Charles de Rochefort, Histoire naturelle et morale des îles Antilles de l’Amérique

Cet article a pour objectif de présenter nos îles — Saint-Christophe, Saint-Eustache, Saba, Saint-Barth, Saint-Martin et Anguilla — telles que les décrit l’auteur.

Charles de Rochefort (1605-1683) était un pasteur protestant français, né à La Rochelle et établi par la suite dans les Provinces-Unies (actuels Pays-Bas). Il séjourna aux Antilles au milieu du XVIIe siècle, où il exerça notamment son ministère auprès des communautés protestantes installées dans les colonies européennes.

Les dates de ses voyages sont restées longtemps mal connues. Nous savons aujourd’hui, grâce à ses propres déclarations, qu’il se trouvait aux Antilles en 1636 et en 1648. Il exerça notamment ses fonctions pastorales à Saint-Eustache et sur l’île de La Tortue, et entretint des relations avec les frères Lampsins, d’importants marchands néerlandais impliqués dans la colonisation des Antilles. De retour en Europe, il devint pasteur à Flessingue en 1650, puis à Rotterdam en 1653, où il resta en poste jusqu’à sa retraite, peu avant sa mort en 1683.

En 1658, il publie à Rotterdam, son Histoire naturelle et morale des îles Antilles de l’Amérique. L’ouvrage connaît un certain succès et fait l’objet de plusieurs rééditions et de traductions. C’est la troisième édition, publiée à Lyon en 1667, que j’ai utilisée pour cet article.

Le livre est divisé en deux grandes parties. La première, consacrée à l’histoire naturelle, présente la géographie des différentes îles, leur climat, leurs ressources, leurs productions agricoles, ainsi que leur faune et leur flore. Elle comprend également une description des établissements européens et de leur développement. La seconde partie, que je n’ai pas lue, est consacrée à l’histoire morale, et s’intéresse davantage aux populations amérindiennes, en particulier aux Caraïbes, à leurs coutumes, à leur organisation sociale, à leurs croyances et à leur langue. L’ouvrage est illustré de nombreuses gravures et accompagné d’un vocabulaire caraïbe.

Rochefort s’appuie à la fois sur ses propres observations, les témoignages recueillis auprès des habitants et les écrits d’autres voyageurs et religieux. Son livre n’est donc pas entièrement fondé sur une expérience personnelle. Il a d’ailleurs été accusé par le père Jean-Baptiste Du Tertre, autre grand chroniqueur français des Antilles, d’avoir puisé dans ses travaux. L’histoire est assez amusante : dès 1654, Du Tertre raconte que son manuscrit, après avoir échappé aux pirates en mer, serait tombé entre les mains d’autres « pirates », cette fois sur terre, qui auraient voulu le publier sous leur propre nom. Il soupçonnera par la suite Rochefort d’avoir utilisé une partie de son travail. Difficile, aujourd’hui, de démêler complètement cette affaire.

L’édition de 1667 est dédiée à Camille de Neufville de Villeroy, archevêque et comte de Lyon. Elle contient également plusieurs lettres en faveur de l’ouvrage, notamment deux de Philippe de Longvilliers de Poincy, gouverneur général des îles françaises de l’Amérique. L’une date de décembre 1658, l’autre de juillet 1659.

Malgré les précautions qu’impose la lecture de ce type de récit, l’ouvrage de Rochefort constitue une source précieuse pour connaître les Petites Antilles au milieu du XVIIe siècle.

Le livre décrit les îles en commençant par Tobago, puis en remontant l’arc antillais jusqu’à l’île de Sainte-Croix, en passant, bien évidemment, par nos îles du Nord. Les descriptions qu’il fait des îles paraissent parfois très fantaisistes, mais rappelons-nous que, lorsque ce livre a été publié, la colonisation européenne de Saint-Christophe et des îles voisines n’avait débuté qu’une trentaine d’années auparavant et que les colonies européennes étaient encore loin d’être solidement implantées partout. Comme on le verra plus loin, on peut tout de même se demander s’il a bel et bien visité toutes les îles qu’il décrit dans son livre. Certains historiens ont suggéré que Poincy lui-même aurait pu participer à la rédaction de l’ouvrage, ce qui pourrait expliquer en partie les éloges particulièrement appuyés que Rochefort lui adresse.

Nous allons commencer notre visite par l’île de Saint-Christophe, qui, à cette époque, est toujours le siège des gouverneurs généraux français et anglais. Pour les Français, c’est le chevalier de Poincy qui est aux commandes, et Rochefort semble avoir la plus haute image de celui-ci, qui « exerce très dignement cette charge pour sa Majesté depuis environ dix-neuf ans. Et l’on trouve en sa personne toute la prudence, toute la valeur, toute l’expérience, en un mot, toutes les hautes qualités qui sont nécessaires pour achever un grand capitaine. C’est aux soins et à la sagesse de ce brave seigneur que l’on doit aujourd’hui le bon état de cette île ».

Un peu plus loin, Rochefort livre une description de Saint-Christophe qui contraste particulièrement avec celle que nous avons lue sous la plume de Guillaume Coppier, dont le récit porte sur une époque antérieure de près de trente ans. Selon ce qu’en dit Rochefort, l’île semble être devenue un véritable jardin d’Éden, avec ses belles maisons, ses jardins, ses chemins et ses plantations florissantes. Il faut dire que Rochefort ne tarit pas d’éloges sur Saint-Christophe et son gouverneur, le chevalier de Poincy. Peut-être faut-il voir dans ce portrait quelque peu idyllique, autre chose qu’une simple description de l’île.

Il donnerait presque envie d’aller voir cette île de plus près, qui, sous sa plume, par endroits, donne l’impression de se trouver au milieu d’un tableau du Douanier-Rousseau !

