Décembre 1689, l’attaque anglaise de Saint-Barthélemy

L’histoire de Saint-Barthélemy à la fin du XVIIe siècle reste mal documentée. Les sources sont dispersées, souvent sommaires, et les événements militaires qui touchent l’île apparaissent généralement en marge de récits consacrés à Saint-Christophe, à Saint-Martin ou aux grandes opérations franco-anglaises dans les Petites Antilles.

Un petit livre, publié à Londres en 1691, permet pourtant d’observer l’un de ces épisodes avec des informations que nous ne connaissions pas, en tout cas, du point de vue des Anglais.

Son auteur, Thomas Spencer Jr., avait accompagné les troupes anglaises de Sir Timothy Thornhill en qualité de secrétaire, de muster-master (officier chargé des contrôles d’effectifs) et, selon ses propres termes, en remplissant également les fonctions de commissaire. Il participa donc directement à la campagne menée contre les possessions françaises des îles Sous-le-Vent en 1689 et 1690.

Son ouvrage porte le titre :

A True and Faithful Relation of the Proceedings of the Forces of Their Majesties K. William and Q. Mary, in their Expedition against the French, in the Caribby Islands in the West-Indies.

Il ne s’agit pas d’un récit écrit plusieurs décennies après les faits, puisque le livre paraît à Londres dès 1691. Pendant plusieurs pages, Spencer raconte en détail l’attaque et la prise de Saint-Barthélemy par les Anglais en décembre 1689.

Son témoignage peut aujourd’hui être confronté à plusieurs documents français, notamment aux lettres du sieur de Moyencourt, alors lieutenant du roi à Saint-Barthélemy, et au rapport du chevalier de Guitaut, venu inspecter les défenses de l’île quelques mois auparavant.

D’autres pièces conservées dans les archives françaises et anglaises permettent de suivre le sort des habitants après leur déportation, puis leur retour sur une île passée sous administration anglaise.

La réunion de ces témoignages permet de restituer, avec une précision inhabituelle, l’un des épisodes les plus violents de l’histoire de Saint-Barthélemy.

1. Saint-Barthélemy avant l’attaque

Une petite colonie française

À la fin des années 1680, Saint-Barthélemy est une petite possession française dépendant du gouvernement des îles d’Amérique. Son économie repose principalement sur une agriculture modeste, l’élevage et quelques productions destinées au commerce, principalement à destination de l’île de Saint-Christophe, où les habitants sont principalement occupés à produire de la canne à sucre, mais qu’il faut cependant nourrir.

Les recensements conservés aux Archives nationales d’outre-mer permettent de connaître assez précisément sa population au cours des années précédant l’attaque.

En 1686, on compte 448 habitants. Ils sont 441 en 1687 et 424 en 1688.

Ces chiffres comprennent les hommes, les femmes, les enfants, les religieux et les personnes réduites en esclavage. En 1688, le recensement distingue notamment 57 hommes, 60 femmes, 119 garçons et 108 filles, auxquels s’ajoutent quatre engagés et 76 personnes recensées dans les catégories des Noirs et des métis.

La population de l’île est donc assez modeste, mais elle forme déjà une communauté installée, avec ses habitations, ses quartiers, ses églises (2) et ses exploitations agricoles.

Les mêmes recensements montrent quelques changements dans l’activité économique. En 1686, Saint-Barthélemy compte cinq indigoteries et 214 bêtes à cornes. Deux ans plus tard, on dénombre quinze indigoteries et 292 bêtes à cornes.

L’élevage occupe manifestement une place importante. Ce détail prendra tout son sens lorsque nous verrons pourquoi les Anglais décident d’attaquer l’île.

Mais les chiffres ne disent pas tout.

Une île frappée par la pauvreté et la sécheresse

Le 20 mars 1688, le sieur de Moyencourt, lieutenant du roi à Saint-Barthélemy, écrit à son supérieur pour lui faire connaître la situation de la colonie.

Il lui transmet le recensement général de l’île ainsi que des procès-verbaux concernant ses deux églises, dont les bâtiments et les ornements sont dans un état déplorable. Les habitants, explique-t-il, sont trop pauvres pour contribuer aux réparations nécessaires.

Moyencourt expose également ses propres difficultés. Il affirme n’avoir trouvé sur l’île aucune maison convenable pour se loger et estime qu’il lui faudrait entre 60 000 et 80 000 livres de sucre pour en construire une, même très simple.

Saint-Barthélemy ne fournissant pas les matériaux nécessaires, il faudrait importer le bois, les planches et les éléments de couverture depuis les autres îles, ce qui lui coûterait beaucoup d’argent. Il sollicite donc une aide financière, précisant, il est malin, que la maison pourrait ensuite servir à ses successeurs.

Source : ANOM, C⁸A 5, fol. 414-415, lettre de Moyencourt du 20 mars 1688.

Un peu plus d’un an plus tard, dans une longue lettre datée du 2 mai 1689, Moyencourt décrit une situation encore plus préoccupante.

Il affirme que l’île subit une sécheresse persistante depuis plus de douze ans et que la mauvaise qualité des terres rend les récoltes particulièrement difficiles.

La pauvreté serait devenue telle que certains habitants ne parviennent plus à subvenir correctement à leurs besoins. Moyencourt assure que, sans les coquillages ramassés au bord de la mer, plusieurs familles risqueraient de mourir de faim.

Il insiste également sur le travail des habitants, qu’il présente comme particulièrement laborieux, mais incapables de tirer de leurs terres des revenus suffisants. Il souligne également que les habitants, malgré leur travail acharné, peinent à acquitter les droits dont ils sont redevables. Selon lui, même les moins pauvres travaillent toute l’année sans parvenir à dégager suffisamment de ressources pour satisfaire à leurs obligations.

Cette description est évidemment celle de Moyencourt, qui cherche aussi à obtenir des secours. Elle n’en constitue pas moins un témoignage précieux sur les difficultés de la petite colonie.

Dans la même lettre, il va jusqu’à envisager le déplacement d’une partie des habitants vers des îles offrant de meilleures perspectives.

Il évoque notamment la Dominique et Saba, ainsi que Saint-Eustache, récemment prise aux Hollandais par les Français. Il suggère qu’une cinquantaine ou une soixantaine d’hommes de Saint-Barthélemy pourraient contribuer à défendre cette dernière île et propose, en toute simplicité, d’en recevoir lui-même le gouvernement.

La démarche est révélatrice : quelques mois avant l’attaque anglaise, le commandant français envisage déjà qu’une partie de la population abandonne Saint-Barthélemy pour s’établir ailleurs.

