L’émigration au Demerara en 1837

Le territoire du Guyana actuel, entre le Venezuela, à l’ouest, le Surinam à l’est, le Brésil au sud, et borné au nord par l’océan Atlantique, a été colonisé par des Hollandais en plusieurs phases à partir des années 1590, entrainant la création de plusieurs colonies, dont la dernière, le Demerara, en 1752. A partir de 1796, la Grande-Bretagne en prend le contrôle.

C’est du Demerara que nous allons parler ici. A noter qu’on peut aussi le trouver écrit « Demerary » même si ce nom semble plutôt désigner l’ensemble des trois territoires (avec Essequibo et Berbice) formant le Guyana Britannique.

L’abolition de la traite des noirs est décrétée le 24 mars 1807 par la Grande-Bretagne. A cette date donc, il n’est normalement plus possible d’importer des esclaves dans les colonies britanniques, mais ce n’est qu’en 1817 que les colonies vont se mettre à tenir un registre de tous les esclaves, et seulement à partir de 1819 que ces registres seront transmis à un office central permettant, par ce contrôle, de mettre définitivement fin à la traite dans ces colonies. En effet, jusqu’à 1819, on continuait l’importation d’esclaves illégalement, mais forcément, dans des proportions moindres.

En juillet 1833, le Parlement britannique décide de l’abolition progressive de l’esclavage avec un processus prévu de se terminer au 1er août 1840 … en prenant soin d’indiquer « qu’on accordera une indemnité raisonnable aux personnes qui ont eu droit aux services de ses esclaves et pour la perte occasionnée ». La loi indique qu’avant d’être totalement libres, les esclaves, en fonction de l’occupation qu’ils avaient avant l’abolition, devront effectuer une période dite d’apprentissage plus ou moins longue (4 ans pour les esclaves domestiques et 6 ans pour les esclaves travaillant dans les plantations). C’est bien sur un prétexte pour faire durer l’esclavage un peu plus longtemps encore, et reculer la fatale échéance, les premiers esclaves étant libérables à compter du 1er août 1834 (ceux qui sont âgés de moins de 6 ans ou de plus de 60 ans). Antigua est la seule colonie qui n’adoptera pas ce temps d’apprentissage. Le British Guyana annulera finalement cette disposition à partir de juillet 1838, et le 1er août de la même année, il n’y a plus d’esclaves dans toutes les colonies de l’empire.

Les planteurs ayant, on s’en doute, du mal à remettre en perspective un modèle économique basé sur l’exploitation absolutiste de l’être humain sans avoir à verser de salaire, vont chercher à remplacer les esclaves en important une nouvelle main d’œuvre qu’ils imaginent servile et bon marché et ils font venir, dès le mois de mai 1838, des bateaux de travailleurs d’Inde. Il y a aussi des tentatives d’importation de travailleurs d’Allemagne, de Malte et de Madère, mais bien sûr aussi, des Antilles.

Les conditions d’embauche sont très réglementées, avec signature d’un contrat en bonne et due forme, mais les travailleurs se rendent compte, une fois arrivés sur place, qu’ils viennent de se faire berner. Les logements et la nourriture sont les mêmes qu’au temps des esclaves, et on rapporte même que des travailleurs libres des plantations sont toujours soumis aux mauvais traitements de planteurs qui n’ont pas compris qu’ils étaient devenus patrons. On parle toujours de fouet, de blessures frottées au sel, d’eau croupie, de vêtements en loques, de maisons en mauvais état, sales, pas de lit ou de matelas, de vieilles couvertures puantes. C’est vers ça que se dirigent les pauvres en quête d’une vie meilleure. Mais de tout ça, c’est l’environnement et le climat qui tue le plus les nouveaux arrivés. La dysenterie et la fièvre jaune ne font pas de quartier, et comme vous le verrez, de nombreux Saint-Barth partis trouver un travail et de quoi vivre y sont morts.

