Les insurgés d’Artigas, des corsaires et des pirates à Saint-Barthelemy en 1821

Entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle, les Antilles ont été le théâtre de profonds bouleversements socio-économiques et géopolitiques. Les colonies françaises et anglaises, mais aussi, plus largement, le bassin caribéen dans son entier, voir l’atlantique, ont subi les impacts des révolutions américaines, françaises et haïtiennes, puis, ceux des guerres d’indépendance des colonies espagnoles et portugaises d’Amérique latine.

Des corsaires, des marins indépendants et plus ou moins mandatés par des états souverains, ont surgi sur ce terrain d’instabilité politique. L’action des corsaires peut être analysée comme un enjeu clé dans la formation d’un nouvel ordre économique et politique dans les Antilles. En effet, ces corsaires, au fil des périodes et des situations, ont profité du vide laissé par les gouvernements pour mener des activités maritimes bien souvent illégales, attaquant les navires des puissances européennes présentes dans la région. Grâce à leur capacité à naviguer plus vite et plus agilement que les navires de guerre, ils ont réussi à perturber les échanges commerciaux entre les colonies et les métropoles.

Un corsaire, un privateer, un corsario, c’est un navire privé, ou un marin, commissionné par un gouvernement, pour s’attaquer aux navires militaires ou commerciaux d’un ennemi. Contrairement au pirate, le corsaire opère pour le compte d’un gouvernement, et ne peut s’attaquer qu’aux navires battant pavillon de l’adversaire. De même, si le pirate reste maître de ses prises, le corsaire doit les déclarer dans des tribunaux reconnus à cet effet et prouver qu’elles sont justifiées. Les prises des corsaires sont scrupuleusement enregistrées par les autorités, et celles-ci prélèvent des taxes, ne laissant qu’une partie valorisée au navire. L’activité des corsaires aux Antilles n’est pas nouvelle à la fin du XVIIIe siècle, mais elle va vivre un regain d’activité.

La révolution américaine en particulier a permis le développement à grande échelle d’une flotte corsaire dont elle avait besoin pour harceler les navires britanniques. C’est grâce à ce développement encouragé par le Congrès américain que des ports comme Baltimore vont créer toute une économie basée cette activité : construire des navires, les armer, les entretenir, y mettre des équipages, récupérer les marchandises prises et les revendre. Le corsaire est un peu comme une milice sur l’océan. Il remplace la marine qu’on n’a pas, et ce, à moindre coût. C’est d’ailleurs ce que va également faire Victor Hughes, alors que la Guadeloupe, comme toutes les îles françaises, est coupée de la métropole pendant la révolution, subissant les attaques continues de la marine anglaise. Victor Hughes utilisera une véritable flotte corsaire pour repousser les navires de guerre britanniques et attaquer les bateaux de commerce pour approvisionner la Guadeloupe. Le commerce de Saint-Barthélemy en bénéficie aussi, mais ses navire sont fréquemment touchés par ces attaques, le pavillon suédois, pourtant nation neutre, ne semblant pas vraiment protéger nos navires aussi bien des Anglais que des Français.

Les années de guerres napoléoniennes permettent aux corsaires de continuer leurs activités lucratives. La guerre anglo-américaine de 1812 va à nouveau relancer l’activité avec encore le port de Baltimore, plus actif que jamais. On y trouve d’ailleurs un Portugais devenu américain, José Almeida, qui se taillera une solide réputation contre les Anglais avant de venir croiser dans les parages de notre île et de s’y installer.

Mais cette guerre se termine bien vite, et nos corsaires se retrouvent sans trop de travail. Certains ont bien gagné en puissance, possédant de véritables flottes, à la tête de troupes nombreuses et même de petits territoires, comme les Laffite en Louisiane avec le « royaume » de Barataria ou le Français Louis-Michel Aury, que nous croiserons plus loin.

À la suite de l’invasion de l’Espagne par les troupes françaises en 1808, les colonies espagnoles d’Amérique du Sud vont commencer à se rebeller, chercher à se libérer et gagner leur indépendance.  Ces colonies n’ayant pas de marine à opposer à la marine de guerre de la péninsule, elles vont engager des corsaires, afin de percer les blocus dont elles sont victimes, mais aussi empêcher les renforts espagnols et perturber son commerce. On voit passer des « corsarios insurgentes » battant pavillon de Carthagène ou du Mexique, montés, pour la plupart, d’une faune de marins de toutes nationalités et très rarement natifs de l’Amérique du Sud. Un peu plus tard, Buenos Aires, excentrée par rapport aux colonies du nord et ne possédant pas de moyens pour créer une marine, met en place son système de vente de licences de corsaire par l’intermédiaire d’agents à Baltimore. C’est ensuite le tour de la Banda Orientale (aussi appelée Artigas du nom de son général libérateur), ancêtre de l’Uruguay, de recruter ses corsaires.

Pavillon de « las provincias unidas del Rio de la Plata » – Argentine actuelle

Les corsaires ont joué un grand rôle dans les luttes d’indépendance des colonies latino-américaines. Ils ont en effet fourni une assistance logistique aux forces révolutionnaires, constamment à la recherche d’armes et de munitions pour mener des campagnes de guérilla contre l’occupant européen. Les corsaires ont ainsi opéré sur un double front : assurer leur propre fortune et, lorsqu’ils étaient vraiment patriotes, réduire l’influence des puissances européennes dans la région. Les États-Unis ont mené une politique similaire, en utilisant des corsaires pour protéger leurs navires marchands avant d’avoir une véritable marine de guerre.

On imagine bien alors, qu’à partir de 1815, la Caraïbe et l’Atlantique sont un vrai coupe gorge. On ne compte plus les navires attaqués mentionnés dans les documents de la Cour de justice de notre petite île neutre et sans marine de guerre. Les corsaires des uns croisent les navires des autres, les marines Anglaises et Françaises font la chasse pour protéger leurs navires de commerce et quelques fois ceux des autres. Au-delà de ces considérations tactiques, les corsaires insurgés ont eu un impact profond sur la formation d’un nouvel ordre géopolitique dans les Antilles. Les attaques menées contre les navires européens ont affaibli les puissances coloniales, et en particulier l’Espagne et le Portugal, amorçant le déclin de leur influence dans la région. Les corsaires indépendants ont favorisé l’émergence de nouveaux réseaux, dont la contrebande a grandement bénéficié, impliquant notamment l’importation illégale d’esclaves africains. En somme, l’action des corsaires, insurgés ou non, a été un facteur clé dans la transformation des rapports de force politiques et économiques dans les Antilles au début du XIXe siècle. Certains de ces marins indépendants ont su profiter des lacunes des puissances européennes pour mener des actions illégales, tout en participant aux luttes d’indépendance en Amérique latine.