Source : ANOM, C⁸A 5, fol. 417-420, lettre de Moyencourt du 2 mai 1689.

Moyencourt, lieutenant du roi

Moyencourt avait reçu sa commission de lieutenant au gouverneur pour Saint-Barthélemy le 1er septembre 1687.

Le document lui confiait, pour une durée de trois ans, le commandement des habitants et des éventuelles troupes en garnison.

Il disposait donc d’une autorité officielle pour administrer l’île et organiser sa défense.

Dans sa correspondance, Moyencourt rappelle régulièrement son attachement au service du roi et les dépenses qu’il affirme avoir engagées personnellement.

Il raconte notamment avoir acheté un brigantin afin de transporter des canons, des munitions et des marchandises destinées à Saint-Barthélemy. Le bâtiment aurait ensuite été capturé par deux frégates espagnoles près de la Dominique, entraînant pour lui une perte considérable, qu’il estime à plus de 12 000 ou 13 000 francs.

Il sollicite une compensation et insiste sur les sacrifices qu’il dit avoir consentis pour le service royal.

Cette affaire reviendra dans sa correspondance après l’attaque anglaise.

Une défense très insuffisante

La lettre du 2 mai 1689 est surtout intéressante parce qu’elle fournit un état détaillé des moyens militaires disponibles à Saint-Barthélemy.

Moyencourt déclare pouvoir compter sur 75 hommes “portant armes”, dont seulement 37 possèdent de bons fusils “boucaniers”, les 38 autres étant mal armés.

Il mentionne également douze hommes invalides, incapables de participer au service militaire.

L’artillerie de l’île comprend six canons : cinq pièces de deux livres et une pièce de six livres. Aucun ne dispose alors d’un affût convenable.

Moyencourt explique avoir essayé de les rendre utilisables avec les moyens disponibles, mais réclame des affûts de marine, qu’il juge mieux adaptés à la configuration de l’île que les affûts de campagne.

Les munitions, également, sont insuffisantes.

Il dispose de poudre pour environ 4 000 coups de fusil, mais les balles ne permettraient que 2 400 tirs. Pour l’artillerie, il estime pouvoir tirer environ 150 coups de canon.

Il réclame donc de la poudre, des boulets, de la mitraille, des pierres à fusil et divers accessoires nécessaires au service des pièces.

Moyencourt souligne d’ailleurs la position particulièrement exposée de l’île, la plus avancée des petites possessions françaises de cette partie des Antilles et, par conséquent, l’une des plus vulnérables aux “descentes” ennemies.

Il précise avoir fait construire des retranchements et des batteries aux endroits où un débarquement paraît le plus facile. Ces demandes montrent que, malgré la présence de plusieurs ouvrages défensifs, Saint-Barthélemy ne possède pas les moyens militaires nécessaires pour faire face à une attaque importante.

L’inspection du chevalier de Guitaut

Le 21 juin 1689, le chevalier de Guitaut, commandant pour le roi des îles de Saint-Christophe, Saint-Martin et Saint-Barthélemy, se rend sur cette dernière pour inspecter ses défenses.

Son rapport constitue une pièce essentielle pour comprendre l’attaque qui surviendra six mois plus tard.

Il confirme d’abord la présence de 75 hommes susceptibles de défendre l’île, dont seulement 37 correctement armés.

Il décrit ensuite les fortifications mises en place sous la direction de Moyencourt.

Au quartier du Public, des retranchements bordent le rivage. Une batterie de deux canons, l’un de six livres et l’autre de deux livres, est installée sur un rocher, avec un ouvrage destiné à s’opposer au débarquement.

Plus haut, trois autres retranchements protègent le passage vers le quartier du Roi.

Près de la maison de Moyencourt se trouve un petit fort terrassé, doté de deux demi-bastions, dont l’un porte trois canons de deux livres. L’ouvrage comprend également une citerne et un petit magasin de maçonnerie.

Guitaut précise que ces constructions ont été réalisées sous les ordres de Moyencourt, avec le travail des esclaves appartenant aux habitants. Ces derniers devaient en effet fournir à la communauté un certain nombre de journées de travail de leurs esclaves, notamment pour les travaux d’intérêt collectif. Cette pratique se poursuivra d’ailleurs à l’époque suédoise, pour la construction et l’entretien des routes, des fortifications et d’autres ouvrages publics.

Enfin, à l’anse de Saint-Jean, sur un petit îlet, un corps de garde et un canon de deux livres complètent le dispositif. Cette dernière pièce sert également aux signaux d’alerte à la population.

Au total, Guitaut décrit une succession de positions défensives plutôt qu’une fortification unique.

On note que, dans quelques documents anciens, l’appellation « barrière » est utilisée pour désigner certains retranchements. On en trouve de rares mentions dans le bas de Flamands ou à Camaruche. Il est d’ailleurs possible que le lieu appelé aujourd’hui « la barrière des quatre vents », entre Camaruche et Marigot, conserve le souvenir d’un ouvrage de ce type.

Le rapport de Guitaut offre ainsi une image assez précise des défenses de Saint-Barthélemy quelques mois avant leur destruction.

Il est signé par Guitaut et Moyencourt.

Source : ANOM, C¹⁰D 1, visite des îles de Saint-Barthélemy, Saint-Martin et Saint-Eustache, 21, 23 et 25 juin 1689.

2. Une région en guerre

Depuis le XVIIe siècle, Saint-Christophe constitue l’un des principaux points de contact — et de friction — entre Français et Anglais dans les Petites Antilles.

Les deux nations y possèdent chacune une partie de l’île. Les Français occupent les extrémités nord et sud, les Anglais la partie centrale.

Depuis le début de leur installation à Saint-Christophe, Français et Anglais avaient conclu plusieurs accords destinés à organiser le partage de l’île et à préserver la coexistence des deux communautés, même lorsque leurs souverains se trouvaient en guerre en Europe.

Ces arrangements n’avaient cependant pas toujours résisté aux conflits. En 1666, lors de la deuxième guerre anglo-hollandaise, les Français avaient attaqué et conquis les quartiers anglais de Saint-Christophe, provoquant le départ d’une grande partie de leurs habitants. Le traité de Breda, signé l’année suivante, avait imposé le rétablissement du partage antérieur, mais les tensions entre les deux communautés avaient persisté.

Vingt-trois ans plus tard, en juillet 1689, l’histoire semble se répéter. Dans le contexte de la guerre de Neuf Ans, les Français reprennent l’offensive, s’emparent des quartiers anglais et contraignent leurs habitants à se réfugier notamment à Nevis.

