Nous allons étudier ici ce que l’on sait de Daniel Östrom et de sa maison. En effet, même si personne ne connaît notre homme, tout le monde connaît sa maison, l’ancienne mairie de Gustavia.
Daniel Öström est un marchand né en Suède le 9 septembre 1760. Il est arrivé sur notre île le 4 février 1786 et a rejoint la congrégation luthérienne suédoise le 2 mars de la même année. On retrouve son mariage avec Esther Clark, le 21 février 1790, dans le registre de cette même église. Esther Clark est originaire du « Hampshire, West-Sex, old England ». Elle est la belle-sœur du Suédois Carl Fredrik Bagge.
D’après les travaux de Victor Wilson (Commerce in Disguise: War and Trade in the Caribbean Free Port of Gustavia, 1793–1815), Daniel Öström fait partie des commerçants suédois qui ont réussi à s’imposer dans le commerce antillais. Arrivé très tôt à Saint-Barthélemy, il débute modestement en vendant de petites marchandises, des provisions et du rhum, principalement à la garnison suédoise, en partenariat avec un Anglais nommé Kelly. Il développe ensuite ses activités et fonde la maison de commerce Öström, Procter & Co. Au sommet de sa carrière, il dispose d’un réseau commercial régional étendu jusqu’aux États-Unis. Wilson souligne également que sa réussite reposait largement sur ses liens avec les milieux commerciaux anglo-saxons – il épouse d’ailleurs une Anglaise en 1790 – et qu’il commerçait surtout en produits manufacturés britanniques plutôt qu’en marchandises suédoises.
Daniel Öström est associé dans la maison de commerce « Öström, Procter and Company ». On peut noter qu’il y a d’autres associés dans cette maison de commerce : John Procter « le jeune », un commerçant anglais, Gustaf Ekerman, Suédois et fonctionnaire résident à Gustavia, et Peter Anthony Enjalbert (ou Engelbert), sur lequel je n’ai aucune information.
On retrouve également la société Öström, Procter & Co dans l’affaire du navire suédois Medborgaren. D’après les documents de la Cour de justice et les travaux de Victor Wilson, le navire avait été affrété par charte-partie le 20 novembre 1797 entre la maison de commerce Öström, Procter & Co et le capitaine Andre Schale, agissant pour le compte du propriétaire du navire, Louis Étienne Yvon de Göteborg. Le Medborgaren devait initialement se rendre à Baltimore ou Norfolk. En cours de route, le capitaine modifia cependant sa destination et fit escale à Charleston, où des réparations furent effectuées et réglées par le supercargo embarqué pour le compte de la société, Peter Anthony Enjelberg. Au départ de Charleston, et malgré l’interdiction figurant dans la charte-partie, le capitaine embarqua des passagers avant de reprendre la mer. Le navire fut ensuite intercepté par un corsaire anglais, accusé de se rendre à Saint-Domingue, puis condamné comme bonne prise par l’amirauté britannique. Victor Wilson indique par ailleurs que les autorités britanniques considéraient que le propriétaire réel du navire n’était pas Yvon de Göteborg, mais la société Öström, Procter & Co de Saint-Barthélemy. Le navire serait ensuite passé entre les mains d’un membre de la famille Haasum de Saint-Thomas avant d’être finalement condamné comme propriété française en 1799.
Le 18 septembre 1805, Thomas Allman, marchand résidant habituellement sur l’île de Saint-Christophe, fait une déposition notariée à Gustavia. Il indique agir pour le compte et au nom de Messieurs John Procter « le jeune », de la ville de Lancaster en Grande-Bretagne, et Edward Kilshaw, également de Lancaster, tous deux assignés dans l’affaire de la banqueroute de John Procter « le jeune ». Il indique également avoir reçu deux promesses de paiement signées par Gustaf Ekerman. La première, pour un montant de huit mille dollars espagnols, payable dans trois mois ; la seconde, du même montant, payable dans six mois, Gustaf Ekerman agissant au nom de la société Öström, Procter and Company.
Je fais une pause ici pour remettre les choses dans leur contexte. On parle ici de dollars espagnols, la fameuse « pièce de huit » composée d’environ 90 % d’argent. Chaque pièce contient environ 24,4 grammes d’argent fin, soit, pour le total de la dette (16 000 pièces de huit), environ 390 kilos d’argent fin. En valeur actuelle, on approche tout de même du million de dollars.
Comme d’habitude, la plupart des maisons de commerce installées à Gustavia ne sont pas des sociétés riches ; elles ne disposent finalement pas de beaucoup de liquidités. Elles vivent sur le roulement, le crédit et les flux. Cette somme due correspond sans doute à l’addition des valeurs de plusieurs cargaisons. Il suffit d’un grain de sable, d’une marchandise insuffisamment assurée, d’un navire pris par les corsaires (comme c’est le cas du Medborgaren) ou d’une cargaison endommagée par une tempête en mer, et les difficultés commencent.
Öström en fait l’amère expérience, comme la plupart des marchands installés à Gustavia l’ont faite un jour. En quelques semaines, une maison de commerce, même importante, peut être anéantie.
Thomas Allman poursuit en indiquant que ces sommes sont dues aux successions en faillite de Monsieur John Procter et à sa maison de commerce « John Procter and Son » par la maison de commerce en faillite « Öström, Procter and Co », ainsi que par la succession de Daniel Öström.
Un peu plus loin, il est indiqué que la banqueroute de John Procter a été prononcée à Lancaster le 14 juillet 1802. La société de Saint-Barthélemy doit à ses créanciers anglais (John Jackson et Edward Kilshaw) la coquette somme de 12 964 livres sterling. De plus, à titre personnel, Daniel Öström doit la somme de 414 livres sterling.
Ce document nous indique donc que Daniel Öström est décédé avant le 18 septembre 1805 (je n’ai pas retrouvé la date exacte dans les registres religieux).
On ne sait pas exactement ce qui advient ensuite, mais il semble que les dettes aient bien été payées.
J’ai finalement retrouvé l’inventaire de succession de Daniel Öström, dans lequel il est indiqué qu’il est décédé le 2 novembre 1803. Le document, daté du 1er mars 1804, indique qu’il n’a laissé aucun enfant de son mariage avec la veuve, Esther Öström née Clark, mais qu’il a une sœur à Stockholm, mariée à un Lars Bressman. La veuve déclare qu’elle ne connaît aucun autre héritier et que les droits de la sœur du défunt seront protégés.