La différence entre corsaires et pirates est très fine comme on l’a vu. Certains patriotes se rêvent alors en capitalistes, et les règles sont contournées, oubliées voir purement et simplement bafouées, et des corsaires deviennent alors de véritables pirates. On ne passe plus par la case tribunal et déclaration de prise, on passe immédiatement à la revente des prises, et on empoche l’argent. On n’attaque plus les navires en fonction de leur pavillon ou de l’origine des marchandises qu’ils transportent, mais en fonction de l’argent qu’on va pouvoir y gagner. C’est le cas, entre autres, de notre José Almeida local pourchassé sans relâche par les Espagnols avant d’être capturé puis fusillé à Puerto Rico en 1832. Lui, comme d’autres, vont ainsi capturer des négriers et revendre sans scrupules leur marchandise ailleurs.

Saint-Barthélemy, située en plein dans la zone d’activité des corsaires et des pirates est directement impactée on s’en doute. Érigée en port neutre par la Suède, les habitants de Gustavia ne demandent qu’à rester en dehors des problèmes des uns et des autres, pourvu que les négociants puissent y drainer des marchandises et gagner beaucoup d’argent. C’est de ce commerce interlope que notre île a vécu, pendant la Révolution française, par exemple, mais encore, pendant la quasi-guerre ou la guerre anglo-américaine de 1812. Mais, sans marine pour se protéger, Saint-Barthélemy est soumise au bon vouloir des flottes de grandes puissances comme la France ou l’Angleterre qui ne se gênent pas pour venir faire la loi jusque dans la rade Gustavia ou en prendre possession, comme en 1801. Alors, lorsque les « corsarios insurgentes » d’Artigas ou de Buenos Aires poussent le bouchon un peu trop loin, lorsque les activités de ces navires tendent un peu trop vers de la piraterie pure et simple, Saint-Barthélemy et l’îlet Fourchue sont dans l’œil de mire !

Pavillon d’Artigas – Banda Orientale – Uruguay actuelle

Qu’on s’imagine que Fourchue est dans ces années là un véritable centre logistique connu de tous. On y débarque et rembarque des mercenaires, des armes, des marchandises ou des esclaves pris sur des navires de commerce jusque devant les côtes espagnoles. On voit passer des navires pris sur les côtes de Cuba, munis de faux papiers de Saint-Thomas, revendus à Saint-Eustache, transformés pour être méconnaissables, et partir pour de nouvelles aventures ! La contrebande va bon train, et le Gouverneur Norderling est même accusé de collusion avec des pirates notoires par les Américains qui veulent même installer un consul pour surveiller notre île de plus près.

C’est dans le Saint-Barthélemy de 1821 que nous allons aujourd’hui. Une époque où la réalité rattrape la fiction des romans ou de films comme Pirate des Caraïbes. Nous côtoierons des pirates, des corsaires, des officiers Anglais et Français, nous embarquerons avec des Saint-Barths sur un corsaire pirate, et nous entendrons même tonner les canons du fort !

L’article commence avec les rapports officiels envoyés en Suède pendant l’année 1821 par le Gouverneur Norderling. Ne sont utilisés ici que des extraits concernant les corsaires, les pirates, et les nouvelles parvenant ici de la lutte que mènent les insurgés contre les Espagnols en Amérique du Sud. Enfin, nous aborderons le cas spécifique du « Jupiter », un navire battant pavillon d’Artigas et dont les dérives le rangent dans la catégorie des navires pirates.

Les rapports du Gouverneur de Saint-Barthelemy

Rapport du 13 janvier 1821

                                   Un bâtiment de Barbade est entré le 9 de ce mois sous le prétexte d’une voie d’eau, il est chargé de canons et autres munitions pour le compte de deux corsaires insurgés qui rodent dans ces mers et qu’il leur livrera dans la hauteur des îles vierges. Il joint une copie de l’armistice conclue le 26 novembre 1820 entre les généraux Morillo et Bolivar.

                                   Dans un document annexe du même envoi, Norderling répond au roi sur des insinuations faites par un commerçant Américain nommé Alsop et qui concerne « l’introduction de marchandises prises par des corsaires de Buenos Aires sur des bâtiments portugais par la voie de l’ilet Fourchue, une des dépendances de l’île ».

                                   Norderling dit qu’à son arrivée dans l’île le 20 août 1819, ce Alsop réclamait, au noms de quelques négociants portugais, des effets qui manquaient comparé à l’inventaire fait un an plus tôt sur le navire « St Joao ». D’après Norderling, Alsop aurait conseillé au gouvernement portugais d’envoyer un consul à Saint-Barthélemy pour surveiller la « prétendue contrebande qui se fait entre cette colonie et l’ilet Fourchue. Alsop n’a aucune preuve à apporter, d’ailleurs, on entend plus parler de prises de navires portugais depuis plusieurs mois ». Le gouverneur dit qu’il n’a rien à se reprocher, que d’ailleurs, contrairement aux gouvernements Français, Anglais, Hollandais ou Américain, le gouvernement Suédois ne traite pas avec les insurgés, ne leur vend pas de munitions ni d’uniformes, n’a pas non plus d’escadre ou de troupes dans la rivière de La Plata pour protéger ses ressortissants y faisant du commerce. La Suède n’a jamais admis dans ses ports des corsaires insurgés pour les ravitailler alors qu’ils ont libre accès dans les ports de ces autres gouvernements. Ils peuvent réparer, même y construire de nouveaux navires. Le gouverneur indique que la France, certes, donne chasse à certains de ces corsaires mais c’est parce que « irrités de ce que, sous le prétexte de l’abolition de la traite des noirs, ils ont eu l’impertinence de s’emparer des nègres destinés aux colonies françaises ». Il écrit ensuite que « sa majesté n’a jamais d’aucune manière émis son opinion sur les prétentions des colonies insurgées, plusieurs autres gouvernements, du commencement de la lutte jusqu’à ce jour, les ont traités sur le pied de gens qui avaient autant de droit d’acquérir et de défendre leur indépendance que la péninsules espagnole en avait de maintenir sa suzeraineté et ont cultivé avec eux les mêmes liaisons de commerce qu’ils en ont avec des nations indépendantes ». Norderling continue sa démonstration prouvant l’innocence de la Suède et de sa petite colonie en écrivant qu’Alsop n’a qu’à se plaindre à « ces hautes puissances » directement, car en traitant avec les corsaires insurgés, ce sont elles qui permettent qu’ils existent, et que le commerce du Portugal en soit victime. Mais la géographie des Antilles est également responsable de cette situation, « il y a, depuis Saint-Domingue en passant par les îles Vierges, jusqu’à Anguilla, Saint-Martin, Saba, Saint-Eustache et Saint-Barthélemy, une infinité d’îlets et rochers, la plupart inhabités, où se glissent les corsaires avec leurs prises qu’ils n’osent pas introduire dans les ports ordinaires, et de là, ils expédient leur proie et la répandent dans tout l’archipel sur des bateaux de pêche et des caboteurs sous toutes espèces de pavillons ».  Il écrit « que dans ces occasions, il y a mille moyens d’éluder la vigilance des douanes et de la police. Une partie s’en va même immédiatement à des pays bien éloignés de nous. Quels moyens proposerait ce Monsieur Alsop pour empêcher toute contrebande dans ces rochers séquestrés et éparpillés sur une étendue de quelques lieues ? ». Il affirme que l’îlet Fourchue (Five Islands) est un de ces lieux visité par les corsaires et que lorsqu’il s’en présente, il les chasse, s’ils ne sont pas trop forts, ou il leur ordonne de s’éloigner « et ils m’obéissent ordinairement ». Le gouverneur affirme même avoir indiqué à l’amiral Anglais qu’il ne serait pas choqué outre-mesure, si celui-ci devait contrôler ou s’emparer de navires corsaires qui ne seraient pas en règle dans les eaux de notre île.