Le fort anglais capitule le 29 juillet 1689.

Les opérations gagnent rapidement toute la région.

Une lettre de Christopher Codrington, datée du 19 septembre 1689, mentionne l’implication d’hommes venus de Saint-Martin et de Saint-Barthélemy dans une attaque menée contre Anguilla. Les deux petites colonies françaises ne sont donc pas étrangères au conflit qui se développe autour d’elles.

Face à la progression française et à la menace pesant sur les colonies anglaises des îles Sous-le-Vent, Antigua sollicite des secours auprès des autorités de la Barbade.

Sir Timothy Thornhill propose d’y conduire rapidement des troupes.

Selon Spencer, un régiment d’environ 700 hommes est levé en moins de quinze jours et quitte la Barbade le 1er août 1689.

Lorsqu’il arrive à Antigua, le 5 août, Thornhill apprend la chute de la partie anglaise de Saint-Christophe. Mais, ne disposant pas des forces nécessaires pour reprendre immédiatement l’île aux Français, son régiment reste quelque temps en attente à Antigua, puis gagne Nevis à l’automne. La situation sanitaire, étant donné l’afflux de réfugiés arrivés de Saint-Christophe, y est catastrophique. Spencer évoque une forte mortalité, particulièrement parmi les hommes, tandis que Codrington parle d’une fièvre pestilentielle.

Les troupes anglaises doivent également faire face à de graves difficultés d’approvisionnement, et c’est dans ce contexte que les autorités de Nevis proposent une expédition contre Saint-Martin et Saint-Barthélemy.

Les deux îles possèdent du bétail susceptible de contribuer à nourrir les soldats et les habitants de Nevis.

Le gouverneur Codrington confirmera explicitement cet objectif dans sa lettre du 1er mars 1690 : l’opération devait permettre de soulager temporairement Nevis de la charge représentée par les troupes et de procurer des vivres par le pillage des colonies françaises.

Il ne s’agit donc pas seulement d’une opération militaire destinée à affaiblir la présence française, puisque l’expédition répond aussi à un besoin très concret de ravitaillement.

Trois cents hommes du régiment de Thornhill et deux cents hommes de Nevis sont prévus pour l’opération.

Les soldats embarquent le 15 décembre 1689 à bord d’une brigantine et de neuf sloops. Thornhill embarque le lendemain.

Le 18 décembre, la flottille passe devant Saint-Barthélemy et poursuit vers Saint-Martin.

Après une première tentative infructueuse dans une baie de Saint-Martin, les officiers se réunissent le 19 décembre, modifient leur plan et décident d’attaquer Saint-Barthélemy en premier.

3. L’attaque de Saint-Barthélemy racontée par Thomas Spencer

Voici la traduction du passage consacré directement à Saint-Barthélemy dans le récit de Thomas Spencer.

Le débarquement

Le lendemain matin, avant le lever du jour, le major John Stanley débarqua avec quatre-vingts hommes, malgré l’opposition de l’ennemi, et les chassa de leurs retranchements. Au point du jour, il avait déjà planté ses couleurs sur une batterie composée de deux gros canons.

Lorsque toutes les troupes eurent débarqué, le major-général leur ordonna de se diviser et de suivre trois directions différentes. Lui-même conduisit sa propre garde, composée de gentilshommes volontaires, ainsi que deux autres compagnies, à travers l’intérieur de l’île.

Après avoir parcouru environ un mille, nous découvrîmes une importante fortification qui semblait bien garnie d’hommes. Mais le major-général, se précipitant hardiment vers elle avec ses hommes, découragea tellement l’ennemi qu’après nous avoir tiré deux ou trois salves, celui-ci abandonna la position et s’enfuit dans les bois.

La fortification

La fortification était quadrangulaire et occupait environ deux acres de terrain. Elle était entourée de deux rangées de pieux de six pieds de haut, espacées de quatre pieds, l’espace entre les deux étant rempli de terre. À l’extérieur se trouvait un large et profond fossé.

À chacun des angles se trouvait un ouvrage flanquant ; dans l’un d’eux étaient installés quatre gros canons.

L’entrée se faisait par un passage étroit ne permettant qu’à une seule personne de passer à la fois.

Au milieu de l’enceinte se trouvaient la maison du gouverneur ainsi qu’un corps de garde destiné aux soldats.

Il y avait également une grande citerne contenant une importante réserve d’eau, sept ou huit barils de poisson salé et séché, une quantité correspondante de pain et deux barils de poudre.

La fortification était située dans un bas-fond, au bord d’un chemin qu’il fallait emprunter pour l’atteindre ; de l’autre côté se dressait une très haute colline.

Après que nous fûmes entrés dans la fortification, le major-général envoya l’auteur de ce récit, accompagné de quatre files d’hommes, s’emparer du sommet de cette colline.

Nous y trouvâmes une position fortifiée avec deux gros canons chargés et amorcés, les mèches déjà allumées, ainsi que plusieurs sacs de mitraille placés à proximité.

Mais l’ennemi avait fui avec une telle précipitation qu’il n’avait pas pris le temps de tirer sur nous.

Un « fort » qui n’en était pas un

À environ quatre milles de la fortification, sur le flanc d’une colline, on apercevait une grande construction blanche qui ressemblait à un fort.

Le major-général y envoya trois cents hommes sous le commandement du colonel Charles Pym, avec ordre, s’il constatait qu’il s’agissait d’une position solidement défendue, de l’assiéger et d’attendre son arrivée.

Vers deux heures de l’après-midi, Thornhill s’y rendit avec le reste de ses forces. Les Anglais découvrirent alors qu’ils s’étaient trompés. Ce qu’ils avaient pris de loin pour une fortification était en réalité une grande plate-forme de pierre construite en pente pour recueillir l’eau de pluie et la conduire vers une citerne.

Spencer ajoute que l’île est dépourvue de rivières, de puits et d’autres ressources régulières en eau douce et que les habitants sont donc contraints de recueillir la pluie. Chaque maison possède une ou plusieurs citernes, dont certaines peuvent contenir douze ou quatorze tonneaux.

Les Anglais campent sur place pendant la nuit puis retournent le lendemain à la fortification.

Les négociations

Le dimanche 22 décembre au matin, deux capitaines français arrivent sous pavillon blanc. Ils apportent des propositions de la part de leur gouverneur.

Thornhill refuse les conditions offertes et fait connaître sa réponse par écrit, qu’il fait porter au gouverneur par deux gentilshommes parlant français.