“De l’ile de Saint-Christophe en particulier”

“L’île a environ vingt-cinq lieues de tour. La terre en étant légère et sablonneuse, est très propre à produire toutes sortes de fruits du pays, et plusieurs de ceux qui croissent en Europe. Elle est relevée au milieu par de très hautes montagnes, d’où coulent plusieurs ruisseaux, qui s’enflent quelquefois si promptement, par les pluies qui tombent sur les montagnes, sans qu’on l’aperçoive à la pente, ni aux plaines, que l’on est souvent surpris de ces torrents, qui débordent tout à coup.

Toute l’île est divisée en quatre cantons, dont il y en a deux qui sont tenus par les Français, et les autres par les Anglais, mais en telle sorte que l’on ne peut traverser d’un quartier à l’autre, sans passer sur les terres de l’une ou de l’autre nation. Les Anglais ont en leur partage plus de petites rivières que les Français, mais en récompense, ceux-ci ont plus de plat pays et de terres propres à être cultivées. Les Anglais sont aussi en plus grand nombre que les nôtres, mais ils n’ont point de si fortes places de défense, et ne sont pas si bien armés. Les Français ont quatre forts, munis de quantité de canons, qui portent loin en mer, dont celui qui est à la pointe de Sable, a des fortifications régulières comme une citadelle. Le plus considérable après celui-là, est à la rade, ou au mouillage qu’on appelle de la Basse-Terre. Il y a jour et nuit en l’un et en l’autre, des compagnies de soldats qui font bonne garde. Pour contenir aussi les quartiers en sûreté, et prévenir les désordres qui pourraient survenir entre deux peuples différents, chaque nation tient aux avenues de ses quartiers un corps de garde, qui se renouvelle par chacun jour. Les Anglais ont aussi de leur côté deux places fortes, l’une qui commande sur la grand-rade, et l’autre sur une autre descente, qui est joignant la pointe de Sable.

Cette île est pourvue d’une belle saline, qui est sur le bord de la mer, dans un sein que les habitants appellent ordinairement Cul-de-sac. Guères loin de là il y a une pointe de terre, qui s’avance si près de l’île de Nièves, que le trajet de mer qui sépare ces deux places n’a qu’un petit quart de lieue, de sorte qu’il s’est trouvé des hommes qui l’ont autrefois passé à la nage.

On tient qu’il y a une mine d’argent à Saint-Christophe, mais, comme les salines, les bois, les rades et les mines sont communes aux deux nations, personne ne se met en peine d’y regarder. Joint qu’il faut une grande puissance et un prodigieux nombre d’esclaves pour une telle entreprise. La vraie mine d’argent de cette île, c’est le sucre.

On fait aisément par terre le tour de toute cette île, mais on ne peut traverser le milieu, à cause de plusieurs grandes et hautes montagnes, qui enferment en leur sein d’effroyables précipices et des sources d’eaux chaudes. Et même on y trouve du soufre, qui a donné le nom de Soufrière à l’une de ces montagnes. Depuis le pied des montagnes, en prenant la circonférence au dehors, toute la terre de cette île s’étend par une pente douce jusques au bord de la mer, d’une largeur inégale, selon que les montagnes poussent plus ou moins avant leurs racines, du côté de la mer, ou que la mer s’avance et resserre la terre contre les montagnes. Toute l’étendue de bonne terre qui est cultivée, jusques à la pente trop raide des montagnes, est divisée presque partout en plusieurs étages, par le milieu desquels passent de beaux et larges chemins tirés en droite ligne, autant que les lieux le peuvent permettre. La première de ces lignes de communication commence environ cent pas au-dessus du bord de la mer, l’autre trois ou quatre cents pas plus haut, et ainsi en montant jusques au troisième ou quatrième étage, d’où l’on voit les habitations de dessous, qui forment un aspect fort agréable.

Chaque étage, qui fait comme une ceinture ou plus grande ou plus petite à l’entour des montagnes, selon qu’il en est ou plus ou moins éloigné, a aussi ses sentiers, qui comme autant de rues traversantes, donnent le libre accès à ceux qui sont ou plus haut ou plus bas. Et cela avec une si belle symétrie, que lorsque l’on fait par mer le tour de l’île, il n’y a rien de plus agréable que de voir cette divertissante verdure de tant d’arbres qui bordent les chemins, et qui sont aux lisières, et font les séparations de chaque habitation. La vue ne se peut lasser de considérer cette terre. Si elle se porte en haut, elle se trouve terminée par ces hautes montagnes, qui sont couronnées d’une verdure éternelle et revêtues de bois précieux. Si elle se réfléchit plus bas, elle aperçoit les jardins, qui prenant leur naissance dès le lieu où les montagnes sont accessibles, s’étendent de là par une douce et molle descente jusques au bord de la mer. Le beau vert naissant du tabac planté au cordeau, le jaune pâle des cannes de sucre qui sont en maturité, et le vert brun du gingembre et des patates, font un paysage si diversifié et un émail si charmant, qu’on ne peut, sans faire un effort sur son inclination, retirer la vue de dessus. Ce qui recrée encore davantage les yeux, est qu’au milieu de chaque habitation ou jardin, on remarque plusieurs belles maisons, de différente structure. Celles nommément qui sont couvertes de tuile rouge ou plombée, donnent un grand lustre à cette aimable perspective. Et parce que l’île va toujours en montant, l’étage inférieur ne dérobe pas la vue de celui qui est plus avant en la terre, mais en un instant on voit tous ces beaux compartiments, tous ces chemins qui sont comme autant d’allées de vergers, toutes ces bordures de différentes sortes d’arbres, tous ces jardins plantés à la ligne de diverses espèces de fruits, et tous ces jolis édifices, qui ne sont distants le plus souvent que de cent pas, ou environ, les uns des autres. Et en un mot, tant d’agréables objets se présentent aux yeux en même temps, que l’on ne sait à quoi s’arrêter.