On voit bien ici que Norderling a bien cerné le problème, et tout ce qu’il écrit est plein de bon sens. Est-ce que Saint-Barthélemy a profité de l’économie liée à la course ou à la piraterie ? Oui, c’est sûr, mais si les autorités l’avaient voulu, si les vannes avaient été ouvertes en grand, comme à Baltimore par exemple, l’affluence des corsaires, et donc le commerce en général auraient été autrement important à Gustavia. Et s’il ne doit plus y avoir de corsaires, que les grandes puissances arretent de les aider.

Dans un courrier envoyé par le contre-amiral Anglais William Fahie le 21 décembre 1820 on peut lire qu’il pense que notre île est débordée par le commerce des corsaires insurgés par la cause du laxisme des autorités. On les laisse arriver et décharger les navires qu’ils ont pris et amené, sans qu’il n’y ait aucun contrôle par les autorités locales, sans aucune vérification de la validité de ces prises ou de ce que sont devenus les équipages, comme cela doit se faire normalement. Cela entraine des difficultés pour le commerce anglais.

Dans son rapport du 12 mars 1821, le Gouverneur écrit que le navire pirate « Victoria », qui avait été pris et condamné ici quelques temps passé, est devenu la propriété de « quelques spéculateurs étrangers qui trouvèrent le moyen de l’armer secrètement, soit à Fourchue, soit par des caboteurs, pour aller à la course sous une commission d’Artigas. Sitôt que j’en eu vent, je mis en réquisition une goélette, bonne voilière, j’y fis jeter quelques soldats et matelots, et courir dessus. Elle fut prise après une chasse de cinq heures, amenée ici, et condamnée de nouveau. La vente du bâtiment et de ses apparaux monte à onze cents piastres. Je manquais de couler bas un autre coquin qui, sous la protection du pavillon Hollandais, s’était rendu coupable des mêmes prévarications ».

Notre Gouverneur n’est pas du genre qu’on impressionne et il n’a pas froid aux yeux ! Des pirates à Fourchue ? Qu’à cela ne tienne, on attaque, même si on n’a pas de navire de guerre !

Comme d’habitude, il y aussi les dernières nouvelles en provenance de l’Amérique du Sud « l’armistice à Venezuela n’est pas encore rompu, la confusion à Buenos Aires est de nouveau très grande, et Artigas ne paraît guère que dans l’arrière-scène. Les gazettes anglaises ont débité que Lord Cochrane avait pris Lima. On n’ose guère y croire. Pas un mot sur le Mexique. Il court le bruit que le président Boyer se prépare à conquête de la partie espagnole de Saint-Domingue ».

Le 14 avril 1821, «  j’ai pris un troisième pirate qui avait pillé à bord des bâtiments Danois du café et autres marchandises venant de Puerto Rico pour la valeur d’environ 16 000 Piastres ». Le Gouverneur dit avoir consigné toute la marchandise et avisé les autorités de Saint-Thomas afin de tout restituer aux propriétaires légitimes. Le bateau pirate, une goélette américaine, prise, sera vendue, et l’argent servira à payer « tous les frais de l’armement de ma marine redoutable ».

Le Gouverneur ne manque pas d’humour !

Erik DALBECK publie un communiqué le 11 mai 1821

            « Le 8 de ce mois-ci, un navire de type Brig / Brick a été amené dans le port de Gustavia, déserté par son équipage. Les autorités en ont pris possession. Après une enquête il a été prouvé que ce navire était un navire portugais « Saint-Louis Rey de França », chargé de sucre, des peaux, du cuir, de l’aguardiente et du riz et qu’il avait été capturé après son départ de Rio de Janeiro pour Porto par le navire « El Vencedor » armé par le général Artigas.

Le navire a été abandonné par le corsaire dans les limites de ce port après avoir été pris en chasse par un escadron Français. Les autorités de cette île donnent un an aux propriétaires du navire et de la cargaison pour le récupérer ».

Dans son rapport du 3 juin, le Gouverneur indique que le 8 du mois passé, une escadre Française qui chassait un corsaire de Buenos Aires, a essayé de prendre possession d’un brick battant pavillon américain. Les Français envoient alors un canot, mais le canon du fort tire un boulet qui oblige celui-ci à s’en aller. Il s’avère que ce navire américain était en fait un navire portugais pris par un corsaire d’Artigas. Après une enquête, la Cour de Justice décide d’adjuger la prise au profit des propriétaires originaux au Brésil et prévient les consulats suédois de Londres et Lisbonne afin de prévenir les consignataires des marchandises à Porto.

Norderling adresse d’ailleurs une lettre au commandant de la frégate française « L’Africaine » qui se trouve devant la rade de Gustavia et dans lequel il indique que le navire « Saint-Louis Rey de França » parti de Rio de Janeiro à la fin du mois de décembre et commandé par Francis José das Neves a été capturé aux alentours de l’ile de Tenerife par le corsaire de la Banda Orientale (ou d’Artigas) « El Vencedor » et commandé par un certain Juan Dieter.

L’escadre française, vexée de s’être fait tirer dessus par la garnison suédoise, va gêner le trafic portuaire pendant quelques jours, allant, le 31 mai, jusqu’à sommer un brick anglais à « l’obéissance » alors qu’il s’apprêtait à entrer dans Gustavia. Le fort donne du canon à nouveau pour faire lâcher prise à la corvette française. Mais un brick de l’escadre française s’en prend à nouveau au bâtiment anglais. Le canon du fort tonne à nouveau, un boulet atteint le brick français et semble y être fiché. On apprend plus tard que c’est Haasum lui-même qui est au canon, et que ce coup a emporté le bras d’un aspirant français, tué un matelot, infligés quelques blessures à d’autres, et touché le grand mât. Le lendemain, ce sont deux frégates, une corvette et deux bricks qui se présentent. On prépare les canons des trois forts, les milices, bref, tout le monde est prêt, mais l’escadre passe son chemin. Finalement, un brick se présente seul, et salue le fort de vingt-et-un coups de canon. Le Capitaine vient à terre amener une lettre au Gouverneur de la part de l’amiral français qui cherche, entre autres, un arrangement pour les armateurs du négrier français « La Protée » pris par un certain Northrup (ou Neltrup). Il y a plusieurs copies de lettres entre le Gouverneur et l’amiral français, et il est dit que Northrup « a rôdé principalement aux environs de Saint-Domingue et de l’île de Cuba et qu’il aurait récemment fait une prise conséquente dont il cherche à se défaire ».

