Cet article présente les archives disponibles concernant Louis Caens, puis sa fille Louise, tous deux ayant vécu sur notre île pendant la période suédoise.
J’ai privilégié la présentation quasi-intégrale des documents qui les concernent, conservant le plus possible les rédactions originales, les tournures, les expressions et les détails qu’ils contiennent, ce qui permet de mieux se figurer cette époque et de se représenter la vie de Louis et Louise et, par la même occasion, celle des autres habitants. J’ai opté pour une présentation chronologique des archives.
Louis Caens est né à Villerville, à côté de Honfleur, dans le Calvados le 2 mars 1774, et son père est maçon.
On sait que Louis est marin au long cours. En 1815, il débarque de son navire « dans une colonie espagnole ». Cette information figure dans la case de l’année 1821 de sa fiche au registre des matelots du Calvados. Il est également écrit qu’il « a donné de ses nouvelles ». Dans la case 1822, il est simplement écrit « dans les colonies ».
On ne sait pas dans quelle colonie espagnole il a décidé de débarquer, mais Louis Caens, comme beaucoup d’autres avant lui, a découvert notre île en tant que marin. Comme Pierre Danet, Jacques André Blanchard ou Joseph Simon Turbé, pour n’en citer que quelques-uns. Il est arrivé ici un beau jour et a décidé de s’y fixer pour de bon.
Le 7 juillet 1824, Louis Caens adresse sa demande de naturalisation (petite lettre de bourgeoisie) au juge Morsing. Il écrit qu’il souhaite ouvrir un magasin et se lancer dans les affaires.
On retrouve Louis Caens sur le rôle de la milice dressée le 24 décembre 1831. Il fait partie du corps d’artillerie de la ville en tant que canonnier. À son nom, il est indiqué qu’il est valétudinaire. Cette remarque est surprenante étant donné qu’il n’a que 57 ans à ce moment-là.
Le 2 septembre 1833, Louis épouse Marie Elizabeth Gobertson dans sa maison de Gustavia. L’acte indique que Louis est marchand, et veuf en premières noces de Marie Anne Françoise Martin. On sait par ailleurs que celle-ci est décédée à Villerville-sur-mer le 20 septembre 1831. Marie Elizabeth Gobertson est, quant à elle, veuve de Martin Ongar, dont je n’ai aucune information. L’acte de mariage indique ensuite que Louis Caens a demandé au curé de « prendre acte de la reconnaissance et de l’adoption qu’il fait comme sa propre et légitime fille, Mademoiselle Louise, née à Gustavia le vingt-deux avril 1818 et provenant de sa cohabitation avec ladite épouse, Marie Elizabeth Gobertson, légale épouse … ».
On comprend que Louis, bien que père d’une famille vivant en France, était en concubinage avec Marie Elizabeth Gobertson depuis au moins 1818 et qu’avec elle, il avait eu une fille, Louise. Mis au courant du décès de son épouse « restée au pays », il épouse sa concubine et peut alors légitimer sa fille Louise, née aux Antilles.
On notera que Louis Caens et Marie Elizabeth Gobertson avaient également eu un fils, Louis Joseph, né le 29 avril 1824 et baptisé le 19 mai de la même année. L’enfant décède d’une affection parasitaire le 20 novembre 1825.
Le 28 mai 1838, Louise Caens épouse Benjamin de Granval, natif de Moëlan-sur-Mer, dans le Finistère. Il est né le 2 octobre 1808 et baptisé sous le nom de Vincent.
N’ayant pas de curé présent sur l’île à ce moment-là, c’est le gouverneur Haasum qui officie ; le 12 mai, on publie même une notification officielle affichée sur la porte de l’église informant la population de l’absence du curé pour ce mariage.
Le 15 août 1839, Louis Caens porte plainte devant la cour contre Jean Daniel et son fils François. Ils sont venus dans sa boutique la veille, et ont commencé à dire du mal de son beau-fils, Monsieur Granval. Ils ont dit qu’ils se vengeraient de ce qu’il avait dit à leur sujet le matin même. Agacé par ce comportement, il leur a demandé de sortir de son magasin, et là, ils l’ont poussé dehors et l’ont assailli dans la rue, François Daniel allant jusqu’à dire que, s’il n’avait pas ses cheveux gris, il le fouetterait sur place !
