questions sans réponse. À mon avis, elles ont le mérite d’exister et n’en présentent pas moins un intérêt historique considérable. Le passage consacré à Saint-Barthélemy constitue vraisemblablement l’une des plus anciennes descriptions connues de l’île par un Européen. Il se rapporte à un voyage effectué probablement vers 1628-1629, soit près de vingt ans avant l’installation des premiers colons français, généralement située en 1648. Malgré sa brièveté, ce témoignage nous offre un rare aperçu de notre île avant le début de sa colonisation européenne connue.

Saint-Eustache

« Nous fûmes chercher l’île de Saint-Eustache, laquelle est de peu d’étendue. Elle fut habitée par Monsieur de Cusac, Gascon de nation, lequel n’y fit pas long séjour, à cause de l’Espagnol.

Il y a là une infinité de rats, pour y avoir été dégradés et échoués quelques vaisseaux le long de ses côtes. Il y a quelques monticules. »

Saba

« Nous côtoyâmes ensuite l’île de Saba, laquelle est aussi de peu d’étendue. Il y a un fort gros et grand rocher, où sont des lézards fort gros et bons à manger.

Il y tarit là plusieurs carets, dont de l’écaille l’on fait des bagues qu’on enrichit d’or. L’on en fait aussi divers peignes de prix.

Il y a là une secte de Sauvages qu’on appelle les Igniris. Ils vont le corps tout entièrement nu et portent barbe, ce qui est contraire à tous Indois, se l’arrachant à mesure qu’elle vient. Ils sont idolâtres. Leur retraite est dans les grotesques lieux de cette île, vivant comme des bêtes brutes. »

Note sur les Igneris de Saba

Le nom « Igneris », également rencontré sous les formes Igneri, Igniris ou Eyeri, apparaît dans plusieurs récits européens du XVIIe siècle. Il désigne, dans les traditions rapportées par les chroniqueurs, des populations amérindiennes qui auraient occupé certaines îles des Petites Antilles avant l’arrivée des Caraïbes. Le terme ne correspond toutefois pas nécessairement à un groupe ethnique clairement défini.

Dans leur ouvrage Saba’s First Inhabitants (2016), les archéologues Corinne Hofman et Menno Hoogland reproduisent fidèlement le témoignage de Coppier sur les Igneris de Saba. Leurs recherches confirment une occupation amérindienne de l’île durant plusieurs millénaires, mais ne permettent pas d’établir que les habitants décrits par Coppier y vivaient encore dans les années 1620.

La présence de ces Igneris à Saba au moment du passage de Coppier demeure donc une question ouverte. D’autant plus que celui-ci indique seulement avoir côtoyé l’île, sans préciser s’il y a débarqué ni s’il a personnellement rencontré ses habitants.

Saint-Barthélemy et ses îlets

« Et poursuivant notre route, nous fîmes descente dans les îlets de Saint-Barthélemy. Ce sont tous de petits rochers, auxquels sont comme collés et attachés des burgots. Ce sont de petits poissons dans des coquilles ou rochers, dont je parlerai ci-après, car ils méritent un raisonnement tout particulier.

Nous mouillâmes aussi à l’île de Saint-Barthélemy, où, ainsi qu’aux susdits îlets, nous et nos Mores captifs, lesquels sont en tout plus manigats, c’est-à-dire mieux versés que les Européens, chassâmes et prîmes des lézards. »

Note sur les « Mores captifs »

Cette mention est particulièrement intéressante : Coppier affirme avoir débarqué à Saint-Barthélemy en compagnie de captifs africains qui participent à la chasse aux lézards, tous semblant s’en régaler.

Anguilla et Anguillette

« L’île de l’Anguille est une terre plate et aréneuse. Il y a quelques crabes de plusieurs couleurs et espèces, lesquels vous considérerez ci-après, au chapitre des poissons.

Suit à présent l’île de l’Anguillette, aussi terre aréneuse, plate et serpentante. Il y a aussi des susdits crabes et burgots.