Il est nécessaire, pour la plus grande commodité des habitants et la facilité de leurs emplois, que leurs maisons soient séparées les unes des autres et placées au milieu de la terre qu’ils cultivent. Mais les Français, outre leurs demeures qui sont ainsi écartées, ont encore bâti en leur quartier de la Basse-Terre une agréable ville, qui s’augmente tous les jours, et dont les édifices sont de brique et de charpente. Elle est près de la rade où les vaisseaux ont coutume de mouiller. Tous les plus honorables habitants de l’île et les marchands étrangers y ont leurs magasins.

On y trouve chez les marchands français et hollandais, qui y font leur résidence, d’excellent vin, de l’eau-de-vie, de la bière, toutes sortes d’étoffes de soie et de laine, qui sont propres pour le pays, et généralement tous les rafraîchissements qui ne croissent point en l’île, et qui sont nécessaires pour l’entretien des habitants. L’on a de tout à un prix raisonnable, en échange des marchandises qui croissent en cette terre. C’est en ce même lieu où demeurent les artisans, qui s’occupent en divers métiers, qui sont utiles pour maintenir le commerce et la société civile. On y voit de plus un auditoire pour rendre la justice, et une belle église qui peut contenir une fort nombreuse assemblée. Tout cet édifice est de charpente élevée sur une base de pierre de taille. Au lieu de vitres et de fenêtres, il n’y a que des balustres tournés. Le comble du couvert est à trois faîtes, pour ne point donner tant de prise au vent, et la couverture est de tuile rouge.

Les Capucins ont eu quelques années la conduite de cette église et la charge des âmes parmi les Français de l’île, mais en l’an mil six cent quarante-six ils furent dispensés de cet emploi du commun avis des habitants, qui les congédièrent civilement, et reçurent en leur place les Jésuites et les Carmes, qui y ont à présent, par les soins et la libéralité de Monsieur le Général et des habitants, de belles maisons et de bonnes habitations, qui sont cultivées par un grand nombre d’esclaves qui leur appartiennent, et qui leur fournissent de quoi subsister honorablement. Le P. Henry du Vivier a été le premier supérieur de la maison des Jésuites. Sa douceur et son aimable conversation lui ont acquis le cœur de tous ceux de notre nation qui demeurent en cette île.

Monsieur le Général a aussi fait bâtir un bel hôpital en un lieu fort sain, où les malades qui n’ont pas le moyen de se faire guérir en leurs maisons, sont servis, et nourris, et visités des médecins et des chirurgiens jusqu’à leur convalescence. Les étrangers qui tombent malades dans l’île y sont aussi reçus. Il a encore mis ordre que les orphelins soient placés en des maisons honorables, où ils sont instruits et nourris à ses frais.

Entre les beaux, grands et solides édifices que les Français et les Anglais ont bâti, en plusieurs endroits de cette île, le château de Monsieur le Général de Poincy excelle sans contredit et surpasse de beaucoup tous les autres ; c’est pourquoi nous en ferons une description particulière.

Il est placé en un lieu frais et sain, sur la pente d’une très haute montagne couverte de grands arbres, qui par leur verdure perpétuelle lui donnent une ravissante perspective. Il est éloigné du bord de la mer d’une bien petite lieue de France. L’on trouve au chemin qui y conduit et qui monte insensiblement, les agréables maisons de quelques-uns des principaux officiers et habitants de l’île. Et dès qu’on a côtoyé une petite éminence qui le couvre, en venant de la Basse-Terre, on y est conduit par une droite et large allée, bordée d’orangers et de citronniers, qui servent de palissade et qui récréent merveilleusement l’odorat et la vue. Mais ce beau palais, présentant à l’œil une face extrêmement charmante, à peine le peut-on jeter ailleurs.

Sa figure est presque carrée, à trois étages bien proportionnés, suivant les règles d’une exquise architecture, qui y a employé la pierre de taille et la brique, avec une belle symétrie. La face qui se présente la première et qui regarde l’Orient, a au-devant de son entrée un large escalier, à double rang de degrés, avec un beau parapet au-dessus. Et celle qui a l’aspect au Couchant, est aussi embellie d’un escalier tout pareil au premier, et d’une belle et grosse source d’eau vive, qui étant reçue dans un grand bassin, est de là conduite par des canaux souterrains en tous les offices.

Les salles et les chambres sont bien percées ; les planchers sont faits à la française, de bois rouge, solide, poli, de bonne odeur et du cru de l’île. Le couvert est fait en plate-forme, d’où l’on a une vue des plus belles et des plus accomplies du monde.

Les fenêtrages sont disposés en bel ordre. Les vues de Levant s’étendent le long de l’avenue et percent dans de beaux vallons plantés de cannes de sucre et de gingembre. Celles du Couchant sont terminées par la montagne, qui n’en est éloignée qu’autant que la juste proportion le requiert, pour relever par le riche fonds qu’elle présente, la grâce et les perfections de ce palais. Quant aux vues du Midi et du Nord, elles découvrent une partie considérable de l’île, et les cours et les bâtiments, où sont tous les offices nécessaires pour l’accomplissement d’une si belle maison.

Dans l’espace qui est entre ce château et la montagne voisine, on a ménagé un beau jardin, qui est curieusement entretenu. Il est fourni de la plupart des herbes potagères qui se voient en France, et enrichi d’un parterre, rempli de fleurs rares et curieuses, qui sont arrosées d’une claire fontaine, qui prend sa source à la pente de la montagne, et sans beaucoup d’artifice fait un gros jet, qui rejaillit au milieu du jardin.