Le 17 août, Granval porte plainte à son tour. Il dit que le matin du 14, François Daniel est venu acheter de la paille et qu’ils ont eu quelques mots. Une fois dehors, Daniel l’a menacé en lui demandant de sortir pour se battre. Granval n’est pas sorti. Il poursuit en indiquant que vers deux heures de l’après-midi, François Daniel est revenu accompagné de son père, Jean Daniel de Corossol. Ils ont commencé à l’insulter depuis la rue alors qu’il était chez lui. Ils ont même insulté sa femme, tant et si bien qu’il a dû fermer les volets. Daniel criait qu’il aurait sa vengeance, même si ça devait lui coûter la corde.
(Il n’est peut-être pas inutile ici de rappeler une nouvelle fois qu’à cette époque, les coups de poing, de bâton, de couteau ou de fouet sont monnaie courante pour régler les conflits du quotidien. Les registres de la Cour de justice sont pleins de ces disputes qui dégénèrent en altercations très violentes, dans les magasins, les maisons et les rues de Gustavia comme à la campagne, impliquant aussi bien les hommes que les femmes).
Le lendemain, alors qu’il était dans la boutique de Thomas Aye, Jean Daniel est arrivé. Il a dit qu’il voulait lui parler. Granval refuse ; il n’a rien à lui dire, et, à peine sorti de la boutique, Daniel se jette sur lui et lui assène des coups. Daniel et son fils sont convoqués devant la Cour. Matthews demande que François soit puni pour tapage et insultes dans la rue, et qu’ils soient tous les deux punis pour l’attaque, qu’il dit préméditée. Il cite également plusieurs témoins, Miss Florine Moisac, Miss Adams, Miss Rebecca Gallaway, Miss Basden, Rose Labadie, Pierre Louis, Adam Payne et Thomas Aye.
Louis Caens décède d’une attaque le 14 juillet 1840 à Gustavia, dans sa maison du lot 504. Le 25, on procède à l’ouverture de la succession.
Louis Caens avait fait rédiger son testament dès le 27 mars 1823 devant le notaire Morsing. On peut y lire que « Louis Caens, natif de Villerville, quartier de Honfleur, département du Calvados, âgé d’environ 49 ans, qu’il est boulanger », et qu’il habite à Gustavia. Par anticipation de la mort, il ordonne ses dernières volontés.
Il donne à l’église suédoise de cette île la somme de quatre piastres gourdes, et la même chose à l’église catholique romaine de Gustavia.
Il donne à Marie Elizabeth Ongar (en fait, c’est le nom du premier époux de Marie Elizabeth) et, en remerciement des bons et intéressants services qu’elle lui a rendus, tous les meubles et marchandises tels qu’ils seront trouvés dans sa boutique après sa mort, ainsi que toutes les dettes dues à lui.
Il donne et lègue à Catherine Caens, sa mère, la somme de cent gourdes
Il donne et lègue à ses enfants légitimes, nés avant son départ de France et résidant à Villerville, la somme de cinquante gourdes.
Il donne et lègue à sa fille naturelle nommée Louise Caens, née en cette ville de Gustavia, et âgée de cinq ans dont la mère est la susdite Marie Elizabeth Ongar, tous ses esclaves et tous ses biens de quelque nature et valeur qu’ils soient, à l’exception de ceux mentionnés ci-dessus.
Il nomme Marie Elizabeth tutrice et tutrice de sa fille Louise, laquelle ne pourra disposer d’aucuns biens appartenant à ladite fille lui laissant seulement l’usufruit des dits biens à titre de provision ou pension alimentaire pour pourvoir à l’éducation de sa dite fille, et à tous ses besoins en bonne mère de famille jusqu’à ce que Louise ait l’âge de majorité ou qu’elle soit dans le cas de se marier avec le consentement de ladite tutrice, sa mère.
Enfin, il désigne Marie Elizabeth, exécutrice de son testament.