En ces deux îles, il y tarit des vaches de mer, dont la chair est fort dure et longue. L’on y peut facilement s’empêcher de pécher contre les règles de la sobriété, n’y ayant aucuns vivres, ni même de bois, fors quelques broussailles. »

L’attaque espagnole de Saint-Christophe en 1629

Sans aucune transition, pas même un saut de ligne ou un nouveau sous-titre, Coppier passe de sa description d’Anguillette au récit de l’attaque espagnole de Saint-Christophe, survenue à l’automne 1629. Il en fut personnellement témoin et raconte comment les Français durent abandonner leurs établissements pour se réfugier dans les îles voisines.

« Je vous dirai comme don Frédéric de Tolède, frère de don Pierre de Tolède, général de l’armée espagnole et amiral de sa flotte aux Indes du Ponant, vint mouiller à ladite Guadeloupe pour s’y rafraîchir ; et comme il eut appareillé, il s’en vint côtoyer et ranger les susdites Gnieuves [Niévès], où il rencontra aux rades quatorze navires anglais, qu’il leur excroqua, non toutefois sans bien chauffer au préalable de toutes parts.

Après quoi, le lendemain ensuivant, tenant toute la mer, au nombre de plus de cent voiles, ressemblant à une vaste forêt, quant aux mâts et antennes, s’en vint de front, par proue, nous attaquer dans l’île Saint-Christophe, à la Basse-Terre de l’île, où il mouilla ses ancres et nous canonna jour et nuit pendant onze jours.

Et pour notre défensive, nous abattîmes et couchâmes les bois tout le long de la grande anse, lieu propre à faire descente et qui contient environ une lieue française, où nous étions aux embuscades pour l’empêcher, faisant incessamment des salves de mousquetades ; et de notre dit fort de Saint-Urbain, nous tirions quelques coups de canonnades et de couleuvrines, en vain toutefois, parce que leurs canons avaient plus longue portée et grondaient et murmuraient beaucoup plus haut que les nôtres.

Les Anglais se défendaient aussi valeureusement et faisaient toujours sur eux quelques légères escarmouches. Or, nos forces étant inégales aux leurs, et nous voyant la plupart défaits, comme aussi l’Anglais, nous brûlâmes notre susdit fort et toutes nos cases, ajoupas et carbets, et malgré nous fûmes nécessités et contraints à fuir et gagner le fort de Richelieu, situé à la Cabesterre de l’île, qui était commandé par feu Monsieur de Nambuc.

D’où, à la faveur de la nuit, nous embarquâmes en deux petits navires que nous tenions mouillés à l’ancre sous ledit fort, et cinglâmes en mer ; après quoi l’Espagnol ne rencontra qu’un incendie général, et se retira tôt après, faisant sa descente au Pérou.

Nous vîmes ensuite l’île de la Sombrère. »

L’attaque espagnole et ses conséquences

Cette attaque figure parmi les événements les plus marquants des premières années de la colonisation française et anglaise de Saint-Christophe.

Comme nous l’avons déjà dit, depuis l’accord du 13 mai 1627, les Français et les Anglais occupent des territoires distincts sur l’île. Les Français sont établis dans les quartiers de la Basse-Terre et de la Cabesterre, tandis que les Anglais occupent principalement la partie centrale. Mais cette cohabitation demeure difficile, les Anglais cherchant progressivement à étendre leurs établissements au détriment de leurs voisins.

En 1629, une escadre française, commandée par le capitaine de Cahuzac, intervient pour rétablir les limites convenues. Après des affrontements avec les Anglais, un nouvel accord permet de rétablir temporairement la situation.

C’est alors qu’apparaît une menace bien plus importante.

L’Espagne considère toujours les établissements français, anglais et hollandais des Antilles comme des intrusions sur des territoires dont elle revendique la souveraineté. Une importante flotte commandée par don Fadrique de Tolède reçoit la mission de chasser les établissements étrangers de Saint-Christophe et de Niévès.

Après avoir attaqué les navires anglais mouillés à Niévès, les Espagnols se présentent devant Saint-Christophe. Leur flotte dispose d’une supériorité considérable sur les moyens de défense des colons français et anglais.

Les récits de cette attaque divergent sur plusieurs points, notamment sur le nombre des navires, la durée des combats et les circonstances de l’évacuation. Coppier évoque plus de cent voiles espagnoles et onze jours de bombardement. Ces chiffres sont ceux de son témoignage et ne doivent pas nécessairement être considérés comme des effectifs ou des durées fiables.