D’après le Gouverneur, Caracas et La Guaira sont tombées aux mains de Bolivar. Le général Rodriguez est le nouveau président de Buenos Aires, dans la Banda Oriental, Artigas a été remplacé par un certain Ramirez.

Rapport du 11 août          indique qu’Artigas est prisonnier du Gouverneur du Paraguay (s’il n’est pas déjà mort ou tué). Caracas avait été reprise par les Espagnols, puis reprise par les insurgés. « De ce côté-là, il ne reste plus que Carthagène, Cumana et Porto Bello, au moins d’après les dernières nouvelles car cela change toutes les semaines. Toujours la même confusion dans les provinces de Buenos Aires, le général Rodriguez était président dans la ville ».   

        

Rapport du 11 octobre 1821    Dans son rapport, Norderling écrit « je n’admets point de corsaires dans les ports de la colonie, que dans les cas très rares d’une grande urgence. Je ne peux pas leur refuser une hospitalité qu’on leur accorde partout. A plus forte raison, je ne donne point d’asile à leurs prises, que pour les rendre à leurs propriétaires, comme cela est arrivé au brick Portugais « St Louis re de França » de Rio de Janeiro, et cela n’est pas encourager la course que de s’emparer des corsaires ou pirates d’Artigas toutes les fois que cela m’est possible. Un des plus formidables de l’espèce, un navire à trois mats vient d’être amené dans ce port, c’est le quatrième depuis treize mois. Le corsaire ou pirate mentionné plus haut est le « Jupiter », alias, la « Vengeance », nom sous lequel il n’était qu’un brick lorsqu’il vint ici en février passé comme bâtiment marchand sous pavillon Hollandais qu’il avait obtenu à Saint-Eustache. Pendant son peu de séjour dans ce port, un Américain nommé xxx prétendait en lui reconnaître un négrier espagnol sur lequel il avait été subrécargue, et pris par je ne sais plus quel corsaire. J’en fis immédiatement avertir le Gouverneur de Saint-Eustache, et, en attendant sa réponse, je défendis au brick de sortir de la rade, avec d’autant plus de raison, que l’on commençait à parler de sa destination pour la course sous le commandement d’un certain Dubouil, et que celui-ci, ou ses commissionnaires, cherchaient ici du monde et des munitions. J’ordonnais alors qu’on hale le bâtiment dans l’intérieure du port, mesure que la conduite inexplicable du Capitaine du port, Wiksell, fit manquer, et le brick eu l’adresse d’échapper aux boulets du fort en filant son câble et mettant les îlets entre lui et la batterie.

Dubouil, alias Devau, alias Joseph Antoine ayant achevé son armement et transformé son brick en bâtiment trois mats à une île près de Saint-Domingue appelée Saona ou Savona, fit la course et prit plusieurs bâtiments Danois, Espagnols, Américains, on dit même aussi, un Brêmois, en compagnie avec un brick nommé « Mars », appartenant à la soi-disant escadre d’Aury, et s’en fut à une îles anglaise nommée Grand Cayman au nord-ouest de la Jamaïque où ils partagèrent le montant des prises avec le « Mars ». Se trouvant à terre à la recherche de son chirurgien qui s’était enfuis dit-on, son second, un Français qui se donne le nom de Roussell, d’accord avec ses compatriotes à bord, enleva le bâtiment et fit route pour les Petites Antilles. Chemin faisant, ils pillèrent un bâtiment américain, et arrivés à une île appelée Île des Crabes, ils envoyèrent le pillage à Saint-Thomas. De l’île des Crabes ils arrivèrent à Fourchue où je fis prendre les coquins.

Ne devant pas exposer la garnison à un combat trop inégale, j’engageai un corsaire du Gouvernement de Buenos Aires qui avait louvoyé pendant quelques jours devant notre rade afin d’accompagner ma petite goélette, à une certaine distance, pour, en cas de besoin, renforcer mes ordres au navire de se rendre dans le port de Gustavia pour l’examination de ses papiers. Le Major Haasum n’eut pas besoin de cette assistance, et en prenant possession du pirate à Fourchue, vingt-trois hommes, l’équipage qui lui restait des quatre-vingts et quelques qu’ils avaient été à Grand Cayman, abandonnèrent le bâtiment. Le lendemain, on retrouva à bord une espèce de commission d’Artigas, qui, mettant à part sa nullité dans tous les cas portait évidemment les marques d’une fabrication étrangère. Il y avait aussi la vente Hollandaise, conforme à la copie que j’en fis prendre dans le temps.

Il est constaté que le pirate avait secrètement commencé son armement ici, et qu’à son départ au mois de février, il avait environ quarante hommes à bord qui lui venaient, soit de ce port, soit des anses intérieures de l’île, soit d’Anguilla et de Saint-Martin.

Je suis très embarrassé avec quelques campagnards qui ont fait toute la course avec le pirate. Ils me donnent pour excuse qu’ils s’embarquèrent à bord d’un bâtiment qu’ils croyaient être marchand, et pourvu d’un passeport et pavillon Hollandais.

La dernière piraterie commise sur l’Américain est infâme. On a pris inventaire de tous les effets trouvés à bord. Ce n’est pas grand-chose car le pillage à Crab Island avait été complet. Mais le bâtiment est cuivré, paraît être en bon état, et à la réputation d’être un fin voilier.

Le Gouverneur indique qu’on n’a pas de nouvelles du Mexique, « l’opinion générale est que la révolution va bon train. La Colombia (Venezuela et Nouvelle Grenade) est entre les mains des insurgés hors quelques places fortes comme Carthagène et Cumana. A Buenos Aires, c’est toujours la même confusion, et on n’est pas encore assurés de la prise de Lima ».

Copie conforme de la lettre de marque délivrée par Artigas au Capitaine José Antonio et le brigantin « Jupiter » – FSB 204

FSB 204 – lettre de marque – page 2

Rapport du 16 novembre 1821. « Le pirate « Jupiter » est condamné par le Conseil, et il va être vendu aux enchères publiques le 24 de ce mois pour le compte de Votre Majesté. C’est à termes, un tiers comptant, et le reste à 12 et 24 semaines contre bonne et valable caution. Les fragments trouvés à bord et dans les malles des matelots provenant du pillage du navire américain « L’Orléans » se sont vendus assez bien, mais c’était si peu de choses que j’en ai offert le montant aux propriétaires.