Il lui fait savoir que s’il se présente avec les habitants, leurs armes et leurs munitions dans un délai de trois jours, il sera traité comme un gentilhomme. S’il poursuit la résistance au-delà de ce délai, il ne devra attendre aucun quartier.

Le soir même, les émissaires reviennent.

Le gouverneur annonce qu’il se rendra le mercredi, expliquant qu’une partie des habitants se cache dans les bois et qu’il lui faut du temps pour les avertir.

L’île incendiée

Les lundis et mardis 23 et 24 décembre, les troupes anglaises parcourent Saint-Barthélemy.

Spencer est particulièrement clair : elles brûlent toutes les maisons sur leur passage.

À certains endroits, les habitants continuent de tirer depuis les bois, sans toutefois provoquer de pertes chez les Anglais.

La capitulation

Le mercredi 25 décembre, les Anglais voient arriver un nouveau pavillon blanc.

Cette fois, c’est le gouverneur lui-même qui s’avance avec un grand nombre d’habitants.

Il est accompagné d’un religieux et de plusieurs officiers.

La garde de Thornhill occupe alors le fort, tandis que le reste des troupes est disposé autour de l’ouvrage.

À l’entrée de la fortification, le gouverneur est reçu par le lieutenant-colonel John Thomas, puis conduit jusqu’à Thornhill.

Spencer décrit avec une certaine ironie la maison où se tient l’entrevue : elle ressemble, écrit-il, davantage à un pigeonnier qu’au « pavillon du gouverneur » dont parlent les Français. La construction ne comprend que deux pièces d’environ douze pieds de côté chacune, l’une au rez-de-chaussée et l’autre à l’étage.

Le gouverneur et ses officiers sont néanmoins reçus avec beaucoup de civilité, et, après la discussion, les hommes passent à table.

Thornhill fait alors boire au religieux du bon vin de Madère et Spencer raconte, non sans moquerie, que celui-ci se lance alors dans une discussion en latin sur la transsubstantiation jusqu’à finir par s’embrouiller dans sa propre argumentation.

Les prisonniers

Selon Spencer, entre six et sept cents personnes se rendent, et toutes sont transportées hors de Saint-Barthélemy.

Le gouverneur et les hommes sont envoyés en tant que prisonniers sur l’île de Nevis.

Les femmes et les enfants sont conduits, eux, à Saint-Christophe, alors aux mains des Français.

Le bétail est transporté à Nevis, ainsi que les esclaves et les biens saisis.

Thornhill restitue toutefois au gouverneur quelques-uns de ses esclaves, son cheval, ses armes, ses vêtements et certains effets personnels, afin qu’ils soient transportés pour lui à Saint-Christophe.

Spencer estime les pertes anglaises pendant la prise de Saint-Barthélemy à environ dix hommes tués ou blessés.

4. Trois témoignages sur une même attaque

Le récit de Spencer est particulièrement intéressant parce qu’il peut être comparé à deux témoignages français : celui de Guitaut, qui inspecte l’île avant l’attaque, et celui de Moyencourt, qui raconte les événements après sa libération.

Les défenses décrites par Spencer et Guitaut

La confrontation entre les deux premiers documents met en évidence plusieurs concordances remarquables.

Guitaut signale, en juin 1689, une batterie de deux canons près du rivage. Spencer décrit précisément la capture d’une batterie de deux canons au moment du débarquement.

Guitaut mentionne ensuite plusieurs retranchements protégeant l’accès à l’intérieur de l’île, puis un petit fort près de la résidence de Moyencourt.

Spencer décrit à son tour une importante enceinte fortifiée contenant la maison du gouverneur, un corps de garde et une citerne.

Les deux hommes semblent donc bien décrire, à six mois d’intervalle, une partie du même dispositif.

Il existe cependant des différences.

Guitaut parle d’un petit fort terrassé avec deux demi-bastions, dont l’un porte trois canons, tandis que Spencer décrit une fortification quadrangulaire, entourée de pieux et d’un fossé, avec quatre canons dans l’un de ses ouvrages flanquants.

Spencer mentionne également une autre position sur une hauteur, portant deux pièces d’artillerie.

Il est difficile de déterminer si ces différences résultent de modifications intervenues entre juin et décembre, d’une description approximative des ouvrages ou de positions distinctes.

En l’état des documents, une reconstitution précise de la topographie militaire de Saint-Barthélemy en 1689 resterait purement hypothétique.

Les deux témoignages confirment néanmoins que les Français avaient organisé plusieurs lignes de défense destinées à ralentir la progression d’une force débarquée sur l’île.

Le témoignage de Moyencourt

Le 29 août 1690, quelques jours seulement après sa libération, Moyencourt écrit à son supérieur pour raconter la prise de Saint-Barthélemy.

Son récit diffère sensiblement de celui de Spencer.

Il affirme que les Anglais ont débarqué 900 hommes le 26 décembre 1689 dans une anse qui ne pouvait être gardée correctement, après avoir d’abord été repoussés à l’endroit où il les attendait.

Il soutient avoir résisté pendant vingt-quatre heures dans quatre retranchements qu’il avait fait construire. Puis, presque abandonné par les habitants et ne comptant plus que cinq hommes à ses côtés, il se serait retiré dans la montagne.

Il affirme y être resté six jours supplémentaires, espérant recevoir des secours ou voir les habitants se rallier à lui.

Finalement, privé de nourriture et d’eau, il aurait dû capituler.

Sur le plan général, plusieurs éléments correspondent au récit de Spencer : l’existence de retranchements successifs, l’abandon des positions françaises, la dispersion des habitants dans les bois et les hauteurs, puis les négociations avec le commandant anglais.

Mais les divergences sont considérables.

Deux chronologies différentes

À première vue, les dates données par Spencer et Moyencourt semblent totalement incompatibles. Le premier situe le débarquement anglais au 20 décembre 1689 et la capitulation au 25 décembre, tandis que le second affirme que les Anglais ont débarqué le 26 décembre, après quoi il aurait résisté pendant vingt-quatre heures, puis passé six jours dans les montagnes.

Mais cette comparaison doit tenir compte d’une différence essentielle : les deux hommes n’utilisent pas le même calendrier.

À la fin du XVIIe siècle, l’Angleterre utilise encore le calendrier julien, tandis que la France a adopté le calendrier grégorien en 1582. Il existe alors un décalage de dix jours entre les deux calendriers, les dates anglaises étant en retard sur les dates françaises.