D’après Coppier, les Français tentent de s’opposer au débarquement, notamment en abattant des arbres pour former des obstacles le long de la côte, tandis que les défenseurs du fort Saint-Urbain utilisent leur artillerie contre les navires espagnols. Mais les canons ennemis ont une portée supérieure et la résistance devient rapidement impossible.

D’autres récits mentionnent la mort d’un officier français nommé du Parquet, dont la disparition aurait contribué à la désorganisation des défenseurs.

Coppier affirme que les Français détruisirent eux-mêmes leur fort et leurs habitations avant de gagner le fort Richelieu, situé dans le quartier de la Cabesterre, puis de s’embarquer à la nuit tombée.

Les Anglais subissent également la défaite. Certains abandonnent l’île, tandis que d’autres trouvent refuge dans les montagnes ou les îles voisines.

Malgré leur victoire, les Espagnols n’occupent pas durablement Saint-Christophe. Leur objectif est avant tout de détruire les établissements étrangers plutôt que d’entreprendre une colonisation permanente de l’île. Leur flotte poursuit sa route, laissant derrière elle des établissements en ruines et des habitants dispersés.

La dispersion des Français dans les îles voisines

Après leur départ précipité de Saint-Christophe, les Français se dispersent dans plusieurs îles voisines. Les récits historiques mentionnent notamment Antigua, Montserrat, Anguilla, Saint-Martin et Saint-Barthélemy.

Une partie des réfugiés accompagne Pierre Belain d’Esnambuc jusqu’à Antigua, tandis que d’autres sont laissés sur les îles environnantes, où ils doivent attendre de pouvoir regagner Saint-Christophe.

La mention de Saint-Barthélemy est particulièrement intéressante. Elle laisse supposer qu’un groupe de Français y aurait trouvé un refuge provisoire dès 1629, près de vingt ans avant la première installation coloniale organisée de 1648.

Nous ignorons cependant combien ils étaient, où ils débarquèrent et combien de temps ils demeurèrent sur l’île. Il constitue néanmoins une indication supplémentaire de la fréquentation de Saint-Barthélemy par des Européens avant 1648.

Le capitaine Giron joue ensuite un rôle important dans le retour des Français dispersés. Selon plusieurs récits, il participe à leur rassemblement et à leur réinstallation à Saint-Christophe. Environ 350 Français auraient ainsi regagné l’île après le départ des Espagnols, probablement à la fin de 1629 ou au tout début de 1630.

Le témoignage de Coppier nous permet précisément de suivre l’un de ces groupes de réfugiés, celui qui trouve refuge à Saint-Martin. Il raconte les deux mois passés sur cette île, dans des conditions particulièrement difficiles, avant d’être sauvé par le capitaine Giron, justement.

Saint-Martin

« Enfin, pour la sûreté de nos mourantes vies, ou vivantes morts, nous nous fûmes dégrader dans Saint-Martin, qui est la vingt-sixième île de ce chapitre, et la seule que tous vaisseaux sont nécessairement contraints à venir chercher pour le débouquement et départ d’icelles, que l’on ne discerne et reconnaît pas toujours bien. L’île de Saint-Christophe et les sept susdites dernières s’entrevoient les unes les autres.

Nous mouillâmes et fîmes descente à l’anse du Catholic, ainsi appelée pour y avoir été dégradé un navire qui en portait le nom.

Cette île est pleine de bois de haute futaie, différents aux nôtres ès noms et espèces, comme j’ai autre part sus-énoncé, et verrez ci-après dans un chapitre particulier. Il y a des lézards et plusieurs genres d’oiseaux, que vous verrez ci-après au chapitre des volatiles ; il y a un nombre infini de perriques.

L’on n’y entend les nuits, tout ainsi qu’audit Saint-Christophe et en quelques-unes des autres susdites îles, qu’un croaillement d’anolis. Ce sont bêtes quadrupèdes et espèce de petits lézards, comme nous en voyons en été parmi les orties et parmi les masures ; mais ils sont plus gros et ont la tête rouge. Ils ne sont point du tout venimeux, ce que nous avons remarqué en ce qu’ils nous ont souvent pincé l’oreille lorsque nous dormions parmi les bois, sur la belle terre ou sur l’arène le long de la mer, nous éveillant alors en sursaut.