Ce riche bâtiment est si bien placé et rafraîchi si agréablement des doux vents qui coulent de la montagne, et de celui d’Orient, qui est le plus ordinaire du pays, qu’aux plus grandes chaleurs de l’été, on y jouit d’une aimable température.

C’est une chose divertissante au possible, quand aux jours de réjouissance publique, on fait à l’île des feux de joie, pour les nouvelles de quelque heureux succès des armes victorieuses de sa Majesté Très-Chrétienne. Car alors les clairons et les hautbois font ouïr leur son éclatant du haut de la plate-forme de ce palais, en telle sorte que les montagnes voisines, les coteaux et les bois qui les couvrent, retentissent à ce bruit pénétrant, et forment un aimable écho, qui s’entend par toute l’île et bien avant en mer. Alors on voit aussi pendre du haut de la terrasse et des fenêtres de l’étage le plus élevé, les enseignes semées de fleurs de lis, et les drapeaux et étendards que Monsieur le Général a remportés sur les ennemis.

À l’un des côtés de cette maison, il y a une belle et grande chapelle, fort proprement ornée, où les aumôniers de Monsieur le Général font le service. Les offices et les logements des domestiques vont ensuite, et sont compris en deux corps de logis, qui sont aussi bâtis de brique. À l’autre côté, mais un peu plus loin, sur une petite éminence, on voit le quartier des esclaves nègres, qui occupent plusieurs petites maisons de bois et de brique. On a donné à ce lieu le nom de la Ville d’Angole.

Cette maison n’est pas seulement recommandable pour être située en bon air, pour être parfaitement bien bâtie, et pour les claires sources d’eaux qui la rafraîchissent, les beaux jardins qui l’entourent, les droites et spacieuses avenues qui y conduisent, les commodités des divers offices qui l’accompagnent, et pour tous les autres riches ornements qui l’embellissent, mais aussi pour être fortifiée de redoutes, et munie de grosses pièces de canon de fonte verte, et d’un arsenal, où toutes sortes d’armes et de provisions de poudre, de mèche et de balles, se trouvent en abondance.

Ce ne serait pas même assez pour la perfection de ce magnifique hôtel, qu’il eût tous ces rares avantages de la nature et de l’art, que nous venons de décrire, si après tout cela il était situé en un lieu désert, aride et infructueux, et qu’il fallût mendier d’ailleurs que de la terre qui l’environne, les moyens nécessaires pour son entretenement. Aussi n’a-t-il point ce défaut, et la beauté s’y trouve jointe avec l’utilité, par un merveilleux assemblage. Car de ses fenêtres, on voit dans la basse-cour trois machines, ou moulins propres à briser les cannes de sucre, qui apportent à leur maître un profit et un revenu assuré, et qui va du pair avec celui des plus nobles et meilleures seigneuries de France. Quant à la matière pour entretenir les moulins, à savoir les cannes de sucre, elle se recueille des champs qui sont aux environs, et qui les produisent à merveille. Plus de trois cents nègres, qui appartiennent à Monsieur le Général, cultivent ces terres, et sont employés au service de ces moulins, et à la fabrication de diverses autres marchandises, que cette île produit heureusement, comme nous le dirons au second livre de cette histoire.

Tout se fait en cette maison et en ses dépendances, sans confusion et sans empressement. Ce grand nombre d’esclaves nègres est si bien policé, conduit et réglé, que chacun se rend à l’exercice et à l’emploi qui lui est assigné par le maître des ouvrages, sans s’ingérer dans les offices et dans les occupations des autres.

Outre cette sorte de gens qui sont nés à la servitude, Monsieur le Général a environ cent domestiques français de nation, qui sont gagés pour le service de sa maison, dont la plupart sont de diverses professions et de divers métiers nécessaires en la société civile, sur tous lesquels l’intendant de sa maison a une inspection particulière.

Monsieur le Général a encore les gardes de sa personne, qui l’accompagnent lorsqu’il est nécessaire, sous la conduite d’un capitaine, plutôt pour représenter la Majesté du Roi, de qui il a l’honneur d’être Lieutenant, que par aucun besoin qu’il en ait, étant aimé et chéri de tous les Français, et révéré des étrangers.

À l’exemple de Monsieur le Général, plusieurs nobles et honorables familles, qui sont venues de France, étant attirées par la douceur de son gouvernement, se sont fermement établies dans cette île, et y ont bâti de belles et agréables maisons. Les plus remarquables sont celles de Messieurs de Poincy, de Treval et de Benevent, qui sont trois braves gentilshommes, neveux de Monsieur le Général, le premier desquels est gouverneur particulier de Saint-Christophe, sous Monsieur son Oncle, et les deux autres sont capitaines de leurs quartiers.

Feu Monsieur Giraud, entre ses autres maisons, en avait aussi fait bâtir une près de l’hôtel de Monsieur le Général, et une autre à Cayonne, qui sont des plus accomplies. Ce personnage, qui était de grand mérite, et qui par sa sage conduite s’était acquis l’amitié de tous les habitants des îles, portait la qualité de sergent de bataille de Saint-Christophe, et autres îles de dessous le Vent, c’est-à-dire, de Saint-Martin, de Saint-Barthélemy et de Sainte-Croix, qui sont au Couchant de Saint-Christophe.