Les dates fournies par Spencer correspondent bien à ce décalage. Il situe les premières négociations au dimanche 22 décembre et la capitulation au mercredi 25 décembre. Ces deux dates correspondent effectivement à un dimanche et à un mercredi dans le calendrier julien, ce qui confirme que l’auteur utilise l’ancien calendrier anglais.

Ainsi, le débarquement du 20 décembre indiqué par Spencer correspond au 30 décembre 1689 dans le calendrier français. Ses premières négociations du dimanche 22 décembre ont donc lieu le 1er janvier 1690, les incendies des 23 et 24 décembre les 2 et 3 janvier, et la capitulation du mercredi 25 décembre le 4 janvier 1690.

Moyencourt, de son côté, situe le débarquement au 26 décembre 1689, selon le calendrier français. Il place donc le début de l’attaque quatre jours avant la date donnée par Spencer, une fois les deux calendriers harmonisés.

Cette différence demeure inexpliquée.

En revanche, les durées avancées par Moyencourt ne sont plus aussi éloignées de celles de Spencer qu’elles le semblaient initialement. Si les Français avaient effectivement résisté vingt-quatre heures après le débarquement du 26 décembre, puis si Moyencourt avait passé six jours supplémentaires dans les montagnes, sa capitulation serait intervenue vers le 2 ou le 3 janvier 1690, selon la manière de compter les journées.

Cette estimation reste approximative, mais elle se rapproche du 4 janvier indiqué par Spencer.

Des récits militaires qui restent contradictoires

La question ne se limite cependant pas aux dates.

Spencer décrit une opération relativement rapide. Dès le premier jour, les Anglais prennent la batterie côtière, puis une fortification principale dont les défenseurs s’enfuient après avoir tiré quelques salves. Une autre position, installée sur une hauteur et pourvue de deux canons chargés, est également abandonnée sans combat.

Dans les jours suivants, les Français continuent de tirer depuis les bois, mais les Anglais parcourent l’île et incendient les habitations. Des négociations s’engagent dès le 1er janvier, selon le calendrier français, avant la capitulation du 4 janvier.

Moyencourt présente une situation différente. Il affirme avoir résisté pendant vingt-quatre heures dans quatre retranchements successifs, avant d’être abandonné par presque tous les habitants. Ne conservant que cinq hommes à ses côtés, il se serait alors retiré dans les montagnes, où il aurait attendu pendant six jours des secours ou le retour des habitants, avant de devoir capituler faute d’eau et de nourriture.

Les deux récits évoquent donc bien l’abandon des positions françaises et la dispersion des défenseurs dans les hauteurs. Mais ils ne donnent pas la même image de la résistance.

Chez Spencer, les fortifications sont prises rapidement et les Anglais semblent contrôler l’essentiel du terrain dès le débarquement. Chez Moyencourt, les combats auraient duré une journée entière, avant une retraite prolongée dans les montagnes.

Il faut toutefois distinguer cette retraite d’une résistance militaire continue. Moyencourt affirme avoir tenu six jours dans les montagnes, mais cela ne signifie pas nécessairement qu’il ait combattu durant toute cette période.

Des effectifs également contestables

Les effectifs annoncés divergent tout autant.

Moyencourt parle de 900 assaillants, alors que Spencer indique qu’environ 500 hommes avaient été initialement prévus pour l’expédition.

Il n’est pas impossible que les forces anglaises aient été renforcées, mais rien dans les documents examinés ne permet d’établir que 900 hommes ont participé au débarquement.

Nous rencontrons la même difficulté concernant les défenseurs français.

En mai et juin 1689, Moyencourt et Guitaut déclarent pouvoir compter sur 75 hommes « portant armes », dont seulement 37 correctement équipés.

Il semble donc évident que les Français se trouvaient dans une situation de très grande infériorité numérique.

Cette disproportion aide à comprendre les difficultés de leur défense, mais elle ne permet pas de déterminer exactement la durée des combats ni les circonstances de la retraite de Moyencourt.

Finalement, la confrontation des deux témoignages conduit à une appréciation plus nuancée que ne le suggérait leur première lecture. La différence des calendriers explique une partie des apparentes contradictions chronologiques, sans faire disparaître le désaccord sur la date du débarquement ni les différences dans le déroulement des événements.

Spencer raconte les opérations du point de vue des vainqueurs, tandis que Moyencourt, écrivant après sa captivité et sollicitant une compensation pour ses pertes, cherche aussi à justifier sa conduite.

Aucun de ces témoignages ne doit donc être considéré isolément comme une description entièrement objective des événements.

Une étrange construction destinée à recueillir l’eau

Au-delà de ces questions militaires, le récit de Spencer contient un détail particulièrement intéressant pour l’histoire matérielle de Saint-Barthélemy.

Les Anglais aperçoivent, sur le flanc d’un morne, une grande construction blanche, située à environ quatre milles de la fortification principale.

À distance, ils pensent qu’il s’agit d’un fort et Thornhill envoie trois cents hommes pour s’en emparer. En arrivant à proximité, ils découvrent finalement un ouvrage destiné à recueillir et à diriger les eaux de pluie vers une citerne.

Spencer ne parle donc pas simplement des petites citernes domestiques déjà utilisées par les habitants. Il décrit une plate-forme de pierre inclinée, suffisamment vaste et visible pour être prise à distance pour un ouvrage militaire.

Des dispositifs comparables existent encore aujourd’hui à Saba par exemple, et dans d’autres îles des Antilles.

À Saint-Barthélemy, aucun ouvrage ancien de cette importance ne semble avoir subsisté.

Ce passage constitue donc peut-être l’un des rares témoignages connus de l’existence, dès le XVIIe siècle, d’une installation de récupération des eaux pluviales de grande envergure sur l’île.

Sa localisation reste inconnue, mais, si la distance de quatre milles donnée par Spencer est plus ou moins exacte, l’ouvrage pourrait s’être trouvé quelque part au vent de l’île, mais cela dépend évidemment de l’emplacement du fort principal, que nous ne pouvons pas encore situer avec certitude.

5. Après la capitulation : une île dévastée et une population dispersée

Les destructions et le pillage

La capitulation ne marque pas la fin des opérations anglaises à Saint-Barthélemy.

Dans une lettre datée du 1er mars 1690, le gouverneur Christopher Codrington confirme que Thornhill est resté environ trois semaines sur l’île afin d’en enlever le bétail et les autres ressources.

Il précise qu’avant son départ, les Anglais ont incendié toutes les maisons, à l’exception de deux ou trois.

Le rapport officiel confirme donc l’essentiel du témoignage de Spencer concernant les destructions.