Nous apercevions à nos environs quelque couleuvre, y en ayant presque partout des prodigieuses en grosseur et longueur. Ainsi j’atteste qu’ils nous sont là tutélaires lorsque nous prenons le repos, et de cette sorte dormons en assurance sous eux ; c’est pourquoi je les dis à bon droit amici hominis, puisque même conveniunt rebus nomina sæpe suis.

Il y tarit beaucoup de tortues dans ses anses, esquelles de nuit les allions tourner, comme elles venaient pondre sur le sable, leur nichée, ou ponnaison, étant parfois de deux cents et tant d’œufs, dont je vous entretiendrai ci-après. C’était là toute notre nourriture, avec quelques prunes et figues sauvages.

Il y a là plusieurs belles salines, situées à la Basse-Terre de l’île, où les Flamands tiennent un fort, qu’ils ont construit et muni de canons. Au retour du Brésil et de Fernambouc, où ils mènent du monde qu’ils y délaissent et font des colonies, ils se lestent et chargent du sel que ses habitants y accumulent à ces fins.

Je vous dirai qu’en cette île, les pleurs et les soupirs y étaient mes entretiens les plus familiers, parce que je prenais les choses par le plus mauvais endroit, me figurant que mon salut consistait à n’en point attendre, et que de m’abandonner au plus grand péril, c’était le seul expédient de me garantir de tous les dangers qui m’environnaient.

Tout ainsi comme dans la distillation, après que par la vertu du feu on a séparé le plus crasseux de quelque liqueur et retenu ce qui est de plus pur et spirituel, le distillateur, pour cela, ne se contente, il le remet encore au feu pour en séparer le plus subtil, qu’il recuit de nouveau en telle perfection qu’ayant quasi perdu son corps et sa matière, n’est plus que forme et pur esprit.

De même aussi, ayant demeuré l’espace de deux mois, étant comme presque élanguori de faim et de soif, n’y ayant pour boisson que l’eau pure, qui passait au travers de plusieurs minéraux qui nous la rendaient désagréable au goût, il m’était avis que ce n’était plus moi, mais mon ombre, ressemblant plutôt à une ombre sépulcrale qu’à un corps vivant et palpable, ou un squelette et spectre d’ossements.

Et alors tous mes faibles esprits épurés et comme rassemblés pour me faire force, je faisais un raisonnement pour me consoler, en me figurant que j’avais par nécessité ce que le Fils de Dieu avait eu par élection, qu’étaient les souffrances et toute sorte de misères.

Jamais l’Océan n’a eu tant de vagues, ni n’a point souffert de si furieuses bourrasques dans l’impétuosité des tempêtes et des orages, que je souffrais d’ennuis et d’inquiétudes, m’imaginant d’y finir mes jours.

Mais ayant un jour découvert à la voile un flibot anglais, que le capitaine Giron, Flamand de nation et ci-devant le plus fameux pirate de la mer, leur avait excroqué, il était du port de deux cents et tant de tonneaux, et chargé à moitié de biscuit de toute nation, à savoir du greignon d’Espagne, qui est le plus savoureux, du brin de stoc d’Hollande, des galettes d’Angleterre et du biscuit de France.

Je lui fis de la fumée, laquelle est le signal ordinaire de ceux qui sont comme perdus sur la mer, ou du moins dégradés en quelque île déserte. Je mis aussi ma chemise au faîte et cime d’un arbre pour donner signal, parce que le blanc est la bannière de France.

Ce qui le mut et occasionna à venir chercher l’île et y mouiller pour nous reconnaître au vrai, ce qu’il eut peine, d’autant qu’il nous figurait Espagnols qui le voulussent surprendre. Ce qui le fit ancrer à deux lieues éloignées de la terre pour pouvoir tôt appareiller et prendre le lit du vent, au cas que nous eussions des garde-côtes pour chasser sur lui.