Les nouvelles continuent d’être en faveur des indépendants de Colombia, et si on osait y croire, Carthagène aurait capitulé le 1er du mois passé et délivrée le 9 ou le 15, ce qui me paraît un peu louche. On prétend aussi que la garnison espagnole de Cumana a été envoyée à Portorique sous promesse de ne point servir contre les indépendants pendant un an. Cette place très conséquente serait donc prise, et toute la côte appartiendrait aux indépendants, depuis l’Orénoque, jusqu’à Porto Cabello. Point de nouvelles de Buenos Aires et du Pérou, Lima n’était pas prise il y a cinq à six mois ».

Rapport du 17 décembre 1821 « Le 10 de ce mois, la frégate française « L’Africaine » est venue mouiller dans notre rade. J’avais invité le commandant, Monsieur Epron, et ses officiers à diner, et nous allions nous mettre à table, quand il me fut rapporté que la frégate avait envoyé un canot armé à bord d’un brick qui entrait, et que les gens du canot s’en allaient avec ce brick.

Le Major de la place, Monsieur Haasum, arrêta bientôt, par quelques coups de canon, cette impertinence faite au droit territorial de Votre Majesté. Le brick fut obligé de retourner, et Monsieur Epron de retirer ses gens … sur quoi, nous dinâmes assez amicalement ensemble.

Il s’avère que le brick était une prise espagnole faite par un corsaire vénézuélien très en règle et destinée à Margarita pour y être jugée. Elle voulait, en passant, chercher des nouvelles de l’escadre espagnole qui depuis quelques temps bloque une partie de la côte ferme. Le même Epron avait déjà essayé de s’emparer du brick portugais « St Louis Rey de França », prise faite par un pirate, ou, ce qui est la même chose, un corsaire commissionné par Artigas. Les excuses d’Epron sur l’une et l’autre affaire sont assez pauvres. Après avoir examiné le maitre de prise, son équipage et ses papiers en sa présence, il fut obligé d’avouer qu’il n’oserait retenir cette prise espagnole si elle s’était trouvée dans un port français ».

Même s’il accepte la décision de laisser partir le corsaire vénézuélien, Epron n’est pas complètement convaincu. Norderling s’enflamme alors « Mais Monsieur, vous reconnaissez vous même la signature de Rossignol, capitaine du corsaire, et Français de nation comme tant d’autres capitaines vénézuéliens. La prise s’en va d’ici, Monsieur, je n’en ai que faire : dans vos propres ports et en pleine mer, faites ce que vous jugerez à propos ».

Avant le départ de la frégate d’Epron, fondé de pouvoir du brick portugais et de sa cargaison, le Gouverneur lui remet le montant des ventes de l’un et de l’autre, soit tout de même 9642 piastres, 2 reales et 5 sous marqué courantes.

Il continue son rapport en indiquant que le pirate « Jupiter » a été vendu pour 3300 piastres courantes qui resteront en dépôt sur le compte du Roi.

Carthagène et Cumana sont prises par les insurgés, et depuis l’Orénoque, jusqu’à l’isthme Darien, il ne reste plus aux Espagnols que Porto Cabello. Il indique que depuis la mort du général Brion, c’est Daniels qui est à présent le chef de l’escadre de la République de Colombia. Il indique qu’il est passé par ici, en route pour les Etats-Unis pour y acheter une frégate. Les Américains négocient un traité avec le président Boyer de Saint-Domingue. Pas de nouvelles de Buenos Aires, du Mexique ou de Lima.

Les rapports du Gouverneur pour 1821 nous ont permis de comprendre la situation difficile dans laquelle il se trouve, démuni comme il est, faute de moyens pour intervenir vigoureusement contre les faux corsaires et les vrais pirates. Il y a de nombreux rapports pendant cette année là concernant les nombreuses prises qu’il fait tout de même, prouvant par là qu’il ne reste pas les bras croisés.

En mars 1821, la prise du « Renter » alias « La bonne mère » alias « Général Artigas » vendu, navire et marchandises pour 1150 piastres,

Toujours en mars, la prise du pirate « Victoria »

En avril 1821, la prise du schooner Emeline, un pirate qui avait attaqué trois navires danois, qui rapporte 981 piastres,

Le navire portugais « Sao Luis Rey de França » dont la vente et celle de la marchandise rapporte 15076 piastres,

Nous allons suivre un peu plus en détail le dossier du corsaire « Jupiter ». Au travers des documents de la Cour de justice, nous entendrons le témoignage des marins. Ils racontent leurs versions des faits, ce qu’ils veulent bien en dire, ce qu’ils en ont compris. Comme le dit le Gouverneur dans son rapport du 11 octobre 1821 « Je suis très embarrassé avec quelques campagnards qui ont fait toute la course avec le pirate. Ils me donnent pour excuse qu’ils s’embarquèrent à bord d’un bâtiment qu’ils croyaient être marchand, et pourvu d’un passeport et pavillon Hollandais ».

Les pirates et les corsaires ne font pas que passer par ici rapidement. S’ils le peuvent, ils embarquent aussi des volontaires, et quelques habitants de la campagne avaient aussi embarqué sur le « Jupiter » lorsqu’ il est parti de Gustavia en février 1821. Ceux qui se trouvent à bord lorsqu’il est pris à Fourchue, ne sont ni plus ni moins que des pirates aussi. Ils ne sont que quelques-uns à être entendus semble-t-il, mais d’après la liste des convoqués par la Cour de justice, ils sont assez nombreux tout de même. Le « Jupiter » n’est pas le seul pirate ou corsaire sur lequel on en croise d’ailleurs.

Les documents de la Cour de justice concernant le « Jupiter »

Le 29 septembre on paye des marins qui sont sur le « Jupiter » (il doit s’agir de ceux qui ont ramené le navire de Fourchue jusque dans la rade de Gustavia ou qui sont à bord pour l’entretenir et le garder). On reconnaît quelques noms :

Frédérique JULIEN, né à Saint-Chamas en France, marié avec une Suzanne AUBIN de Grand Fond en 1819 puis avec une Marie Rose LÉDÉE de Lorient en 1824.

Florentin PASSERAT de Paimpol, marié à Marie Magdelaine Rose MAYER de Public en 1821.

Gustave DAHLIN, fils du Suédois Jonas DAHLIN et de Florence BRIN de Public, descendance de nos jours.