Article 1 – Terrain et maison de Daniel Öström
Le défunt possédait le lot n° 1 de l’ancien quartier E, dénommé ensuite « Svearne », mesurant 57 pieds français entre Kungsgatan et Soldatgatan, et 60 pieds français entre le lot n° 2 au nord et Artilleriegatan. On parle donc, ici, de l’ancienne mairie.
Sur ce terrain se trouve une maison d’habitation en bois construite au-dessus d’un magasin, avec une pièce de bureau attenante.
Cette maison mesure 54 pieds anglais de longueur sur 47 pieds anglais de largeur. Elle est composée :
• d’une salle principale revêtue d’une grande toile cirée fixée au plancher ;
• de six chambres ;
• ainsi que de deux galeries ouvertes sous le même toit.
Il existe également un second bâtiment construit sur le terrain, mesurant 57 pieds sur 13, comprenant :
• une cuisine ;
• un four ;
• quatre pièces séparées de dimensions diverses.
Une aile attenante au bâtiment principal est construite au-dessus d’une cave voûtée munie d’une porte en fer.
On trouve également un petit hangar dans le jardin, ainsi qu’une citerne maçonnée et voûtée, mesurant 21 pieds de côté pour environ 10 pieds de hauteur et divisée en deux compartiments.
La veuve indique toutefois que cette citerne ne peut être remplie que jusqu’à une certaine hauteur en raison de fuites, probablement dissimulées.
L’ensemble des bâtiments est décrit comme étant en bon état, à l’exception :
• de la couverture du bâtiment principal, qui nécessitera prochainement une nouvelle couverture en bardeaux ;
• ainsi que de la couverture de la citerne, jugée détériorée.
Il y a aussi une écurie composée de trois box, délabrée et construite sur le terrain d’un autre propriétaire.
Le total est estimé à 10 000 dollars. Il s’agit d’un très important patrimoine immobilier pour l’époque.

En outre, Daniel Öström possède trois esclaves : Valah, créole âgée de trente-huit ans ; Priscilla, cinquante-cinq ans ; et Miranda, dix-huit ans, fils de Priscilla. On peut noter que ces deux derniers esclaves sont nés à Anguilla et qu’ils ont été achetés à Richard Roberts, d’Anguilla, le 28 mai 1798, pour 240 piastres gourdes.
Encore une petite pause ici : concernant Miranda, je ne peux m’empêcher de penser à Miranda Romney, ancêtre de nos Romney, fils d’une Procella, également natifs d’Anguilla. Mais il y aurait une différence d’âge assez importante. Je garde cette piste tout de même.