On peut se demander si Louis Caens souffrait d’une maladie particulière car il rédige son testament alors qu’il n’a que 49 ans et qu’il n’est plus marin. Cela pourrait expliquer la qualification qu’on trouve dans le rôle de la milice de 1831. On voit qu’avant d’être commerçant, Louis a d’abord été boulanger à Gustavia. On note qu’il confirme être le père de Louise, qui n’est encore qu’une enfant naturelle. Et, n’étant pas marié avec elle à ce moment-là, Marie Elizabeth, ne reçoit que quelques remerciements pour ses bons services, comme une parfaite étrangère ou presque, Louis léguant presque tout à sa fille.
Dans le document dressé le jour de l’inventaire, « à la requête de dame Elizabeth Gobertson, veuve du Sieur Louis Caens … en son nom à cause de la communauté des biens qui a existé entre elle et son mari susdit jusqu’à un certain point, aux termes de leur contrat de mariage passé devant notaire le 2 septembre 1833 et dont l’analyse sera faite si après, et en présence de Dame Louise de Granval, née Caens, fille de la veuve susdite avec son feu mari, native de cette île, femme légitime du Sieur Benjamin de Granval à ce présent, de son mari assistée et autorisée … En présence aussi de Samuel Augustus Mathews, représentant le Sieur Thomas Dinzey, nommé par le Vice-Justiciary Carl Ullrich en tant que représentant les héritiers absents, savoir les enfants du dit Sieur Louis Caens en premières noces … les dits enfants se nommant d’après un acte d’inventaire et de partage de la propriété de leur défunte mère, femme dudit Sieur Louis Caens en premières noces et portant date du 16 avril 1833, Louis Caens (fils) alors âgé de 37 ans, et Pierre Thomas François, mort après le décès de leur mère et ayant laissé quatre enfants ».
On note ici qu’en plus des deux garçons mentionnés dans l’inventaire, il y a, d’après la généalogie, également une fille, Rosalie Marie Anne, née en 1810. Je ne sais pas pourquoi elle n’est pas mentionnée. On note également que la succession de la première épouse a eu lieu à peine cinq mois avant le remariage de Louis à Saint-Barth.
L’inventaire continue en indiquant que le contrat de mariage institue la communauté sur les biens acquis durant le mariage et fait état d’une donation au dernier vivant. Les estimateurs sont Moses Leverock Hassel, Charles John Ridderhyerta et Henry Pearson Haddocks, qui, ne parlant pas suffisamment bien le français, le rédigent en anglais.
- Lot 504 (dans le quartier Sjostjerman – il l’avait acheté le 28 juillet 1819 à Auguste Nicot – il sera revendu aux enchères publiques le 27 avril 1841 – C’est le lot sur lequel se trouve le restaurant L’Entracte) avec les maisons qui sont construites dessus 400 dollars
- Il y a deux esclaves, Fatime, évaluée à 30 dollars et Batiste (noté pour mémoire, sans valeur)
- Dans le magasin il y a entre autre choses 332 gallons de rhum nouveau, 90 gallons de rhum amélioré, 33 dame Jeannes de vin Claret, 362 livres de café, 8 caisses de chandelles, onze caisses de Gin hollandais, 8 tonnelets de beurre, 4 tonneaux et demi de saindoux, un tonneau de bœuf salé entamé, un de porc salé, 80 livres de sucre, 1 baril de fécule, de l’huile d’olive, 2 bouteilles de Champagne, 3 de Muscat, 2 de vin de Tenerife, 2 caisses de savon, de la cire d’abeille, 3 moulins à café, des boutons d’os, deux paires de bretelles, une balance et ses poids, 2 malles vides, 4 cruches d’huile espagnole, 9 chapeaux de paille de Curaçao, du fil de coton, des jarretelles, des vestes, 3 douzaines et demi d’écharpes, des chutes de calicot, de la cannelle, un plateau contenant des hameçons et lignes de pêche, une demie ramette de papier, de l’étoffe rayée florentine, 7 paires de bas, 9 paires de chaussettes, 2 paires de jarretelles, 4 cuillères, 3 fourchettes, 8 couteaux, une boite de thé, un lot de draps et oreillers, un secrétaire de maison, six chaises neuves, 9 vieilles chaises,1 vieille guitare, 2 poêles en fer blanc, une montre en or et laiton, une paire de boucles en argent, des vêtements appartenant au défunt dont deux chapeaux, un vieux bureau, deux bois de lit, deux matelas.