Le 26 septembre 1836, le Gouverneur HAASUM : « L’émigration de cette île depuis la décadence du commerce se portait principalement sur St-Thomas et Puerto Rico, a dernièrement reçu une nouvelle direction. Le manque d’ouvriers dans la colonie de Demerara où il paraît qu’on obtient une haute prime de tant par tête pour chacun de ceux qui y sont importés a donné lieu à une nouvelle espèce de traite. Chaque apprenti ayant le droit, lorsqu’il en possède les moyens, d’acheter le reste du temps pendant lequel il est obligé de servir, certains spéculateurs anglais de nation se rendent dans les autres colonies anglaises et à force de promesses et les avances nécessaires, embauchent les apprentis à rompre leurs anciens engagements et de les accompagner à Demerara où ils doivent travailler pour un certain temps. Ces embaucheurs sont vus de très mauvais œil dans les îles voisines, et dans quelques-unes, on a même adopté des mesures législatives pour entraver leurs opérations. Quelques-uns de ces messieurs sont venus ici pour engager des gens libres moyennant quelques avances, et ils ont réussi de se procurer de 70 à 80 personnes, hommes et femmes, qui sont partis pour Demerara. Les formalités voulues par la loi ayant été remplies, je n’ai pu y mettre empêchement, et je suis persuadé d’ailleurs, que les personnes qui peuvent seulement se nourrir ici, ne voudraient pas quitter la colonie, mais que ceux qui sont déjà partis, retourneront volontiers ici quand les circonstances le permettront ».

On le voit ici, l’arrivée au Demerara de travailleurs originaires de Saint-Barth, ce dès avant septembre 1836. C’est à dire bien avant l’arrivée des premiers navires venant d’Inde, mais aussi avant l’abolition de l’esclavage. On a peine à imaginer le choc qu’ils ont pu ressentir en arrivant sur place, même si, contrairement aux travailleurs européens, ils vivaient dans une société esclavagiste.

Dans son rapport du 14 décembre 1836 le Gouverneur écrit « Les émigrations pour Demerara continuent parmi la classe ouvrière. Une trentaine de personnes sont parties pour ladite colonie depuis mon dernier très humble rapport à ce sujet ».

Le 29 mai 1837, William CARBERY adresse une pétition à la Cour de Justice dans laquelle il indique qu’il a trouvé quelques personnes prêtes à s’engager comme apprentis laboureurs dans la colonie du Demerara au Guyana Britannique pour le servir selon les règles en vigueur. Il ajoute que, selon une décision passée le 1er mai 1837 par le Conseil de sa majesté le roi de Grande-Bretagne et d’Irlande, aucun contrat d’engagement ne peut être passé en dehors des limites du Guyana Britannique, à moins qu’il ne soit signé en présence d’au moins deux juges de paix ou magistrats de la colonie dans laquelle les engagés résident à ce moment-là, ceci pour prouver que les signataires ont bien compris la nature du contrat et qu’ils ont signé librement. CARBERY demande que la Cour de Justice accepte de remplir ce rôle et de lui délivrer ensuite un certificat confirmant que tout a été fait comme stipulé.

Le contrat ci-dessous est un des contrats que les émigrés de Saint-Barth remplissaient devant la Cour de Justice. Sur la deuxième page on comprend que l’engagé (le terme seul rappelle les premières heures de la colonisation des îles) ne sait même pas en quelle qualité il sera employé « (il) est là pour être employé chaque et tous les jours, dans tous et chaque poste, dans l’agriculture ou les travaux des champs, ou le service, ou dans toute sorte de fabrication ou autres services ou opérations, connectés, de près ou de loin, à faire pousser, manufacturer, préparer ou livrer des produits, mais aussi n’importe quelles occupations normales et traditionnelles sur une plantation dans la colonie du Guyana Britannique … de travailler chaque jour pendant sept heures et 30 minutes … ». Interdiction de s’absenter sans l’autorisation de son employeur ou de ses agents.

FSB 235 – page 1 contrat vierge

L’engagé, sera nourri de poisson salé (ou substitut), de plantains (ou substitut) tels qu’on le fait habituellement au Guyana Britannique. Il sera logé dans un cottage ou une maison comme le sont normalement les travailleurs dans cette colonie, ou, dans des logements provisoires pendant la construction des cottages ou maisons. Les soins médicaux sont pris en charge par l’hôpital de la plantation où l’engagé réside.