La prise de Saint-Barthélemy apparaît ainsi comme une opération de pillage et de dévastation, destinée à priver les Français de Saint-Christophe de leurs ressources tout en approvisionnant les colonies anglaises.

Les habitants ne perdent pas seulement leurs maisons. Ils sont privés de leurs réserves alimentaires, d’une partie de leur bétail, de leurs biens et des moyens nécessaires pour reprendre immédiatement leurs activités.

Combien de personnes ont été déportées ?

Les sources anglaises donnent des chiffres difficiles à concilier.

Spencer parle de 600 à 700 personnes ayant fait leur soumission et ayant été transportées hors de l’île.

Codrington, dans sa lettre du 1er mars 1690, indique que Thornhill a envoyé à Nevis le gouverneur, soixante prisonniers et les esclaves.

Les deux déclarations ne portent probablement pas exactement sur les mêmes catégories de personnes.

Mais le chiffre de Spencer pose un autre problème.

Les recensements français donnent 448 habitants en 1686, 441 en 1687 et 424 en 1688, en comptant l’ensemble de la population recensée.

Il paraît donc difficile d’admettre que 600 à 700 habitants de Saint-Barthélemy aient été faits prisonniers en décembre 1689, sauf à supposer une augmentation considérable de la population au cours de l’année ou la présence d’un nombre important de personnes non recensées.

Aucun des documents examinés ne permet actuellement de confirmer une telle hypothèse.

Il faut donc considérer le chiffre de Spencer comme très incertain.

Le sort des esclaves

Leur sort mérite une attention particulière.

Dans les documents français précédant l’attaque, ils apparaissent notamment dans les recensements et dans le rapport de Guitaut, qui indique que les travaux de fortification avaient été réalisés grâce à leur travail.

Dans les témoignages anglais, en revanche, les esclaves sont principalement mentionnés parmi les biens enlevés à Saint-Barthélemy.

Codrington confirme leur transport à Nevis et Spencer les évoque aux côtés du bétail et des autres prises.

Leur présence dans l’histoire de l’île est donc incontestable, mais les sources militaires ne nous permettent pratiquement pas de connaître leur participation aux événements, les conditions de leur captivité ou leur sort ultérieur.

Ce silence est particulièrement révélateur du regard porté sur les populations esclavisées, considérées avant tout comme une richesse susceptible d’être saisie et transférée.

Les habitants prisonniers à Nevis

Une lettre de Guitaut, datée du 1er mai 1690, permet de retrouver une partie des habitants plusieurs mois après leur déportation.

Il explique avoir envoyé à Nevis une chaloupe, avec le sieur Lafondé, chargée de vivres, de vêtements et d’argent destinés aux prisonniers de Saint-Barthélemy.

Il précise que les habitants se déclarent satisfaits du traitement reçu de la part du commandant anglais local.

Cette appréciation contraste avec le récit que Moyencourt donnera quelques mois plus tard, lorsqu’il affirmera que de nombreux habitants sont morts de faim et de misère durant leur captivité.

Les deux témoignages ne concernent pas nécessairement les mêmes personnes ou, tout simplement, les mêmes moments de leur détention.

Guitaut nous apprend également que Moyencourt a été envoyé à la Barbade.

Enfin, sa lettre mentionne un capucin nommé Michel-Ange, qui a obtenu l’autorisation de rendre visite aux prisonniers pour les consoler.

Nous reviendrons sur ce religieux, dont la présence à Saint-Barthélemy est attestée avant même l’attaque.

Source : ANOM, C⁸A 6, lettre de Guitaut du 1er mai 1690.

La libération de Moyencourt

Le 29 août 1690, Moyencourt indique qu’il est sorti de prison depuis quatre jours.

Il affirme avoir été détenu pendant huit mois à Nevis et à la Barbade et avoir passé une partie de cette captivité les fers aux pieds.

Il précise également qu’il n’avait pratiquement aucun moyen de correspondre avec l’extérieur pour obtenir de l’argent et qu’il avait été réduit à une allocation quotidienne de trois sols marqués.

Il décrit une situation particulièrement pénible et affirme qu’une grande partie des habitants déportés est morte pendant leur détention. Ce dernier point, important pour l’histoire de Saint-Barthélemy, n’est cependant pas confirmé par des chiffres ou des témoignages indépendants suffisamment précis.

Moyencourt revient longuement sur ses pertes personnelles, rappelant notamment la capture de son brigantin par les Espagnols, puis les destructions commises par les Anglais.

Il explique que ces événements l’ont entièrement ruiné et sollicite une compensation du roi, ou l’attribution d’un autre gouvernement.

La lettre a donc une double nature : c’est à la fois un témoignage sur les événements et une demande de réparation adressée aux autorités.

Source : ANOM, F³ 54, fol. 32, lettre de Moyencourt du 29 août 1690.

Un autre document administratif, rédigé après sa libération, reprend son affirmation selon laquelle il aurait été abandonné par les habitants et contraint de se retirer pendant six jours dans les montagnes. Il précise également que Moyencourt aurait perdu, outre ses biens de Saint-Barthélemy, une importante habitation à Saint-Christophe dans laquelle il avait investi une grande partie de sa fortune.

Source : ANOM, C⁸A 6, vues 0030–0031

6. Le retour des habitants sous l’autorité anglaise

Saint-Martin et la suite de l’expédition

Pendant que les prisonniers de Saint-Barthélemy sont détenus à Nevis, Thornhill poursuit ses opérations.

Après avoir utilisé Saint-Barthélemy comme base pendant plusieurs semaines, il attaque Saint-Martin en janvier 1690. Les combats y sont plus difficiles. Les Français se défendent depuis les bois, les hauteurs et plusieurs positions retranchées.

La situation change avec l’arrivée de navires français commandés par Ducasse, venus apporter des renforts. Les Anglais finissent par abandonner leur tentative et regagnent Nevis au début de février.

Saint-Barthélemy a donc été prise et ravagée, mais l’expédition n’a pas permis aux Anglais de conserver Saint-Martin.

Un nouveau bouleversement à Saint-Christophe

L’histoire des habitants de Saint-Barthélemy ne s’arrête pas à Nevis.

Spencer explique que les hommes qui y étaient prisonniers sont ensuite transportés à Saint-Christophe, où se trouvent leurs femmes et leurs familles.

Ils peuvent ainsi se retrouver après plusieurs mois de séparation.

Mais lorsque les Anglais reprennent Saint-Christophe en juillet 1690, ces familles passent une nouvelle fois sous leur autorité.