Entre les maisons considérables parmi nos Français, on doit encore mettre celle de Monsieur Auber, qui a été gouverneur de la Guadeloupe. Elle est d’une belle structure, de bois solide et en bon fonds, et de plus, elle a un bois de haute futaie, qui n’est pas encore abattu, et de la terre nette pour occuper cinquante esclaves, qui travaillent au sucre et au gingembre. Mais ce qui lui donne plus de lustre, est qu’elle est placée au plus haut étage des habitations du quartier de la montagne Plateau, et relevée sur une éminence, d’où l’on découvre plusieurs belles demeures qui sont au-dessous, et autant loin en mer, que la force de l’œil se peut étendre. Monsieur de la Rozière à présent major de l’île, Monsieur de Saint-Amant, Monsieur de l’Espérance, Monsieur de la Roche, qui sont capitaines, tous les officiers en général, et tous les plus anciens habitants, sont bien logés.

Les Anglais ont aussi fait bâtir en leurs quartiers plusieurs grands et beaux édifices, qui relèvent merveilleusement la beauté naturelle de cette île. Les plus considérables sont ceux de feu Monsieur Waërnard, premier gouverneur général de cette nation, de feu Monsieur Riche, qui fut son successeur, de Monsieur Eüret, qui exerce aujourd’hui cette charge avec grande louange, et de Monsieur le Colonel Greffreson, qui sont tous si accomplis, qu’ils doivent à bon droit être nommés entre les plus belles et les plus commodes maisons des Antilles.

On compte aussi jusques à cinq belles églises, que les Anglais ont fait bâtir en cette île. La première, qu’on rencontre en sortant du quartier des Français, est à la pointe des Palmistes ; la seconde près de la grande rade, au-dessous de l’hôtel de Monsieur leur Gouverneur ; la troisième à la pointe de Sable, et les deux autres au quartier de Cayonne. Les trois premières sont d’une agréable structure selon le pays, ornées en dedans de belles chaires et de sièges de menuiserie et de bois précieux. Les ecclésiastiques y sont envoyés de même qu’en toutes les autres îles par les évêques d’Angleterre, desquels ils tiennent leur ordination, et ils y célèbrent le service divin, au grand contentement de tous ceux de leur nation, et à l’édification singulière des étrangers, selon la liturgie de l’Église anglicane, avec toute la gravité, la modestie et la révérence, qui sont requises à la maison de Dieu, et au culte religieux que tous les fidèles sont obligés de lui rendre.”

“ De l’île de Saint Eustache”

“Cette île est au Nord-Ouest de Saint-Christophe, sur la hauteur de dix-sept degrés, et quarante minutes. Elle est petite, et ne peut avoir en tout, qu’environ cinq lieues de tour. Ce n’est à proprement parler qu’une montagne, qui s’élève au milieu de l’Océan, en forme de pain de Sucre : qui est la même figure que représente le mont de Tabor, et le Pic de Ténérife : sinon que ce dernier est incomparablement plus haut.

Elle relève de la Souveraineté de Messieurs les États Généraux des Provinces-Unies, qui en ont concédé la Seigneurie, et la propriété foncière, à Monsieur Van Rée, et à ses Associés Honorables Marchands de Flessingue en Zélande, qui y ont établi une Colonie, composée d’environ seize cents hommes, qui y sont proprement accommodés, sous le doux Gouvernement de la Nation Hollandoise.

Cette île est la plus forte d’assiette de toutes les Antilles : car il n’y a qu’une bonne descente, qui peut être facilement défendue, et où peu d’hommes pourraient arrêter une armée entière. Outre cette fortification naturelle, on y a bâti un bon Fort, qui commande sur la meilleure rade, et bien avant en mer, par la portée de son Canon.

Les Habitants sont tous commodément logés, et proprement meublés, à l’imitation de leurs compatriotes d’Hollande. Il n’y a plus que le haut de la montagne, qui soit couvert de bois : tout le tour est défriché. Et l’on ne saurait croire qu’à peine, la grande quantité de Tabac, qu’on en a tiré autrefois, et qu’on en tire encore journellement.

Bien que le sommet de la montagne de cette île paraisse fort pointu, il est néanmoins creux, et a en son centre un fond assez vaste, pour entretenir quantité de Sauvagine, qui se plaît dans cette profonde retraite. Les Habitants sont soigneux de nourrir sur leurs terres toutes sortes de volailles, et même des Pourceaux, et des Lapins, qui y foisonnent à merveille.

Il n’y a point de Fontaines en cette île ; mais il y a présentement fort peu de maisons, qui n’aient une bonne Citerne, pour suppléer à ce manquement. Il y a aussi des Magasins, si bien fournis de toutes les choses, qui sont nécessaires à la vie, et à l’entretien des Habitants, qu’ils en ont souvent assez, pour en faire part à leurs voisins.

Quant aux personnes qui composent cette Colonie, il y a plusieurs familles honorables, qui y vivent Chrétiennement et sans reproche, et qui n’ont jamais été flétries des crimes, que quelques-uns leur imposent. Ceux qui ont vécu parmi ces gens-là, y ont remarqué un grand ordre, et beaucoup moins de dérèglement, qu’en diverses autres îles.

Il y a aussi une belle Église, qui est gouvernée par un Pasteur Hollandois. Monsieur de Graaf, qui est à présent Pasteur de l’Église de Trévers, en l’île d’Oualcre, en a eu autrefois la conduite. Il y prêchait en un même jour, et en une même chaire, en François, et en Flamand ; pour édifier les Habitants de l’une et de l’autre langue, qui demeurent en cette île. Monsieur de Mey, célèbre Prédicateur de l’Église de Midelbourg, qui entre autres écrits a donné au public un docte, et curieux commentaire, sur les lieux les plus difficiles des cinq livres de Moyse, où il est traité des choses naturelles, succéda à Monsieur de Graaf ; et depuis qu’il a été rappelé pour servir en son Pays, Messieurs les Directeurs de cette Colonie, ont toujours été fort soigneux de demander au Synode de leur Province, de bons et de fidèles ouvriers, pour être employés en cette petite portion de la vigne du Seigneur.”