Marie Elizabeth et Louise déclarent que rien n’est dû à la succession, qui n’a non plus de dettes. Elles indiquent également que le défunt ne tenait aucun livre de comptabilité (c’est la première fois que je lis ça dans une succession de cette époque où tout était scrupuleusement noté). Le montant total de la succession est estimé à 1 371 dollars, duquel il faut déduire environ 91 dollars de frais et taxes.
La disparition de Louis semble marquer le début d’une période plus difficile pour Louise et son mari Benjamin de Granval.
Le 6 octobre 1840, Louise de Granval, née Caens, porte plainte auprès de la Cour de justice. Elle écrit « vous expose que vu le mauvais traitement qu’elle n’a cessé de recevoir de son mari, Monsieur de Granval, par suite de la violence de son caractère qui ne lui laisse aucun espoir d’avoir quelque tranquillité désormais dans sa maison, elle se voie dans la dur nécessité de recourir à la justice de votre honorable Cour pour qu’elle plaise ordonner à Monsieur de Granval de comparaitre devant elle et après avoir entendu les plaintes que la soussignée vous supplie de lui permettre de faire verbalement, d’ordonner la séparation de corps et de biens entre elle et son mari ».
Dès le lendemain, la Cour demande à Granval de comparaître devant elle le 23 octobre à onze heures.
Le 20 octobre, Samuel Mathews adresse un rapport dans lequel il dit que, le 7 du même mois, deux serviteurs de la maison de Madame Caens sont arrivés en courant pour lui dire de venir immédiatement, que Monsieur Granval était en train d’essayer de se tuer. À son arrivée sur place, il a trouvé de nombreuses personnes aglutinées dans la rue, que Monsieur Granval était assis sur une chaise et qu’il saignait des blessures qu’il s’était lui-même infligées à la poitrine avec un couteau à plume. Mathews demande que Granval soit convoqué afin d’être puni pour ses agissements et qu’on entende aussi Madame Granval.
Dans son rapport, le médecin indique, qu’arrivé vers cinq heures le 7 octobre, il a trouvé Monsieur Granval dans un état de grande agitation mentale et qu’en l’examinant, il a trouvé plusieurs blessures sur le torse, dont une juste en dessous de la poitrine droite. Il avait perdu une grande quantité de sang. Le médecin a immédiatement nettoyé et pansé la plaie. Il lui a dit de rester calme et lui a prescrit un stimulus, son pouls indiquant une faiblesse qu’il attribuait davantage à l’agitation mentale qu’à la perte de sang. Monsieur Granval s’était lui-même infligé ces blessures avec sa main gauche, et ces coups avaient à peine entaillé la peau sur une partie du corps où les organes sont protégés par des os. Il dit qu’il l’a visité le lendemain et qu’il allait mieux. Il est d’avis que Granval n’aurait pas pu se suicider avec cet outil. S’il y a un motif autre qu’un état de dérangement mental, il serait plutôt dû à un excès de passion, afin d’effrayer les personnes proches de lui avec lesquelles il s’était querellé.
Le 21 octobre, Benjamin Granval écrit cette superbe pétition à la Cour de justice à son tour.
« J’ai l’honneur de vous exposer, très respectueusement, l’état où se trouvait mon moral le sept de ce mois.
Les événements du 6 et du 7 étaient d’une nature trop forte pour ne pas me plonger dans le désespoir le plus profond. Un voyage m’était nécessaire pour rendre le calme à mon âme, pour mettre la paix dans la famille. Ce départ était tout pour moi, et pour le faire, j’eusse tout fait si l’on ne m’en avait pas empêché par une assignation portée contre moi pour paraître à la Cour le 21 de ce mois.
L’espérance, cette aimable consolation qui aime à nous montrer l’avenir sous des couleurs riantes, m’abandonna. Je voyais toute l’horreur de ma position.