Cette île est de grande étendue et terre moyennement haute, où faisant descente à la faveur du canon, nous reconnut pour Français et nous enleva tous, à l’aide et faveur d’un canot de Sauvages qu’il leur avait pris et enlevé aux susdites îles ; de sorte qu’il nous réintégra audit Saint-Christophe, dans l’anse aux Papillons, près de la Case aux Anglais. »

Quelques observations sur Saint-Martin

Le témoignage de Coppier sur Saint-Martin est particulièrement intéressant, car il constitue l’une des plus anciennes descriptions connues de l’île par un Européen ayant effectivement séjourné sur place. Contrairement aux quelques lignes qu’il consacre à Saint-Barthélemy, Saba ou Anguilla, il nous livre ici un récit beaucoup plus détaillé, même si son attention se porte surtout sur les difficultés rencontrées au cours des deux mois qu’il y passe.

Il mentionne notamment l’anse du Catholic, où lui et ses compagnons auraient débarqué, et dont le nom proviendrait d’un navire qui s’y serait échoué. Il décrit également les grandes forêts qui couvrent l’île, la présence d’un nombre considérable de perriques (perroquets), les anolis et les couleuvres, ainsi que les tortues marines qui viennent pondre sur les plages. Il évoque enfin la mauvaise qualité de l’eau, les difficultés de ravitaillement et les conditions particulièrement pénibles dans lesquelles ses compagnons et lui vécurent pendant deux mois.

La mention d’un fort hollandais à Saint-Martin pose un problème de datation. Si les Hollandais fréquentaient déjà les salines de l’île dans les années 1620, les sources historiques et archéologiques situent généralement la construction de leur premier fort en 1631, sur la presqu’île séparant Great Bay de Little Bay, à l’emplacement de l’actuel Fort Amsterdam. Ce fort existait en tout cas en juin 1632, comme le confirme une déposition notariale datée de 1634. Or Coppier situe son séjour à Saint-Martin après l’attaque espagnole de 1629. Il pourrait donc avoir intégré à son récit des informations recueillies ultérieurement, avant la publication de son livre en 1645.

Les otages entre Français et Anglais

Après avoir raconté son exil temporaire à Saint-Martin, et son retour à Saint-Christophe, Coppier évoque les relations souvent conflictuelles entre Français et Anglais. Malgré leur lutte commune contre les Espagnols, les deux communautés entretiennent une méfiance mutuelle et s’échangent des otages afin de garantir le respect de leurs engagements réciproques.

Coppier affirme avoir lui-même passé quinze ou seize mois en tant qu’otage parmi les Anglais, sans préciser à quelle période de son séjour cet épisode se situe. Rien ne permet donc d’établir qu’il aurait été retenu immédiatement après son retour de Saint-Martin.

« Où étant, nous avions d’ordinaire trois ennemis capitaux à vaincre et surmonter, ou du moins redouter : à savoir les Sauvages, que nous en avions expulsés ; les Anglais, que nous avions guerroyés, pour assurance desquels nous voulions toujours avoir des otages de part et d’autre.

Et si nous avions eu quelque échec dans l’île, lorsque nous étions par après en mer, à la première rencontre d’un navire anglais, nous usions du droit de représailles.

J’ai été quinze ou seize mois en otage parmi eux, et tenions des leurs le capitaine Joffressom ; notre troisième et capital ennemi était l’Espagnol, s’en allant charger sa plaque.

J’ai étouffé beaucoup de belles et riches pensées que j’avais conçues, pour vous exprimer l’excellence de mon dessein, à vous discourir à pur et à plein des vingt-six susdites dernières îles, chacune en son particulier, de crainte d’être prolixe, méditant toutefois en mes idées de vous en tracer du faible pinceau de ma plume un chapitre général qui s’ensuit. »

Le départ de Saint-Christophe et le retour vers l’Europe

Plus loin dans son ouvrage, au début du second livre (p. 128), Coppier apporte une dernière précision sur son séjour aux Antilles. Il affirme qu’après avoir été ramené à Saint-Christophe par le capitaine Giron, il y demeura encore près de quatorze mois, durant lesquels il participa à la fortification de la Basse-Terre et cultiva du tabac et du coton.

La chronologie de son séjour est difficile à reconstituer. Grâce aux recherches de Philippe Barrey, nous savons que son contrat d’engagement, prévu pour trois ans, fut signé le 26 août 1628. Si l’on considère qu’il quitta le Havre au début du mois de septembre et que les six mois évoqués dans sa préface correspondent à la durée de la traversée, son arrivée à Saint-Christophe peut être située vers mars 1629. Coppier affirmant avoir vécu trois années sur l’île, son départ peut alors dater de 1632.