La description de Saint-Eustache, d’après Rochefort, est particulièrement intéressante, notamment parce qu’il semble bien connaître cette colonie néerlandaise où il aurait lui-même été pasteur.

Il présente une île déjà largement défrichée, dont les habitants vivent principalement de la culture du tabac, mais élèvent également des volailles, des porcs et des lapins. Comme à Saint-Martin, l’absence de sources d’eau douce oblige les habitants à recueillir l’eau de pluie dans des citernes. Rochefort souligne également l’importance des magasins suffisamment approvisionnés pour que leurs propriétaires puissent fournir aux îles voisines.

Il insiste sur la situation naturellement défensive de Saint-Eustache, dont les côtes escarpées ne permettraient qu’un seul débarquement facile, protégé par un fort. Sa description du sommet creux de la montagne correspond au volcan aujourd’hui appelé The Quill, dont le cratère abrite une végétation particulièrement dense.

L’information la plus surprenante concerne toutefois la population. Rochefort affirme que la colonie compte environ 1 600 hommes, un chiffre qui paraît considérable pour une île aussi petite, colonisée par les Hollandais depuis 1636 seulement. Les renseignements recueillis lors de la prise de Saint-Eustache par les Anglais, en juillet 1665, donnent une population de 1 170 personnes, dont 330 Européens et 840 esclaves, africains ou amérindiens. Ces chiffres, bien que postérieurs à la publication de Rochefort et aux troubles qui ont affecté l’île, invitent à considérer son estimation avec prudence. Ils révèlent également une réalité que Rochefort passe entièrement sous silence : l’importance de l’esclavage à Saint-Eustache. En 1665, les personnes réduites en esclavage représentent plus des deux tiers de la population recensée, alors que l’auteur ne les mentionne pas une seule fois dans sa description de l’île.

On remarque également que, contrairement à ses descriptions de Saint-Barthélemy ou de Saba, Rochefort fournit des renseignements assez précis sur la vie religieuse de Saint-Eustache. Il cite notamment deux pasteurs, De Graaf et De Mey, et précise que le premier prêchait en français et en flamand, ce qui témoigne de la présence de communautés de langues différentes sur l’île ( on retrouvera d’ailleurs, plus tard dans l’histoire, des huguenots français passés par les Provinces-Unies et Saint-Eustache avant de s’établir dans les Antilles.). Ces détails ne sont guère surprenants de la part d’un pasteur protestant ayant lui-même entretenu des relations avec les Églises néerlandaises.

Enfin, le portrait qu’il dresse des habitants est particulièrement élogieux. Il vante leur bonne conduite, leur piété, l’ordre qui règne dans la colonie et la prospérité de leurs établissements. Comme pour Saint-Christophe, on retrouve une description presque idyllique. D’après certains historiens, il faudrait peut-être y voir le besoin de l’auteur de faire venir d’autres protestants.

“De l’Ile de Saint Barthelemy”.

“L’île de Saint-Barthélemy est au Nord-Est de Saint-Christophe, sur le dix-septième degré. Elle a peu de terre propre à être cultivée, bien qu’elle soit d’un assez grand circuit. Monsieur le Bailli de Poincy, Gouverneur Général des Français, l’a fait habiter à ses dépens, il y a environ quinze ans.

L’on y trouve plusieurs beaux arbres fort estimés, une infinité d’oiseaux de diverses espèces, et de la pierre très propre à faire de la chaux, qu’on y va quérir des autres îles. Elle est de difficile accès pour les grands navires, à cause qu’elle est entourée de plusieurs rochers.

Ceux qui se plaisent à la solitude n’en sauraient désirer une plus accomplie.”

Ce très court passage consacré à Saint-Barthélemy (il n’y a rien de plus dans l’ouvrage) soulève plusieurs questions, notamment quant à sa chronologie. Le texte a nécessairement été rédigé avant sa première publication en 1658, probablement au cours des années 1650. Or, nous savons que les premiers colons français s’installent à Saint-Barthélemy en 1648, que cette première colonie disparaît à la suite de l’attaque des Caraïbes en 1656, et qu’une nouvelle installation n’intervient qu’en 1659, soit un an après la publication du livre.

L’affirmation de Rochefort selon laquelle Poincy aurait fait habiter l’île « il y a environ quinze ans » ne correspond donc pas tout à fait à cette chronologie. Si l’auteur écrivait en 1658, il situerait cette première installation vers 1643, soit cinq ans avant la date généralement admise. Et le décalage serait encore plus important si le texte avait été rédigé vers 1655, voire plus tôt.

On remarque aussi que Rochefort ne donne aucune indication sur la population de Saint-Barthélemy : ni sur son importance, ni même sur sa présence effective au moment où il écrit. Sa description de l’île elle-même reste également très sommaire, se limitant à quelques observations sur la végétation, les oiseaux, la pierre à chaux et les difficultés d’accès. Cela contraste avec les descriptions qu’il donne de Saint-Martin, pour laquelle l’auteur fournit des renseignements beaucoup plus détaillés sur les habitants, leurs activités et l’organisation des établissements.

Tout cela donne finalement l’impression que Rochefort ne s’est peut-être jamais rendu à Saint-Barthélemy et qu’il s’est contenté de rapporter quelques informations recueillies auprès de tiers, peut-être anciennes et approximatives. Il reste, en tout cas, impossible de déterminer à quelle période précise de l’histoire de l’île correspond sa description.

“De l’Ile de Saba”.

“Elle est située au Nord-Ouest de Saint-Eustache, sur la hauteur du dix-septième degré et trente-cinq scrupules. On croirait à la voir de loin que ce ne serait qu’une roche. Mais la colonie de Saint-Eustache, qui y a fait passer des hommes pour la cultiver, y a trouvé une agréable vallée et assez de bonne terre pour employer plusieurs familles, qui vivent contentes en cette aimable retraite.