La veille, je fus volé de tous mes moyens premiers, le 7 au matin, mes moyens d’industrie me furent retirés. Dans la journée, je donnais ma montre pour être vendue à l’encan. Il ne me restait plus que mon linge, sans asile, sans pouvoir partir. Qu’avais-je fait pour mériter de pareils procédés ?
Oui, messieurs, dès lors, je ne fus plus le maître de ma raison, et, dans cette journée, il me fut impossible, par le chagrin, de prendre la nourriture. À quatre heures du soir, je reçus l’assignation. C’est alors qu’un vertige s’empara de mes facultés et, de cet instant, j’ignore entièrement ce que j’ai dit et ce que j’ai fait. »
Le 18 décembre 1840, Marie Elizabeth Gobertson décède de la fièvre à Gustavia. Elle est née à Saint-Eustache, et elle a 57 ans.
Le 12 février 1841, on s’occupe de la succession de Marie Elizabeth (le partage de celle de Louis prend plus de temps étant donné l’éloignement de ses héritiers en France). Il est dit que la défunte avait fait un testament le 6 novembre 1840 par lequel elle nomme sa fille Louise son unique héritière hormis la somme de douze gourdes qu’elle lègue à son serviteur William.
On reprend les informations issues de l’inventaire de succession de Louis, puis, on s’occupe de ce qui appartenait en propre à la défunte, à savoir :
Le lot 26 « et les établissements y érigés) pour une valeur de 1 000 dollars (ce lot est situé dans le quartier Draken et correspond en gros à l’essentiel du « Carré d’or » actuel – il a été acheté par la défunte à François Pizani en 1830
Le lot 504 qu’on a déjà vu, pour 400 dollars,
Le lot 196 (« du côté de l’église suédoise » dans le quartier Lyckan, en gros, au niveau du parking entre l’église anglicane et l’église catholique de nos jours), la défunte l’avait acheté à Anne Connor en 1822– sans établissement), estimé 20 dollars,
Le lot 200 (« situé du côté du grand galet », le premier bâtiment à droite en face de la nouvelle maison de Sibarth quand on est dans la rue Courbet – la veuve l’avait acheté à un E.Lindberg en 1831) et les établissements y érigés, pour 100 dollars
Il y a également quatre esclaves, dont Fatime et Baptiste – « vieux nègre malade » – mais aussi Jean William – mulâtre – estimé 70 dollars, et Manette, 60 dollars.
Il y a ensuite la liste des biens mobiliers et des marchandises qui lui appartiennent en propre, ainsi que des bijoux et des vêtements, le tout pour la coquette somme de 2 190 dollars.
Le partage de la succession de Louis Caens est fait le 28 avril 1841.
On divise d’abord en deux le montant de la succession de France (celle correspondant au décès de sa première épouse), soit un total de 779 dollars : la moitié revenant au défunt Louis, l’autre moitié à partager entre ses deux fils.
On partage ensuite la succession de Louis. On retire d’abord les frais, la maison et le lot 504, en tant que propriétés particulières de Louis, par contrat de mariage (le tout évalué à 940 dollars). On déduit également les frais d’inhumation (20 dollars) ainsi que ceux liés à l’inventaire. Il reste donc 830 dollars qui sont partagés avec la moitié pour la veuve, et 1/6e pour chacun des trois enfants. Le lot 504 et la maison ont été vendus, et le montant de la vente a été réparti. Les deux enfants de France reçoivent chacun 396 dollars, et c’est Antoine Sapenne « Delisle » qui signe le document en tant que leur représentant. On imagine à peine les difficultés de communication, les lenteurs entre le notaire de Normandie et celui de Gustavia.
À travers les archives administratives et judiciaires, on continue de suivre Louise Caens pendant encore plus de vingt ans.
Dans un rapport des représentants de Gustavia, on apprend que, lors de la tempête du 11 juillet 1850, la maison que possède Louise Caens sur le lot 612 a été endommagée et qu’il faut remplacer les portes et les gouttières.
Le 9 juin 1854, Samuel Augustus Mathews, en tant qu’officier de justice du gouvernement, adresse un rapport à la Cour de justice dans lequel il indique avoir enquêté au sujet d’un certain monsieur Granval, sous les ordres du juge, qui est également gouverneur intérimaire.