Il semblerait que le plan de la maison que nous possédons aujourd’hui date du 26 avril 1799. À tout le moins, c’est la date à laquelle il est enregistré aux archives.
Il y a aussi des reconnaissances de dettes en sa faveur :
- celle de Christopher Sadler, pour 1118 dollars, enregistrée le 5 juillet 1800 ;
- celle d’Alexander Wardrobe, pour 5923 dollars, du 7 mai 1802 ;
- ainsi qu’une autre pour 2045 dollars, d’après un jugement rendu.
Il y en a toute une liste, avec de gros montants, Saint-Thomas et Saint-Martin compris.
Il y a aussi environ 510 dollars en espèces.
Au total, l’actif de la succession se monte à 23 273 dollars, dont 9356 dollars de sommes qu’on lui doit.
Il a pour 8 947 dollars de dettes, la plus importante étant due à Öström, Procter and Co pour un montant de 5 939 dollars.
L’actif net de la succession s’élève donc à 14 326 dollars.
On peut même affiner un peu, puisque Esther Öström avait fait publier dans la London Gazette du 25 août 1804 une déclaration du juge Bergstedt indiquant que les éventuels créanciers avaient jusqu’au 11 mars 1805 pour se manifester.
Le 16 avril 1808, Esther Clark, veuve Öström, pensant mourir prochainement, rédige son testament. Elle indique qu’elle souhaite que sa succession règle les éventuelles dettes qu’elle pourrait avoir.
Puis, qu’il soit versé la somme de huit cents dollars à chacun des deux « enfants métis », Daniel et Sophia Audain.
On peut noter qu’elle donne également des bijoux et de l’argent à des neveux et nièces qu’elle a en Angleterre, mais rien du côté de sa sœur, épouse de Bagge.
Elle offre également un portrait de son défunt mari à son unique sœur – à lui – qui semble résider à Stockholm.
Elle insiste pour dire que les sommes versées aux deux enfants métis proviennent du solde de l’héritage de son mari. On comprend qu’il s’agit d’enfants naturels de Daniel Öström.
En ce qui concerne sa propre succession, c’est-à-dire la moitié des biens du couple, elle indique qu’il devra en être disposé uniquement selon ses volontés, les héritiers de feu son mari ne pouvant s’y opposer d’aucune manière.
À la suite de ce testament, sans autre indication ni précision, on trouve le plan de la maison de Daniel Öström – le plan mentionné lors de l’inventaire de succession.

Esther décède avant avril 1811, sans que l’on connaisse la date précise, puisque l’inventaire de sa succession est daté du 2 avril.
La maison figure toujours dans le patrimoine de la famille qui, semble-t-il, n’a pas eu besoin de la vendre pour régler les dettes de 1804. Elle est désormais estimée à 6000 dollars.
La veuve possède toujours trois esclaves, mais aucun de ceux figurant dans l’inventaire précédent.
On note la présence de l’esclave Cora, née en Afrique, alors âgée de quatorze ans, que l’on retrouve plus tard sous le patronyme Ostrom ou Ostrum. Elle aura un fils portant le nom de Thomas Mardenborough vers 1845.
Le total de la succession est estimé à 9043 dollars, avec une dette de 710 dollars en faveur de Gerardht Rohl.
On peut noter qu’il est à nouveau fait mention du plan de la maison dans la liste des papiers retrouvés chez les Öström.

Courant septembre ou octobre 1811, Sophia Öström demande à la Cour qu’on lui verse les 800 dollars qui lui reviennent selon le testament d’Esther Öström.
Le 25 juillet 1826, Sophia Ostrum – bien qu’elle signe Sophie Öström – adresse une pétition à la Cour de justice dans laquelle elle indique que Gustaf Ekerman doit à son frère Daniel Ostrum la somme de sept cents dollars espagnols, mais que ce dernier a disparu depuis treize ans et qu’il est considéré comme décédé.
Elle demande que cette somme, ainsi que les intérêts courus sur douze années, lui soit versés.
Attaché à sa requête, on trouve un document notarié daté du 26 octobre 1813 dans lequel Gustaf Ekerman, officier chargé des ventes publiques, reconnaît être endetté auprès de Daniel Ostrom, métis libre et marin de cette ville, pour la somme de sept cents dollars espagnols, et auprès de Sophie Ostrom, également métisse libre et résidente dans cette île, pour la somme de cinq cents dollars espagnols.
Dans ce document, il s’engage à régler ces deux sommes dans un délai d’un an.
Comme garantie de cette dette, il met en gage les trois lots qu’il possède en ville : les n° 183, 183½ et 179, ainsi que les maisons qui y sont construites.
Dans la marge, Sophie Öström a écrit :
« J’ai reçu des mains de Monsieur Gustaf Ekerman, le 29 janvier 1816, la somme de cinq cents dollars espagnols, ainsi que les intérêts, et je lui donne quittance de cette somme. »

À la suite de ce document, daté du 26 mai 1826, Ekerman renouvelle son engagement à régler les sept cents dollars dus à Daniel Öström. Il indique avoir payé tous les intérêts échus jusqu’au 26 octobre 1825.
Il semble que Sophia Magdalena et Daniel Öström soient les enfants qu’il a eus avec Mary Audain, une mulâtresse libre, avant d’épouser Esther Clark.
Sophia Magdalena est née le 10 avril 1789 et a été baptisée le 12 juillet de la même année à l’église luthérienne de Gustavia. J’ai vu passer la mention d’un voyage entre la Suède et Saint-Barth avec une escale aux Açores.
Je n’ai pas retrouvé les informations concernant son frère Daniel.
Il y avait également une première fille, Charlotte, née en 1787 et décédée en 1788.

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