Il n’y a point de mouillage à la côte que pour des chaloupes. La pêche y est abondante. Et les soins que Monsieur le Gouverneur de Saint-Eustache a pris jusqu’à présent de cette peuplade font que les rafraîchissements nécessaires n’y manquent point.”

Contrairement à sa description de Saint-Barthélemy, le passage que Rochefort consacre à Saba apporte au moins quelques renseignements sur les origines et les conditions de vie de ses habitants.

L’auteur indique que l’île a été colonisée à l’initiative de Saint-Eustache, sans toutefois préciser à quelle date. Les premiers colons européens s’étaient installés à Saint-Eustache en 1636, tandis que les débuts de la colonisation de Saba sont généralement situés vers 1640. Ces dates, établies à partir d’autres sources historiques, sont donc compatibles avec le récit de Rochefort, puisqu’au moment où il recueille ses informations, plusieurs familles vivent déjà sur l’île. Rochefort souligne également leur dépendance à l’égard du gouverneur de Saint-Eustache, qui veille à leur approvisionnement. Sa description insiste sur les difficultés d’accès, l’abondance de la pêche et l’existence de terres cultivables à l’intérieur de cette île qui, vue de la mer, ressemble davantage à un rocher. Il paraît évident, même s’il n’en dit rien de plus, que l’« agréable vallée » de Rochefort correspond à la dépression située au pied du Mont Scenery, où se trouve aujourd’hui The Bottom, principal centre administratif de l’île.

Le témoignage reste donc assez sommaire. Rochefort ne donne ni le nombre d’habitants, ni leur origine, ni les cultures pratiquées. Il ne permet pas non plus de déterminer s’il s’est personnellement rendu à Saba ou s’il rapporte des informations recueillies à Saint-Eustache.

Malgré ces limites, ce court passage constitue un témoignage relativement précoce sur le peuplement européen de Saba, suffisamment intéressant pour avoir été repris par plusieurs historiens reconnus.

“De l’Isle de Saint Martin”.

“Cette île est sur la hauteur de dix-huit degrés et seize scrupules. Elle a environ sept lieues de long et quatre de large. Il y a de belles salines, qui avaient obligé l’Espagnol à y bâtir un fort, où il entretenait une garnison, pour s’en conserver la propriété. Mais il y a environ neuf ans qu’il démolit le fort et abandonna l’île. Ce qui ayant été aperçu par Monsieur de Ruyter, qui commandait l’un des grands navires que Messieurs Lampsins envoient d’ordinaire en l’Amérique, et qui pour lors côtoyait cette île de Saint-Martin, il fut à Saint-Eustache lever des hommes, qu’il y amena pour l’habiter et en prendre possession au nom de Messieurs les États Généraux des Provinces-Unies.

La nouvelle de la sortie des Espagnols de cette terre étant venue au même temps à la connaissance de Monsieur le Général des Français, il équipa promptement un navire et y mit un nombre de braves hommes, pour relever le droit et les prétentions de notre nation, qui avait possédé cette île avant l’usurpation de l’Espagnol. Depuis, les Français et les Hollandais ont partagé cette terre à l’amiable, et ils y vivent ensemble en fort bonne intelligence.

Les salines sont au quartier des Hollandais, mais les Français en ont l’usage libre. Monsieur le Général établit pour son lieutenant en cette place Monsieur de la Tour. Et à présent, c’est Monsieur de Saint-Amant qui y commande. Il a sous soi environ trois cents hommes, qui cultivent la terre et font tous les devoirs possibles pour la mettre en réputation.

Les Hollandais y sont en aussi grand nombre que les Français. Messieurs Lampsins et Monsieur Van-Rée sont les principaux seigneurs et directeurs de cette colonie. Ils ont en leur quartier de belles habitations, de grands magasins et un nombre bien considérable de nègres, qui leur sont serviteurs perpétuels.

Il n’y a point d’eau douce en cette île que celle qui, au temps des pluies, est recueillie en des citernes, qui y sont assez communes. Il y a plusieurs îlets à l’entour de cette terre, qui sont très commodes pour les menus divertissements des habitants. Il y a aussi des étangs d’eau salée, qui s’avancent bien avant entre les terres, où l’on pêche une infinité de bons poissons, particulièrement des tortues de mer. On trouve dans des bois des pourceaux sauvages, des ramiers, des tourtes et des perroquets sans nombre. On y voit plusieurs arbres qui distillent diverses sortes de gomme, mais le tabac qui y croît étant plus estimé que celui des autres îles, c’est ce qui rend son commerce plus considérable.

Les Français et les Hollandais ont leurs églises particulières, ès quartiers de leur juridiction. Monsieur des Camps, qui a été le premier pasteur de l’Église hollandaise, y fut envoyé en cette qualité par le Synode des Églises wallonnes des Provinces-Unies, qui a cette colonie sous son inspection spirituelle. Et étant décédé en l’exercice de cette charge, les premiers vaisseaux qui doivent partir pour ce pays-là y en doivent porter un autre, qui a été choisi pour son successeur et qui y doit prêcher le Saint Évangile du Seigneur, en l’une et en l’autre langue.”

La description de Saint-Martin est nettement plus développée que celles de Saint-Barthélemy et de Saba. Rochefort y retrace notamment le départ des Espagnols, l’installation des Hollandais et des Français, puis confirme que l’île est partagée entre les deux nations.

Curieusement, il ne mentionne jamais le traité de Concordia, signé le 23 mars 1648, se contentant d’indiquer que les deux communautés se sont partagé le territoire « à l’amiable » et vivent « en fort bonne intelligence ». Il ne rapporte pas non plus la célèbre légende des deux marcheurs qui auraient délimité les frontières des territoires partagés. Rien ne permet cependant de savoir si cette histoire circulait déjà à l’époque où il écrivait.