Il dit qu’il est allé voir la veuve Granval (née Caens) qui habite et possède de la terre sur l’île sans qu’on sache pourquoi — à moins que cela soit suite à une communication officielle du consul de Suède en Amérique).
La veuve Granval indique que Benjamin Granval était né en Bretagne, à Moëlan dans le département du Finistère. Elle dit qu’il est arrivé ici le 14 août 1837, qu’ils se sont mariés le 26 mai 1838 et qu’ils ont eu trois enfants, deux garçons et une fille, tous décédés dans leur jeunesse. Elle dit qu’elle et son mari ont quitté l’île le 15 novembre 1841 pour s’installer à Puerto Rico. Que de là, ils sont partis pour Carúpano, en Amérique du Sud (sur la côte nord-est du Venezuela), le 13 décembre 1843, et qu’ils ont quitté le 20 juillet 1844 pour s’installer sur l’île de Saint-Thomas. Finalement, Benjamin Granval a quitté Saint-Thomas seul en octobre 1844 pour la Nouvelle-Orléans où il est mort peu de temps après son arrivée.
Dans un rapport de juin 1864, les représentants de Gustavia dressent l’état des lieux de tous les bâtiments délabrés susceptibles de présenter un risque en cas de tempête ou d’incendie. Ne sont pas mentionnées les petites maisons, qui, bien que dans un très mauvais état, pourraient toujours servir à loger des pauvres. Parmi d’autres, il y a la maison appartenant à Madame Granval sur le lot 200. Les représentants demandent sa destruction.
Par une plainte déposée auprès de la Cour en 1865, on apprend que Louise Caens exerce le commerce de matériel de couture et de tissus. Elle a des femmes qui parcourent la campagne et vendent, moyennant une commission, les produits qu’elle leur confie. Dans cette plainte, par exemple, Françoise Marcial lui doit pour près de 20 dollars de tissus de coton, d’indienne, de mousseline, d’indienne à carreaux, de scapulaire, de toile en fil de coton, de madras, de cordon pour soulier et de chapelets. Malheureusement pour Françoise Marcial, son mari, Jean-Charles, semble dilapider l’argent des ventes, et elle ne peut pas rembourser Louise.
Le 22 janvier 1875, Louise fait rédiger son testament.
Elle déclare « solennellement mourir comme j’ai vécu, c’est-à-dire dans la foi et religion de mes pères, élevés comme moi dans la doctrine catholique apostolique et romaine ».
Elle « prie Dieu de me pardonner dans sa sainte miséricorde mes fautes, mes péchés et tout ce que j’ai pu faire contre la sainte volonté »
Elle ajoute « Je m’excuse envers tous ceux que j’ai pu offenser ou déplaire, même sans le vouloir, je déclare n’avoir de l’animosité contre qui que ce soit de mes semblables. »
Elle déclare instituer « dès à présent, et pour toujours, sur mes biens, présents et à venir, Louis Adolphe Caens et ses frères et sœurs, habitants demeurants à Villerville, près du Havre, département du Calvados, en Normandie (France), d’une part, et de l’autre, à Madame veuve Groult et sa sœur ». C’est-à-dire la moitié à Louis Adolphe et ses frères, et ses sœurs, l’autre moitié pour mes deux nièces, Madame Groult et sa sœur, ces deux dames demeurant à Paris.
Elle poursuit en demandant un enterrement de deuxième classe, « et, surtout, de me faire apporter à Saint-Jean, dût-il louer des hommes à cet effet comme il y a peu de personnes maintenant aux enterrements, et d’avoir la bonté de prélever dix gourdes de mes biens pour les remettre à Monsieur le curé de la paroisse pour dire une messe tous les vendredis pendant dix semaines à mes intentions pour le repos de mon âme ».
Elle lègue ses « hardes, son linge de lit et de table à Madame Catherine Aubin ».
Elle nomme Monsieur Charles Ridderhyerta son exécuteur testamentaire « le priant de vouloir bien me rendre ce dernier service ».
Bien qu’elle ne les ait probablement jamais rencontrés, Louise choisit pourtant de faire de ses demi-frères et demi-sœurs ses héritiers.