Selon Spencer, les habitants demandent alors à retourner à Saint-Barthélemy et à y vivre sous gouvernement anglais. Codrington accepte leur demande.

C’est dans ce contexte qu’apparaît un personnage dont nous avons déjà rencontré le nom dans les archives françaises : le capitaine Legrand.

Spencer indique que Codrington lui confie le gouvernement de Saint-Barthélemy au nom du roi Guillaume et de la reine Marie.

L’île passe donc d’un commandement français à une administration exercée au nom de la couronne anglaise.

Une île qui peine à se relever

Le retour à Saint-Barthélemy ne signifie pas pour autant la fin des difficultés.

Une lettre de du Maitz de Goimpy, datée du 30 août 1691, évoque la présence sur l’île d’environ cinq cents personnes venues de Saint-Christophe, installées sous domination anglaise.

Il précise que les Anglais ne leur fournissent aucun secours et que la sécheresse empêche les cultures de produire suffisamment pour assurer leur subsistance.

Les autorités françaises envisagent donc de leur envoyer de la viande et de la farine de manioc afin d’éviter qu’elles ne meurent de faim, en attendant de pouvoir éventuellement les transporter vers d’autres colonies françaises.

Source : ANOM, C⁸A 6, fol. 429-434, lettre de du Maitz de Goimpy du 30 août 1691.

Cette correspondance est particulièrement intéressante.

Deux ans après l’attaque, Saint-Barthélemy accueille de nouveau une population importante, mais la situation économique et alimentaire reste désastreuse.

Le chiffre de cinq cents personnes ne doit cependant pas être confondu avec celui des habitants recensés avant l’attaque : il concerne une population revenue ou transférée de Saint-Christophe après les événements militaires.

La guerre a donc non seulement provoqué la destruction des habitations et la dispersion des familles, mais également profondément bouleversé le peuplement et l’organisation politique de l’île.

7. Trois personnages au cœur de ces événements

Les documents permettent de suivre l’histoire générale de Saint-Barthélemy, mais aussi de retrouver plusieurs hommes dont les noms reviennent dans les archives avant, pendant et après l’attaque.

Trois personnages méritent particulièrement notre attention : le capucin Michel-Ange, le capitaine Legrand et le lieutenant du roi Moyencourt.

Michel-Ange de Dieppe

Nous avons rencontré le père Michel-Ange dans la lettre de Guitaut du 1er mai 1690, lorsqu’il se rend auprès des prisonniers de Saint-Barthélemy détenus à Nevis.

Mais ce religieux était déjà présent sur l’île plusieurs années auparavant.

Un document daté du 13 octobre 1687 le désigne expressément comme le « Révérend Père Capucin missionnaire Michel-Ange de Dieppe » et en charge des deux églises de Saint-Barthélemy.

La première, située au quartier du Roi, est décrite comme une construction en mauvaise maçonnerie, couverte de paille, avec une charpente en mauvais état.

La seconde, au quartier d’Orléans, présente une maçonnerie meilleure, mais sa couverture est également en paille et ses bois de charpente sont en mauvais état.

Cette description est intéressante, car le recensement de 1686 ne mentionnait, lui, qu’une seule église.

L’existence de deux édifices est en revanche confirmée par les documents de 1688, puis par Guitaut lors de sa visite de juin 1689.

Ce dernier indique que Michel-Ange dessert l’église du quartier du Roi et que les habitants réclament un second religieux pour celle du quartier d’Orléans, certains étant à environ deux lieues de la première.

Nous retrouvons donc ce capucin à Saint-Barthélemy en 1687, toujours en fonction en juin 1689, puis engagé dans l’assistance aux habitants déportés quelques mois après l’attaque.

Il paraît donc évident que le religieux décrit par Spencer lors de la capitulation, auquel Thornhill offre du vin de Madère, soit le révérend père Michel-Ange, même si le récit anglais ne donne pas son nom.

Legrand, capitaine français puis gouverneur anglais

Le document du 13 octobre 1687 porte également les signatures de François You ou Yon, dit Corossol, et du sieur Legrand. Ce dernier y est qualifié de « capitaine commandant en ladite île ».

Or, le 1er septembre de cette même année, Moyencourt avait reçu sa provision de lieutenant au gouverneur pour Saint-Barthélemy, avec autorité sur les habitants et les troupes.

La présence simultanée des deux hommes, tous deux dotés de titres de commandement, peut surprendre. Il est cependant possible que leurs fonctions aient été différentes : Moyencourt représentait l’autorité supérieure du gouverneur, tandis que Legrand commandait la milice locale. Il se peut aussi tout simplement que la provision de lieutenant-gouverneur du 1er septembre 1687 ait précédé une arrivée sur l’île plus tardive de Moyencourt. En effet, à plusieurs reprises, il demande à recevoir le paiement de sa charge à compter de sa nomination, ce qui pourrait signifier qu’il n’est arrivé que plus tard, en tout cas, après le 13 octobre 1687.

Un autre document, non daté avec certitude, mentionne en effet une compagnie de milice placée sous les ordres du sieur Legrand.

Le rôle compte 102 hommes, dont seulement quatre sont classés parmi les hommes armés et 98 parmi les non-armés.

Un document comparable existe pour Saint-Martin, avec une compagnie du sieur Giraud, comprenant seize hommes armés et 170 non-armés.

Ces rôles semblent appartenir à une même opération de recensement militaire, mais leur datation demeure incertaine.

Nous ne pouvons donc pas déterminer s’ils décrivent une situation antérieure ou postérieure à l’attaque anglaise.

Le nom de Legrand réapparaît ensuite chez Spencer.

Après la reprise anglaise de Saint-Christophe en juillet 1690 et le retour d’une partie des habitants à Saint-Barthélemy, Codrington confie le gouvernement de l’île à un certain :

« Captain le Grand, a former Inhabitant among them ».

Autrement dit, le capitaine Legrand, ancien habitant de Saint-Barthélemy.

Le personnage est donc particulièrement intéressant : présent dans l’administration locale française avant l’attaque, probablement responsable d’une compagnie de milice, il se retrouve chargé de gouverner l’île au nom des souverains anglais.

Spencer précise d’ailleurs que Saint-Barthélemy demeure sous ce gouvernement au moment où il rédige son livre.

On peut enfin s’interroger sur l’origine du toponyme « Pierre Legrand », encore attaché aujourd’hui à une partie du quartier de Vitet. Le rapprochement est naturel, mais aucun document ne permet pour l’instant de l’établir formellement.

Moyencourt, un commandant controversé

Le dernier personnage est naturellement celui qui domine toute cette histoire : Moyencourt.