L’auteur estime à environ trois cents le nombre d’hommes placés sous l’autorité du commandant français, tout en affirmant que les Hollandais sont aussi nombreux. Ce chiffre rappelle curieusement les événements de mars 1648, lorsque Poincy, après une première tentative infructueuse menée par une trentaine de Français (les Hollandais leur avait refusé le débarquement), envoya 300 hommes à Saint-Martin sous le commandement de son neveu Robert de Lonvilliers. Le père Du Tertre rapporte cet épisode dans son Histoire générale des Antilles, précisant que les Français débarquèrent le 17 mars 1648, quelques jours avant la signature de l’accord de partage de l’île.

Il est évidemment difficile de savoir si les 300 hommes mentionnés par Rochefort correspondent à ceux envoyés par Poincy en 1648, ou s’il s’agit d’une estimation de la population française à une date ultérieure. Les dénombrements français font état de 372 personnes en 1671 et de 590 en 1682, mais ces chiffres, établis bien plus tard, ne permettent pas de trancher.

Il est d’ailleurs surprenant de constater que Rochefort ne donne presque aucun renseignement sur les habitants français, leurs habitations ou leurs activités, alors qu’il décrit plus précisément les grandes propriétés hollandaises, leurs magasins et leur main-d’œuvre servile. Il nomme notamment les Lampsins et Van-Rée, principaux propriétaires et directeurs de la colonie hollandaise.

Plusieurs observations sur les ressources naturelles de Saint-Martin retiennent également l’attention. Rochefort souligne l’importance des salines, situées dans le quartier hollandais mais accessibles aux Français, ainsi que la qualité du tabac cultivé sur l’île. Il insiste sur les difficultés d’approvisionnement en eau douce, compensées par l’utilisation de citernes.

Sa description de la faune est particulièrement intéressante. Il évoque notamment des pourceaux sauvages, des ramiers, des tourterelles et surtout des « perroquets sans nombre ». Cette dernière mention est remarquable puisque ces oiseaux ne font plus partie de la faune sauvage indigène actuelle de Saint-Martin. Guillaume Coppier, qui avait séjourné sur l’île vers 1629, avait lui aussi signalé la présence de nombreuses “perruches”. Ces témoignages anciens donnent ainsi un aperçu d’une faune aujourd’hui largement transformée. Quant aux pourceaux sauvages, il devait s’agir de descendants de porcs introduits par les Européens et retournés à l’état sauvage, ou, peut-être, en simple divagation dans les bois.

Enfin, les renseignements particulièrement détaillés qu’il fournit sur l’Église hollandaise, son premier pasteur, Des Camps, et ses relations avec le synode des Églises wallonnes des Provinces-Unies contrastent avec le peu d’informations concernant la communauté française. Cette différence pourrait s’expliquer par les relations que Rochefort, lui-même pasteur protestant établi aux Pays-Bas, entretenait avec les milieux religieux hollan

“De l’Isle de l’Anguille.”

“Elle porte ce nom à cause de sa figure, car c’est une terre fort longue et fort étroite, qui s’étend en serpentant près de Saint-Martin, d’où on l’aperçoit à découvert. Il ne s’y trouve aucune montagne, la terre y est partout plate et unie.

À l’endroit où elle a plus de largeur, il y a un étang, autour duquel quelques familles anglaises se sont placées depuis sept ou huit ans, et où elles cultivent du tabac, qui est fort prisé de ceux qui se connaissent à cette marchandise.

On met cette île sur la hauteur de dix-huit degrés et vingt scrupules, au-deçà de la Ligne.”

Bien que très courte, la description qu’offre Rochefort d’Anguilla présente un intérêt particulier pour l’histoire de sa colonisation. L’auteur indique que quelques familles anglaises se sont établies sur l’île « depuis sept ou huit ans ». Si l’on rapporte cette indication à la première publication de son ouvrage, en 1658, elle situe leur arrivée vers 1650 ou 1651, une chronologie qui correspond à la date de 1650 généralement retenue pour les débuts de la colonisation anglaise d’Anguilla. Ces premiers colons seraient venus de Saint-Christophe, dans le cadre d’une initiative privée, sans intervention officielle des autorités anglaises.

Rochefort précise que ces familles se sont installées autour d’un étang, situé dans la partie la plus large de l’île. Cette indication pourrait permettre de localiser les premiers établissements, mais l’étang en question n’est pas identifié. L’historien anguillais Don Mitchell envisage deux possibilités : Cauls Pond, à l’est, et Road Pond, à l’ouest. Il privilégie légèrement la première hypothèse, tout en reconnaissant qu’aucun document contemporain ne permet de trancher.

L’auteur mentionne également la culture du tabac et en souligne la qualité. Cette activité correspond à l’économie des premières petites colonies anglaises des îles Sous-le-Vent, où le tabac demeure une production importante au milieu du XVIIe siècle.

La description géographique est sommaire, mais assez fidèle : Anguilla est effectivement une île longue, étroite et peu élevée, sans véritables montagnes. Rochefort ne donne toutefois aucun renseignement sur le nombre de colons, leurs noms ni sur l’organisation de leur établissement.

Dans l’ensemble, les descriptions de Rochefort, malgré leurs imprécisions et leurs lacunes, constituent de précieux témoignages sur les îles du Nord au milieu du XVIIe siècle, alors que les établissements européens y sont encore relativement récents. Elles nous renseignent sur les premiers peuplements, les ressources naturelles et les conditions de vie, mais montrent aussi à quel point les connaissances de l’époque pouvaient être incomplètes ou approximatives.



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