FSB 235 – contrat vierge page 2

On ne sait pas combien nos travailleurs touchaient (sur une des listes ci-dessous on parle de 4 dollars par mois), mais on peut prendre en considération que les premiers engagés indiens ne touchaient pas de salaire et qu’ils devaient payer pour leur billet de bateau pour le retour en Inde à la fin de leur contrat. Le « indenture contract » est un contrat se basant sur le principe de la dette à rembourser : on transporte le travailleur, on le nourrit, on le loge et on le soigne, pendant un temps défini, et en échange, il travaille gratuitement, ou presque.

FSB 235 – contrat vierge page 3

Il faut bien comprendre ici, que les migrants qui signent s’engagent à abdiquer d’une grande partie de leur liberté pendant environ trois ans et de vivre, sans le savoir, quasiment dans les mêmes conditions que les esclaves avec qui ils vont être jusqu’en 1838. L’administration anglaise, comme le Gouverneur HAASUM semble-t-il, a beaucoup hésité avant d’autoriser ces contrats qu’elle juge n’être qu’une nouvelle forme d’esclavage. C’est sous la pression de planteurs et propriétaires très influents, comme le richissime John Gladstone, que cela fut autorisé.

Le capitalisme effréné a cela de fantastique : il trouve toujours les moyens de rebondir, de se transformer, sans rien remettre en cause de ses erreurs. Il n’a besoin que de faire changer quelques règles, quelques noms, pour se réinventer et renaitre comme neuf, blanchi, absous, sans remords, et sans reproches. D’ailleurs, on n’est pas très loin des situations actuelles qu’on range sous le terme d’esclavage moderne. Tous ces travailleurs, entre autres, originaire d’Asie du sud-est, qu’on prive de leurs passeports et des droits les plus élémentaires et qu’on endette pour les exploiter loin de chez eux dans un silence pesant.

Le 19 juin, CARBERY envoie une deuxième pétition qui reprend exactement les termes de la première, puis une troisième identique le 20 juillet 1837.

FSB 235 – 4 contractants non-identifiés

Le 20 juillet 1837, nous sommes quelques jours avant l’ouragan du 2 août, le Gouverneur indique « Les habitants, encouragés par les hauts prix que les cotons donnaient pendant un temps, se sont attachés à sa culture. Pendant le courant d’une année, comptant jusqu’au mois de mai passé, il a été exporté de l’île 329 ballots de coton. La campagne a eu à supporter des grandes souffrances et privations en conséquence de la sécheresse qui s’est prolongée jusqu’à présent, ne pouvant retirer aucune subsistance des plantations et ayant perdu beaucoup de bestiaux à défaut d’herbe. La misère a chassé 27 de ces gens de leurs foyers, et ils sont partis pour Demerara, s’étant engagés moyennant quelques avances, à un agent qui est venu ici pour se procurer des laboureurs. Un grand nombre de la population des îles voisines se rend à la même destination ».

FSB 235 – liste de contractants sans doute originaires de l’île d’Anguilla

Le 11 décembre 1837, le Gouverneur écrit que la goélette de guerre française « La Doris » est arrivée le 4 décembre avec à son bord le Procureur Général BERNARD « envoyé par Monsieur le Gouverneur de la Guadeloupe pour s’enquérir sur l’enlèvement de quelques noirs de la partie française de Saint-Martin que Mr le Commandant de cette île prétendait avoir été préparé par des personnes parmi lesquelles il s’en trouvait qui appartenait à cette colonie ». Le Gouverneur continue en indiquant qu’en cas de preuves, il poursuivrait les auteurs bien entendu, mais il ajoute qu’il pense que ce ne sont que quelques évasions de noirs de Saint-Martin, comme cela arrive avec d’autres de Saint-Barth, qui cherchent à rejoindre les îles anglaises « par suite de l’encouragement que le gouvernement anglais accorde la liberté à tout noir qui se réfugie dans ces îles ». Le Procureur français semble avoir des soupçons sur le sieur CARBERY « sujet anglais qui réside ici pour engager les émigrés pour Demerara, mais jusqu’ici je n’ai pas eu lieu de croire qu’il ait engagé des esclaves fugitifs, ce qu’il pourrait légalement faire après leur arrivée dans une colonie anglaise ».