Le 3 août 1875, on procède à la succession de Madame veuve Louise Granval née Caens décédée à Gustavia le 22 janvier de la même année. Il est dit que, d’après son testament, rédigé le jour de sa mort, tous ses biens doivent revenir à Louis Adolphe Caens, à ses frères et sœurs, ainsi qu’à Madame Groult et à sa sœur, tous résidant en France.
Louise est propriétaire du lot 126, sur lequel se trouvent une maison en charpente, un salon d’extérieur, une cuisine et une citerne. Elle possède également le lot 200, sur lequel se trouve une petite maison en mauvais état, et le lot 612, sur lequel se trouvent une maison en bois et une citerne, les deux en très mauvais état. Le tout s’élève à 626 dollars. Elle a pour 121 dollars de dettes.
Les affaires ne sont plus florissantes comme elles l’avaient été auparavant. Dans un Gustavia qui végète et se remet toujours à peine du grand incendie de 1852, personne n’a plus d’argent et le patrimoine bâti se délite.
Le 18 septembre 1875, le gouverneur reçoit une lettre adressée au consul de France. Comme il n’y a pas de consulat français sur notre île, et, conformément aux habitudes qu’ils ont prises dans de tels cas, le gouverneur ouvre la lettre. Le document a été expédié de Paris le 19 août de la même année et on peut lire :
« Permettez-moi d’avoir l’honneur de venir vous prier d’être assez obligeant pour nous faire savoir si les biens de Madame Veuve Granval, née Louise Caens, ma tante, ont été vendus. Cette dame est décédée le 22 janvier dernier à Saint-Barthélemy, paroisse de Gustavia, et a institué pour son exécuteur testamentaire Monsieur Ridderhyerta qui a écrit à Monsieur Lefèvre, notaire à Honfleur, Calvados, pour lui annoncer qu’il allait demander un délai. Je désirerais savoir si tous les immeubles, meubles, etc., ont été adjugés depuis le 22 janvier, et à combien s’est élevée cette vente ; si la défunte possédait des valeurs placées en son nom.
En un mot, vous m’obligeriez infiniment si vous vouliez bien prendre la peine de me faire connaître tous les détails de la succession,
En attendant la faveur de votre réponse, j’ai l’honneur d’être avec respect,
Monsieur le consul, ;
Votre très humble servante ».
Le courrier est signé par Rosalie Caens, veuve Groult, 31 rue Saint-Maur, Paris 11e.
La lettre est ensuite classée dans les archives et une copie est remise à Ridderhyerta.
Comme l’histoire de la famille Caens sur notre île.
Il n’en reste plus rien.
Cette dernière lettre, envoyée de Paris, est assez émouvante. Plus de cinquante ans après l’arrivée de Louis Caens à Saint-Barthélemy, et près de trente-cinq ans après son décès, les liens avec la famille qu’il avait laissée derrière lui, là-bas, en Normandie, existent encore. D’une certaine manière. Les héritiers restés en France ne cherchent finalement peut-être qu’à savoir ce qu’il reste des biens accumulés par ce marin devenu commerçant à Gustavia. Voir ce qu’ils pourraient en tirer.
Entre Villerville, Gustavia, Puerto Rico, Carúpano, Saint-Thomas et La Nouvelle-Orléans, les archives permettent finalement de suivre le destin étonnamment mobile d’une famille française ordinaire dans la Caraïbe du XIXe siècle.
Je me suis attaché à Louis Caens car il représente assez bien le parcours de ces hommes qui sont arrivés ici sans savoir vraiment ce qu’ils allaient y trouver et qui ont finalement décidé de s’y installer, d’y fonder une famille. D’y vivre.
Je cherche toujours à vérifier si ces familles inconnues, ces noms aujourd’hui disparus de Saint-Barthélemy, ont laissé une descendance ailleurs. Louis Caens a de nombreux descendants en France. L’un d’eux, Patrick, a consacré un important travail à sa généalogie.
Je crois bien qu’il a été très surpris d’apprendre que son ancêtre avait mené une seconde vie, au-delà de l’horizon, au large du Havre, de l’autre côté de l’Atlantique, loin de sa famille normande et de ses enfants.
Catégories :Caens, Granval, Uncategorized
Laisser un commentaire