FSB 200

Dans les semaines qui suivent, de nombreuses factures sont payées par le Gouvernement. Tout le monde ayant participé de près ou de loin y va de sa petite facture : pour avoir démonté ci ou ça, pour avoir transporté ou ramé, porté, rangé les marchandises du « Jupiter », servi des boissons pendant les enchères, fait sécher les voiles, trié et répertorié des caisses et des tonneaux. Une véritable économie se met en place rapidement. On mesure l’impact que ce type de commerce pouvait avoir, surtout dans un petit port comme le nôtre. Toutes ces factures sont bien entendu déduites des montants encaissés par les ventes aux enchères, ce qui ampute grandement les remboursements éventuels aux armateurs ou propriétaires des marchandises quand on les dédommage.

Le 13 octobre 1821, on procède à la vente aux enchères d’une partie du cargo du « Jupiter ». Il y en a une deuxième le 3 novembre. On y vend tout ce qui se trouvait à bord au moment de la prise.

FSB 200 – vent du 13 octobre 1821

Cour de justice le 19 octobre 1821

Comparait Jean Philippe Bernard, « il est né à la Guadeloupe et mulâtre, qu’il a été engagé par le Capitaine Joseph Antonio sur le Jupiter battant pavillon Hollandais. Ils étaient deux ou trois douzaines d’hommes à bord. Qu’ils sont d’abord allés à Saint-Eustache, puis sont restés au nord de Fourchue pendant trois jours. Un petit bateau anglais a amené six hommes, puis ils l’ont suivi jusqu’à Puerto Rico, d’où il est parti pour Saint-Thomas avec l’écrivain du bord. Le lendemain, le « Jupiter » est chassé et pris sur la côte de Puerto Rico par une frégate anglaise qui les conduit à la Jamaïque où ils sont restés cinq jours pour arranger leur bâtiment et ils ont été relâchés. De là, ils ont remonté sur la côte de Saint-Domingue à l’île de Saona où ils sont restés mouillés  pendant environ un mois. Là, ils ont transformé leur bâtiment dans un trois mats avec le mat d’un navire qui s’était échoué là. Pendant qu’ils étaient à Saona, ils ont pris deux bateaux espagnols qu’ils relâchèrent après avoir pris d’un d’eux trois barriques de vin et un peu d’huile. Le « Jupiter » étant gréé, ils sont partis pour la course sous le pavillon d’Artigas, touchant en premier à un petit îlet sur la côte de Saint-Domingue pour faire de l’eau, et aux Cayes pour vendre le vin, mais ils n’ont pas pu. Sur la côte de Cuba, ils ont rencontré un Américain duquel ils ont troqué cinq barils de farine, quatre de biscuits, trois de bœuf, deux de petites salées contre du vin, et ils ont aussi échangé un corps mort contre un câble de chanvre.

Au vent de Cuba, ils ont rencontré Courtois sur le brick « Mars » qui fit route avec eux pendant trois jours, puis ils rencontrèrent Aury et croisèrent avec eux pendant trois jours encore. Aura les quitta pour aller à La Providence car son navire faisait beaucoup d’eau.

Avec Courtois ils ont pris un petit bateau espagnol qu’ils troquèrent contre un boucaut de rhum à un bâtiment de la Jamaïque. Ensuite, ils prirent un brick espagnol sortant de la côte de Cuba, chargé de vin et d’huile. Ils ont mis les passagers et l’équipage de ce navire à terre au port de Trinidad à Cuba, puis ils ont fait route pour Grand Cayman. Ils rencontrèrent un navire d’une nation que le déclarant ne connaît pas mais qu’il croit être Hambourgeois et dont le pavillon était rouge avec quelque chose au milieu. Après l’avoir gardé pendant huit jours, et voyant qu’ils ne pourraient pas le condamner, ils l’ont laissé partir. Ils étaient alors à l’ancre à Grand Cayman. Entre temps ils avaient aussi capturé un navire américain qui allait à Campêche avec munitions de guerre et fusils, lequel navire ils ont aussi amené avec eux à Grand Cayman. Courtois leur proposa que le Jupiter partirait avec lui à la Nouvelle Providence, mais l’équipage et le commandant Joseph Antonio refusèrent, ayant entendu qu’ils seraient obligés d’entrer au service d’Aury sans pouvoir en sortir à leur volonté.

Ils s’entendirent pour que Courtois rachète la moitié de la valeur du brick espagnol qu’il leur paya 2000 gourdes, puis il se mit en route avec le « Mars », le brick espagnol et l’américain pour Providence afin de les faire condamner. Le commandant Antonio est allé avec des hommes donner assistance pour lever les ancres, puis il est allé à terre dire ses adieux vers six heures. A sept heures du même soir, le second, Roussell, a réuni tout l’équipage pour leur dire qu’il croyait que le capitaine avait été arrêté à terre. Dans le même temps ils ont entendu deux coups de fusil et des tambours. Tout de suite, Roussel donna ordre de lever l’ancre, mais un officier, Chevalier, dit qu’il était trop tard et que cela prendrait trop de temps, et il coupa lui-même le câble avec une hache. Immédiatement après, ils faisaient voile et prenaient leur route à nord nord-ouest, Courtois ayant fait la sienne vers sud-ouest.

Une partie de l’équipage voulait louvoyer au large du port pour s’assurer du sort du capitaine, mais Roussel leur ordonna de se taire ou qu’il brulerait la cervelle de celui qui parlerait. De là, ils sont remontés pour Saint-Barth, passant au nord de l’île de Cuba. Au large de la Havane, ils rencontrèrent un navire américain destiné à la Havane chargé de toute sorte de marchandises. Après que Chevalier, Ponce et Dubois eurent terminé la visite, ils rapportèrent que la marchandise était espagnole. Le Capitaine leur dit de chercher les documents le prouvant. Ils n’en trouvèrent pas, mais le déclarant ne sait pas s’il y en avait dans les documents que le capitaine américain avait donné plus tard à Roussel. Pendant toute la nuit et la journée suivante ils transbordèrent toutes espèces de marchandises sur le « Jupiter » lorsqu’un gros temps est survenu et les a empêcher de continuer. Ils se sont séparés et sont partis. Les marchandises consistaient en draps, souliers de toiles, bottes, casques pour les enfants, soixante fusil de chasse monté en argent dont quatre à deux coups. Arrivé à Crab island, l’écrivain du bord, Turmeau, est parti pour Saint-Thomas d’où il a envoyé une petite goélette sous pavillon danois pour emporter les marchandises. La goélette est revenue pour prendre le reste et ramener Turmeau.

D’après les factures trouvées à bord, il y en avait pour 15 000 dollars, mais Turmeau n’en eut que 6000 dollars. Ils partagèrent le montant, le déclarant, avec deux parts, reçu deux doublons. La plus grande partie de l’équipage débarqua à Crab Island, le reste, au nombre de 25 navigua le bâtiment jusqu’à Fourchue où ils l’ont laissé. Le déclarant ne sait pas ce qu’il est advenu des 2000 gourdes reçus de Courtois à Grand Cayman, mais il présume qu’elles ont été partagées entre ceux qui ont débarqué à Crab Island. Ils n’ont jamais mis les pieds à Puerto Rico, ni en allant, ni en revenant. A Grand Cayman, à peu près 17 hommes de l’équipage, principalement tous ceux qui parlaient Anglais ont refusé de rester à bord et ils ont été mis sur le navire de Courtois ».