Cette chronologie paraît vraisemblable, même si elle ne permet pas d’expliquer précisément comment s’articulent les deux mois passés à Saint-Martin, les quatorze mois supplémentaires à Saint-Christophe et les quinze ou seize mois durant lesquels Coppier affirme avoir été retenu en otage par les Anglais. Ces différentes périodes ont pu se recouper.

Il raconte ensuite avoir quitté Saint-Christophe à bord d’un navire nommé La Marie Irlandoise, à destination de l’Irlande, avec vingt-neuf Français. Il précise aussi que, pour payer le fret de ses marchandises, il en abandonna le dixième, tandis que le passage était réglé à raison de soixante-quinze livres de tabac par personne.

La suite de son ouvrage, bien que très intéressante, dépasse le cadre de notre étude, consacrée essentiellement à son voyage vers les Antilles, à son séjour dans les îles du Nord et aux événements dont il fut témoin.

Au terme de ce long voyage en compagnie de Guillaume Coppier, il reste une impression assez singulière. Nous avons suivi un homme qui raconte ses aventures avec une liberté de ton étonnante, passant sans transition des dangers de la navigation aux curiosités de la nature, des combats contre les corsaires aux réflexions morales, des descriptions les plus précises aux digressions les plus inattendues. Son récit est parfois confus, souvent excessif, mais rarement ennuyeux.

Il faut naturellement se garder de prendre toutes ses affirmations pour des vérités établies. Coppier mêle ce qu’il a personnellement observé, ce qu’on lui a raconté et ce qu’il a probablement puisé dans ses lectures. Ses descriptions des populations africaines et amérindiennes sont également profondément marquées par les préjugés de son époque, et certaines de ses affirmations méritent d’être considérées avec beaucoup de prudence.

Mais son témoignage n’en demeure pas moins important. Il nous fait découvrir les conditions de navigation et de vie des premiers engagés français, les dangers de la traversée, les débuts de l’établissement de Saint-Christophe, les relations entre Français, Anglais et Espagnols, ainsi que les pratiques de capture et d’asservissement déjà présentes au cours des premières années de la colonisation.

Pour l’histoire des îles du Nord, son intérêt est plus particulier encore. Malgré leur brièveté, ses descriptions de Saint-Eustache, Saba, Saint-Barthélemy, Anguilla et Saint-Martin figurent parmi les témoignages européens les plus anciens dont nous disposions. À Saint-Barthélemy, il décrit un débarquement bien antérieur à l’installation des premiers colons français. À Saint-Martin, son récit de l’exil provoqué par l’attaque espagnole de 1629 nous apporte des informations sur les paysages, les ressources de l’île, les salines, la présence hollandaise et les conditions de vie des réfugiés.

Ces quelques pages ne répondent évidemment pas à toutes nos questions. Nous aurions aimé que Coppier s’attarde davantage sur ces îles, qu’il nous parle de leurs habitants, de leurs mouillages, de leurs ressources et des circonstances de ses différentes escales. Mais il écrivait pour raconter son voyage, non pour satisfaire la curiosité des historiens quatre siècles plus tard.

C’est aussi ce qui fait la valeur de son ouvrage. Derrière les exagérations, les contradictions et les nombreuses digressions, nous découvrons un témoignage personnel sur une période encore très mal documentée de l’histoire des Petites Antilles. Bien que très intéressant, il ne faut pas oublier de le lire avec le recul nécessaire, en confrontant autant que possible ses affirmations à d’autres sources.

Encore une fois, la longueur de cet article peut surprendre. Mais, comme indiqué plus haut, j’ai tenu à conserver de larges passages du texte de Coppier, notamment sa préface et ses descriptions des îles du Nord, plutôt que de les réduire à quelques citations. Ces pages nous permettent non seulement de retrouver des informations historiques, mais aussi d’entendre, avec ses mots, ses images et ses contradictions, la voix d’un homme qui a parcouru ces îles il y a près de quatre siècles, peut-être en compagnie d’un des ancêtres de nos populations d’aujourd’hui.



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