Le capitaine Jean VANTRE et Victor HUGUES

Les pirates, les corsaires, les flibustiers, réveillent l’imaginaire lorsqu’on évoque l’Histoire des Antilles. Pour eux-mêmes, ou pour le compte d’une nation en guerre, ils attaquaient des navires, volaient, pillaient.

Pendant la période révolutionnaire, puis, pendant l’époque des guerres Napoléoniennes et ensuite des guerres d’indépendances des colonies espagnoles d’Amérique du Sud, la mer des Caraïbes est inféstée de corsaires.

Le pavillon Suédois étant neutre, il aurait dû protéger les navires de Saint-Barthélemy, mais les corsaires Français ou Anglais ne s’embarrassaient pas de ces détails. Un rien pouvait justifier la prise d’un navire : un manifeste mal rédigé, un rôle d’équipage manquant, une marchandise interdite par une de ces nations. Un corsaire anglais pouvait vous arrêter car vous alliez ou veniez d’un port français, et vice versa, qu’un jour vous aviez été dans l’un de ces ports, que vous aviez un membre d’équipage considéré comme un ennemi, que votre navire avait auparavant navigué sous pavillon ennemi.

Pour les nombreux navires de commerce Saint-Barth, prendre la mer à cette époque frisait l’inconscience. On ne compte pas le nombre de navires arrêtés, les marchandises saisies, les équipages emprisonnés. Des prises faites devant Fourchue ou jusqu’à l’entrée du port de Gustavia !

Une fois un bateau arrêté, le capitaine corsaire faisait ramener la prise vers son port d’attache. Tout était inspecté à bord, à la recherche d’une preuve qui permettrait aux juges de confirmer la prise comme « bonne » et condamner le bateau et la marchandise. Le capitaine corsaire et les armateurs touchaient une part de la valeur de la revente. De nombreux armateurs à Gustavia avaient investi dans des navires corsaires, l’activité pouvant être lucrative.

Les Saint-Barth, lorsqu’ils étaient pris par des corsaires Anglais, étaient souvent considérés comme étant Français car parlant cette langue. Il leur fallait utiliser de beaucoup de diplomatie pour se sortir de situations délicates dans lesquelles on pouvait aller jusqu’à perdre la vie !

Les corsaires Français amenaient leurs prises le plus souvent vers Basse-Terre, les Anglais, Antigua ou Saint-Christophe. Les équipages étaient interrogés, parfois torturés pour donner des indications qui pourraient servir de preuves contre eux par les tribunaux. On dressait des procès-verbaux de capture, détaillant tout les articles saisis. Pour l’année 1797 seulement, la Guadeloupe enregistre 262 prises par des corsaires Guadeloupéens, contre 56 prises par la marine Française.

Après avoir repris la Guadeloupe aux mains des Anglais en décembre 1794, Victor HUGUES, Commissaire de la République pour cette île, distribue des licences de corsaires à des « entrepreneurs » Guadeloupéens. Ceux-ci attaquent sans relâche tout ce qui passe à proximité de leurs navires, leurs prises permettant d’alimenter l’économie de la Guadeloupe privée de l’aide de la métropole alors aux prises avec les puissances Européennes qui veulent écraser la Révolution.

Ci-dessous, la déclaration (Letter of Protest) notariée d’un Saint-Barth, le capitaine Jean VANTRE, en 1797 à son retour dans l’île après avoir été victime d’une attaque par un corsaire Français. Il est alors âgé de vingt-et-un an !

« Je déclare qu’après avoir appareillé de ce port, île de Saint-Barthélemy, le 4 mars du courant à 8 heures du matin, étant au vent de Saint-Christophe, à une heure de relevé, faisant route pour Sainte-Lucie, je fus rencontré par le corsaire français « La Cocoyanne », commandé par le nommé MAREL, qu’après m’avoir visité, a pris de son autorité deux hommes de mon équipage et mon canot, et a mis à mon bord un capitaine de prise et trois hommes qui m’ont conduit à la Basse-Terre en Guadeloupe, où, à mon arrivée dans ce port, je fus présenté par devant le Citoyen HUGUES, délégués dans cette île où il a fait la visite de mes papiers, et nous a répondu que nous pouvions achever notre route à notre destination.

Je lui ai fais mes observations, que je ne pouvais continuer ma route, vu que les deux hommes de moins de mon équipage étaient retenus, et mon canot, à bord du corsaire qui m’avait fait conduire dans ce port. Le dit Citoyen HUGUES m’a répondu brusquement, en disant qu’il désirait que je fusse ramené une seconde fois dans ce port. N’ayant fait aucune espèce de réponse à ses brutalités, je me suis retiré comme étant le partie le plus sage à répondre. Etant hors de sa maison, il me fit rappeler par la sentinelle, et il me demanda mon nom, que je lui fis connaître, et il m’a répondu que j’étais un foutu coquin, et que guère ne le retenait de me faire amarrer sur un canon et me faire donner cent coups de corde.

Voulant lui répondre, il ne voulut pas entendre mes observations et m’a traité, de nouveau injurié.

Après cela je m’en fus. Etant dehors, il continuait toujours ses injures, en disant qu’il y avait déjà longtemps que je méritais d’être pendu.

Je me suis rendu à mon bord où j’ai fait route pour cette île où je suis arrivé hier au soir ».

Saint-Barthélemy, le 9 mars 1797,

Jean VANTRE s’en sort plutôt bien cette fois.

Victor HUGUES, connu pour ses excès, était-il bien disposé ce jour là ? Le fait que le navire se rende à Sainte-Lucie, alors reprise aux Anglais, a-t-il plaidé en sa faveur ?

C’est sur lui même qu’il a compté. Son expérience sans doute. Il le dit lui-même « je me suis retiré comme étant le partie le plus sage à répondre ». Prendre sur soi, ravaler sa salive, louvoyer pour tenir le cap et rester en vie. A vingt-et-un an, chapeau Capitaine !

Jean VANTRE, comme beaucoup d’autres capitaines et marins Saint-Barth de cette époque, risquait sa vie à chaque sortie en mer. Beaucoup d’entre eux, LEBLANC, DALCHÉ, BLANCHARD par exemple, ne sont pas rentrés. Une tempête ? Des corsaires ? On ne saura sans doute jamais.

Nous reverrons bientôt notre valeureux capitaine Saint-Barth dans une autre histoire de corsaires.

Jean François VANTRE dit « Jean » est né au Quartier du Roi (alors à Saint-Jean) le 12 novembre 1776. Il est le fils de Charles VANTRE, un capitaine et armateur Marseillais puis Saint-Barth, et de Marie Magdelaine GRÉAUX.

Jean épouse Marie Magdelaine BERRY le 13 décembre 1796. Elle est native de Grand Fond, fille de François BERRY et de Elisabeth BRIN.

Jean et Marie Magdelaine habitent à Saint-Jean où ils auront sept enfants. Ils doivent avoir une descendance à Saint-Thomas.



Catégories :BERRY, CORSAIRES, Greaux, Uncategorized, VANTRE

3 réponses

  1. digne d’une série Netflix !

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  2. Superbe article ! Très intéressant la piraterie à cette époque je trouve. Ça me plaît.

    Aimé par 1 personne

Rétroliens

  1. Histoires de corsaires, l’incroyable « coup de trois » du Capitaine Jean VANTRE de 1796 – The Saint-Barth Islander

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