Nommé lieutenant du roi à Saint-Barthélemy en septembre 1687, il a effectivement organisé les défenses de l’île, fait construire des retranchements, sollicité des armes et des munitions et tenté de préparer les habitants à une attaque.

Les documents de mai et juin 1689 montrent qu’il ne disposait que de moyens très limités face à une éventuelle expédition anglaise.

Il a ensuite subi la défaite, la captivité et la perte d’une partie importante de ses biens.

Mais son récit des combats, rédigé après sa libération, soulève plusieurs questions.

La date qu’il donne pour le débarquement diffère de quatre jours de celle de Spencer, après conversion des calendriers. Les effectifs anglais qu’il annonce paraissent exagérés et, si la durée totale des événements n’est pas aussi différente qu’on pouvait le penser, sa description des combats et de sa retraite dans les montagnes ne correspond que partiellement au témoignage de celui qui accompagnait les assaillants.

Sa correspondance révèle également un homme très soucieux de présenter ses actions sous un jour favorable et d’obtenir la reconnaissance de ses services.

Il insiste régulièrement sur ses dépenses personnelles, les pertes qu’il a subies et son dévouement à la monarchie, tout en sollicitant des compensations ou de nouveaux emplois.

Ces observations ne suffisent pas à remettre en cause tout son témoignage, mais elles obligent à considérer avec prudence la manière dont il raconte sa propre conduite.

Un dernier document, découvert bien après les événements qui nous occupent, apporte à ce sujet un éclairage particulièrement étonnant.

8. Vingt-quatre ans plus tard : un portrait impitoyable de Moyencourt

Le 20 mai 1713, le gouverneur général Phélypeaux adresse depuis Fort-Royal, en Martinique, une longue correspondance dans laquelle il évoque notamment Moyencourt.

Celui-ci vient d’obtenir une commission de colonel réformé de milice dans le régiment de La Touche.

Or, Phélypeaux est profondément hostile à cette nomination.

Il explique avoir déjà fait connaître son opposition et affirme que Moyencourt est indigne de cet emploi.

Il reproche notamment au duc de Saint-Simon et à l’abbesse de Faremoutiers d’être intervenus en sa faveur.

Moyencourt aurait assuré être assez proche parent de Saint-Simon, dont la famille entretenait depuis longtemps des liens avec la sienne.

Phélypeaux estime que ces puissants protecteurs ont été trompés sur les qualités de leur protégé.

Il écrit notamment :

« Moyencourt qui entre autres bonnes qualités est menteur à outrance ».

Le gouverneur général ne se contente pas de mettre en cause son caractère.

Il raconte plusieurs épisodes de sa carrière, notamment une querelle survenue après une partie de jeu, au cours de laquelle Moyencourt et un autre officier, tous deux ivres, auraient provoqué un scandale qui leur aurait valu une période d’emprisonnement.

Il revient surtout sur un épisode militaire : la capture de la frégate La Loire par les Anglais.

Selon Phélypeaux, Moyencourt se serait réfugié au fond de la cale avant même la prise du navire, et y serait demeuré longtemps après que les Anglais en avaient pris le contrôle.

Il aurait alors prétendu être colonel, alors qu’il ne possédait pas encore ce grade.

Phélypeaux ajoute que les officiers anglais de passage à la Martinique demandaient depuis, avec ironie, des nouvelles du « colonel de Moyencourt ».

Le portrait est évidemment extrêmement sévère et il faut tenir compte de l’hostilité manifeste de son auteur.

Mais il est difficile de ne pas rapprocher ces accusations des contradictions relevées dans le récit que Moyencourt avait donné de la défense de Saint-Barthélemy en décembre 1689.

Dans les deux cas, la conduite militaire de l’officier et la manière dont il présente ses actions sont au centre des interrogations.

Malgré l’opposition du gouverneur général, Moyencourt a donc obtenu sa nomination, apparemment grâce aux interventions de ses protecteurs.

Phélypeaux finit par accepter la décision, tout en affirmant qu’il surveillera étroitement son comportement.

Et il ajoute cette dernière remarque :

« Je vous assure que je ne lui confierai pas de poste à défendre. »

Cette phrase, écrite vingt-quatre ans après la prise de Saint-Barthélemy, prend une résonance particulière lorsqu’on connaît le rôle de Moyencourt dans les événements de décembre 1689.

L’homme qui avait été chargé de défendre notre île, qui affirmait avoir résisté presque seul à neuf cents Anglais et avoir tenu six jours dans les montagnes, terminait ainsi sa carrière militaire sous le regard profondément méfiant de son propre gouverneur général.

Il serait naturellement excessif de prendre le jugement de Phélypeaux pour une vérité incontestable. Mais sa lettre nous invite à relire, avec davantage de recul, le récit que Moyencourt avait donné de ses exploits et de ses malheurs.

Et elle nous rappelle combien il peut être difficile, trois siècles plus tard, de distinguer les événements eux-mêmes de la manière dont ceux qui les ont vécus ont voulu les raconter.

Source : lettre du gouverneur général Phélypeaux, Fort-Royal, 20 mai 1713.

On peut d’ailleurs se demander si la construction de ces glacis n’était pas liée, au moins en partie, à la nature des couvertures des habitations de l’époque. Nous savons que les deux églises de Saint-Barthélemy étaient couvertes de paille en 1687, et il est certain qu’une grande partie des maisons des habitants l’étaient également. Or, ces toitures végétales ne se prêtaient guère à la récupération de l’eau de pluie : elles en absorbaient une partie et rendaient difficile son acheminement vers une citerne.

Un glacis maçonné en pierres et mortier de chaux, aménagé sur une pente naturelle, pouvait offrir une surface de récupération beaucoup plus efficace, et parfois beaucoup plus étendue que celle d’une toiture sans représenter une difficulté majeur.

L’eau descend jusqu’à une citerne aérienne (non enterrée) en contrebas. Sur cette photo, il y a même un abreuvoir pour le bétail, ou une grande auge permettant peut-être de récupérer l’eau plus facilement pour un usage domestique.



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2 réponses

  1. Toutes mes félicitations, Jérôme, pour la qualité de votre travail et la richesse de ce document historique. Ce témoignage de 1689, relatant l’attaque anglaise à Saint-Barthélemy, constitue une source précieuse pour la connaissance et la transmission de l’histoire de l’île. Votre travail contribue à mettre en lumière un épisode important de son passé et à préserver cette mémoire historique. Merci pour cet écrit remarquable.

    Evelyne

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