Cour de justice le 31 octobre 1821

La Cour entend l’homme de couleur libre Adam, né à Anguilla. « Il a embarqué dans ce port, engagé par le capitaine Joseph Antoine pour deux doublons pour amener le navire à Saint-Domingue. Que lorsque le fort leur a tiré dessus, il y avait environ 27 homme à bord. Il ne se rappelle plus vraiment ce qui s’est passé pendant les trois jours suivants, mais qu’en route pour Saint-Domingue, ils ont été pris par une frégate anglaise et emmenés à la Jamaïque, puis relâchés. Ils sont alors allés dans une petite île dont il ne connaît pas le nom et ils ont mis un troisième mat. Puis plus d’hommes ont embarqués, arrivés là sur le sloop de Bigard. Qu’à ce moment-là, quand ils sont partis pour la course, ils étaient une centaine d’hommes à bord. Ils ont pris un navire Danois avec du vin et du bois. Pendant la course ils ont pris un gros brig espagnol avec l’aide d’un autre corsaire. Ils ont échangé une chaine, et ils ont eu du bœuf, de la farine et des biscuits avec un navire américain, mais le Capitaine a payé. Ils sont restés à Grand Cayman pendant 14 jours. Là, alors que le docteur s’était sauvé, le Capitaine est allé à terre avec 4 hommes pour le retrouver. C’est là que le second, Roussell, a pris le commandement du bateau. Des Anglais et des Américains ont quitté le navire. Roussell leur a crié qu’il savait qu’ils allaient rejoindre leur capitaine sur l’autre corsaire. Ils ont coupé le câble et sont partis sous voiles. Ils ont ensuite rencontré un navire américain chargé de marchandises espagnoles. Pendant deux jours et deux nuits ils ont pris les marchandises à bord et sont allés à Crab Island. L’écrivain de bord est allé à Saint-Thomas et il a envoyé un schooner pour récupérer la marchandise qui a fait deux voyages. Ils ont fait le partage et certains des équipages ont débarqué à ce moment-là. Il est resté à bord jusqu’à Fourchue ».

FSB 204 – Dédommagement payé au « Jupiter » à la Jamaïque pour avoir reçu un coup de canon pendant sa prise par la frégat anglaise

C’est ensuite au tour de joseph VENTRE d’être entendu par la Cour. « Il a été engagé par Dubouil lui-même, sur le quai de Bigard, à 8 dollars par mois pour aller à Saint-Eustache. En partant d’ici ils étaient 30 hommes à bord. Pendant quelques jours ils ont louvoyé entre Fourchue et Saint-Martin, et un canot qu’il ne connaît pas a amené 7 ou 8 hommes ».

C’est au tour de HAZEL, âgé de 28 ans de s’exprimer. « Il dit qu’au départ de ce port, il savait qu’ils partaient à Saint-Domingue pour préparer le navire à la course. La première fois qu’ils ont hissé les couleurs d’Artigas, c’est quand ils ont rencontré la frégate anglaise. Quand l’argent a été partagé par Courtois, Dubouil n’était pas à bord, mais la moitié de l’argent a été mis de côté pour les propriétaires du bateau et c’est Russell et Turmeau qui en avait la garde ».

On fait venir ensuite le dénommé Jacobin, mais il indique qu’il est esclave. Il quitte la barre.

Cour de justice le 9 novembre 1821 – continuation de la séance du 31octobre 1821

Le marin de couleur libre Joseph Tatem est appelé à la barre. « Il dit qu’il est né à Saint-Kitts, qu’il est libre, qu’il a vingt-trois ans, qu’il est remarié et qu’il est charpentier de métier. Il jure de dire la vérité et déclare qu’il a embarqué dans ce port en tant que charpentier à bord du « Jupiter », alors un « hermaphrodite brig » battant les couleurs de la Hollande, mais il ne se rappelle pas quel était son nom à ce moment-là. Il ne s’est pas engagé pour un salaire, mais pour trois parts, le navire devant partir à la course.  Qu’un jour, alors qu’il était à terre pour chercher du bois de charpente, le fort a tiré sur le bateau. Celui-ci a alors quitté son mouillage et disparu. Quelques jours plus tard, lui et d’autres hommes ont embarqué sur un navire qui les a amenés au brig qui attendait entre l’îlet Dog et Saint-Martin. Il dit qu’à ce moment-là il y avait un bon peu de gens à bord du navire, sans pouvoir dire combien. Ils sont restés au mouillage pendant encore deux jours pendant lesquels on leur livra des provisions et deux canons amenés de ce port (Gustavia) dans un petit bateau. Le navire est parti sous le vent, et arrivé à Puerto Rico, ils furent pris par un sloop de guerre Anglais, le « Tamar » et amenés à Port Royal en Jamaïque puis relâchés. Pendant la chasse, le navire avait hissé le pavillon d’Artigas.

FSB 204 – demande faite par les autorités anglaise au « Jupiter » de quitter la Jamaïque et de s’abstenir d’attaquer qui que ce soit

Ils sont ensuite allés vers Saona (une île au sud-est de Saint-Domingue) et changèrent la mature. Ils prirent deux sloops, un battant pavillon espagnol et chargé de vin, l’autre battant pavillon danois chargé de lits, d’un peu de vin et des chaussures. Les marchandises du second navire étant espagnoles, ils les prirent mais le laissèrent partir car il était Danois. En route ils furent approvisionnés trois fois par des navires Américains, mais il ne sait pas s’ils furent payés. Avec un des navires ils échangèrent un câble contre une chaine et ils donnèrent du vin. En arrivant vers Vera Cruz, ils tombèrent sur le Commandant Courtois et ils naviguèrent avec lui. Une semaine plus tard ils rencontrèrent le Général Aury avec qui ils prirent un brig espagnol, un navire américain chargé d’armes et qui se rendait à Vera Cruz, et un autre aux couleurs de Hambourg qui se rendait à La Havane. Les trois navires furent amenés à Grand Cayman et mis à l’ancre avec le navire de Courtois et le Jupiter, le Général Aury les aillant quittés quelques jours auparavant. Le navire de Hambourg fût relâché après une semaine et le navire espagnol acheté par Courtois qui emmena ce dernier pour le vendre à Old Providence. C’est Dubouil qui commandait le Jupiter, mais on l’appelait « Commandant ». Pourtant, lorsqu’ils avaient été pris par le sloop anglais, il avait donné un autre nom « Joseph Antonio ». Le docteur du Jupiter étant descendu à terre, le Commandant parti le chercher, et les officiers à bord, craignant la colère du Commandant à son retour pour avoir laissé descendre le docteur, coupèrent le câble et hissèrent les voiles sous les ordres du Capitaine Roussel qui jusque-là était second. Dubouil se retrouvait seul à terre avec trois hommes et son esclave.