On peut noter qu’en mars 1838, la Cour de Justice entend une affaire entre le Capitaine William NATTA, commandant des navires Dolphin et Fabius, et le sieur CARBERY. Il semble que NATTA ait effectué au moins un convoyage d’émigrants vers le Demerara avec des engagés partis de Tortola (7) et des Bahamas (24) en octobre 1837. CARBERY l’avait aussi envoyé chercher des volontaires à Grand-Caïmans, mais le Capitaine avait décidé de ne pas s’y rendre.

Dans le rapport du 10 mai 1838, HAASUM écrit « …la consommation ayant beaucoup diminué par suite de l’émigration de cette île et de l’Anguille pour les colonies de Demerara et de la Trinité. L’émigration parmi les habitants de la campagne s’arrêtera probablement, maintenant qu’on a reçu la nouvelle de la grande mortalité qui a eu lieu dans le nombre de ceux qui se sont engagés pour le Demerara, mais nombres de la classe ouvrière sont forcés de se porter sur des lieux qui offrent plus de ressources à l’industrie ».

Le 17 juillet 1838, Joseph MARCIAL, riche commerçant à Gustavia envoie une plainte contre William CARBERY. Il dit que celui-ci a fait signer un contrat à son esclave John et qu’il est parti pour le Demerara le 13 sur le schooner anglais « Henry Harding ». CARBERY s’en sort en prouvant que John n’était plus esclave.

Le 25 juillet 1838 « Les assemblées législatives dans toutes les colonies anglaises, à l’exception de la Guyane, viennent de passer une loi pour l’abolition des deux années d’apprentissage qui restaient encore pour les laboureurs, de manière que ceux-ci obtiendront leur liberté complète en même temps que les domestiques et artisans le 1er août prochain ». Le Gouverneur ajoute « Je crois devoir mentionner que nous avons 691 esclaves dans la colonie ». Puis il continue avec « des 250 campagnards qui émigrèrent il y a quelques temps pour la colonie de Demerary, 33 seulement sont dernièrement revenus dans un état de très mauvaise santé, tous les autres ayant péri par suite du changement de climat. On m’assure que ceux qui sont allés s’établir à la Trinité désirent aussi retourner ».

Le 23 août 1838 « Le Conseil administratif de la Guyane a finalement aussi déclaré, à l’instar des autres législatures, les laboureurs libres de l’apprentissage le 1er de ce mois ». Le Gouverneur s’étonne « dans quelques îles, on se plaint de l’indisposition des nègres pour le travail, et qu’ils ne veulent point s’engager sur les plantations ».

Le 30 octobre 1841, le gouverneur ULLRICH écrit « la semaine passée il est arrivé ici un brick autrichien appelé « La Bella Luigia » commandé par le Capitaine Vincenzo SCARPAS venant de Demerara et destiné pour Malte avec 30 émigrants, à ce qu’on m’a dit, seuls survivants d’un nombre de 150 y emmenés de l’île susdite il y environ 3 ans par le même bâtiment ».

On voit dans les deniers rapports du Gouverneur HAASUM qu’il semble ne s’inquiéter que du fait que l’esclavage ait été aboli dans les îles anglaises voisines, et de ce qui pourrait se passer avec les 691 esclaves qu’il y a encore sur notre île. Il y va même de la petite rengaine de l’époque, les noirs une fois libres, ils ne voudront plus travailler.

L’esclavage n’est aboli qu’en 1847 à Saint-Barthélemy.

Il est bien dommage que les listes des habitants de la campagne ne soient pas disponibles, et qu’en définitive, nous n’ayons que les noms de 15 d’entre eux sur les quelques 250 qui partirent tenaillés par la faim.

Encore, ne savons-nous même pas lesquels ont pu revenir vivants de ce voyage vers l’enfer !

FSB 235 – liste d’habitants de la campagne engagés pour le Demerara


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