Ils mirent le cap pour ce port et rencontrèrent un navire américain qu’ils gardèrent amarré à leur bord. Ils prirent des marchandises mais le laissèrent partir à la vue d’un mauvais temps qui s’approchait. Ils allèrent à Crab Island puis à Saint-Thomas où ils vendirent les marchandises. Ils transforment à nouveau le navire pour en faire un schooner, puis retourne à Crab Island où ils se partagent l’argent. Certains hommes reçurent deux doublons, d’autres trois. On lui dit que la part du navire était mise de côté pour les propriétaires et gardée par le comptable Turmeau pour être livrée avec celle provenant de la vente du navire espagnol  à l’agent Bigard à Gustavia. L’argent était dans une large ceinture rouge de laquelle Turmeau paya à chacun un doublon pour la vente du navire espagnol, et deux doublons pour les autres marchandises. La part des propriétaires du navire se montait à mille dollars. Le lendemain, après avoir jeté l’ancre à Fourchue, Turmeau mis sa malle avec la ceinture dans un petit bateau et se dirigea pour ce port. Avant de repartir, le témoin avait reçu seize dollars de la part de Bigard ».

FSB 202 – convocation d’habitants de la campagne à comparaitre devant la Cour de justice

Le 13 novembre, la Cour entend Pierre QUESTEL de la campagne. « Il dit qu’il a été engagé ici par Dubouil à bord de son bâtiment, un brick-goélette. Il y avait environ une vingtaine d’hommes à bord. Le bateau a louvoyé pendant quelques jours entre Saint-Martin et Saint-Barthélemy. Deux bateaux ont amené deux canons, de la poudre et quelques autres choses. Il raconte la même chose que le précédent, mais, l’incident à Grand Caïman, il dit « Dubouil est resté à terre à Grand Cayman où il a été chercher son docteur qui s’était sauvé avec ses papiers et en même temps, un officier d’un autre corsaire les ayant prévenus que son navire devait les attaquer le lendemain, ils ont filé le câble ».

Joseph BERRY du quartier de Lorient déclare « qu’il n’a pas fait la course avec Dubouil, qu’il était du voyage à Saint-Eustache, mais qu’il s’est débarqué ici ». Toussaint LAPLACE a fait de même. Pierre GRÉAUX de Grand Fond n’y était pas.

FSB 202 – Convocation

Jacques LÉDÉE fils, du quartier de Lorient dit « qu’il a été engagé par Dubouil à faire un voyage à Saint-Eustache pour faire de l’eau. Ils y sont restés 8 jours et sont revenus ici. Dubouil leur a payé 5 gourdes pour le voyage de Saint-Eustache. Il a ensuite été engagé pour un voyage à Saint-Domingue à 10 gourdes par mois. Quand ils sont partis d’ici après que le fort leur ait tiré dessus, il y avait neuf créoles de cette île à bord. Les officiers étaient Roussell, second capitaine, Turmeau, écrivain, Belfort second lieutenant. Il y avait aussi Montclair et Leroy, mais ne connaît pas leurs grades. Le bâtiment est resté quatre jours dans le port pour arranger les manœuvres et les voiles. Quand il est venu à bord, il a vu des fusils et des sabres, mais il ne sait pas où ils ont été embarqués. Il y avait aussi deux canons sur le pont mais sans être montés. Pendant qu’ils louvoyaient au vent de cette île, deux bâtiments sont venus qui ont porté deux Anglais, mais qu’il ne sait pas s’ils ont eu des canons, mais qu’il n’a pas tout vu, étant malade de la rougeole ». Il continue ensuite avec la chasse par la frégate anglaise, puis le passage à Saona où ils ont changé le bâtiment en trois mats. Cela étant, ils ont fait la course sous le pavillon d’Artigas. Concernant l’épisode de Grand Cayman, il dit « un soir le Commandant s’est transporté à terre pour dire ses adieux au Gouverneur, quand on a entendu trois coups de fusil et les tambours battre la générale, ce qui les a portés à croire que c’était pour venir les arrêter et c’est pourquoi Turmeau et un autre appelé Chevalier, ont coupé le câble et le bâtiment est parti pour venir ici, laissant Dubouil à terre ». En revenant par ici, ils ont rencontré un navire sous pavillon américain « d’où on a pris des fusils et des marchandises sèches. Chevalier a déclaré que c’était des marchandises espagnoles. Ces marchandises ont été vendues depuis à l’île de Crab où est venu un bâtiment de Saint-Thomas pour les prendre. On a reçu 6000 gourdes desquelles chacun a eu deux doublons ».

Pierre QUESTEL confirme pour les officiers, mais il ajoute que le docteur était un vieil homme de couleur Anglais qui était aussi le steward à bord. Il dit qu’ils étaient « huit ou neuf créoles de cette île, et aussi cinq nègres de Saint-Domingue et un ou deux hommes de couleur de Saint-Thomas ».

Le 24 novembre on procède à la vente aux enchères du « Jupiter ». C’est à dire du navire proprement dit, ainsi que de tout son équipement de navigation et les armes. Il est dit qu’il mesure 300 tonnes. Il est vendu pour 3300 dollars à John RENAUD, mais plusieurs commerçant achètent quelques pièces vendues à part, dont trois canons à longue portée et cinq paires de canons avec leur chariots, les ustensiles utilisé par les artilleurs et trente-trois boites de cartouches. La milice récupère trente baïonnettes, un tambour et deux flutes.

Il ne semble pas que nos pirates locaux aient eu beaucoup de problèmes, en tous cas je n’en trouve pas trace dans les documents qu’on puisse lire.

Nous avons vu que pendant la course, le « Jupiter » va naviguer un temps aux côtés d’un certain Aury. Il est interessant de noter que ce Louis Michel AURY, né en France, est matelot en 1802 aux Antilles alors qu’il n’a que 14 ans. Alors qu’il avait commencé avec une carrière de pirate, il s’engage pour soutenir le Vénézuela vers 1813 avec son propre bateau. Devenu un héros, deux ans plus tard, il est nommé « Commodore » par le grand Bolivar.

Ainsi nos « campagnards » auront fréquenté l’élite en matière de corsaires à cette époque !



Catégories :1821, Artigas, Aury, Buenos Aires, colombia, CORSAIRES, corsarios, Le Jupiter, NORDERLING, piracy, pirates, privateers, Saint Louis Rey de França, Uncategorized, Urugay

Laisser un commentaire